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« J’ai le sentiment que nos vies ne valent pas grand chose » : ces assistantes maternelles âgées obligées de travailler

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Une assistante maternelle sur cinq a plus de 60 ans. Elles sont donc davantage vulnérables à de graves complications en cas de Covid-19. Certaines sont contraintes de continuer à garder les enfants en bas âge pour ne pas perdre leur salaire, parfois le seul de la famille. Elles le font « la boule au ventre ».

Nathalie* est angoissée [1]. Cela s’entend rien qu’à sa voix. Six semaines qu’elle était en arrêt maladie mais la voilà qui doit reprendre le travail en début de semaine. À l’angoisse s’est ajoutée le deuil depuis qu’elle a appris ce jeudi la mort d’un de ses proches, décédé du Covid-19. « Il était certes âgé, 80 ans, pas en super bonne santé, mais ça sonne quand même. » Cela n’arrive pas qu’aux autres. L’assistante maternelle, qui vit seule dans son appartement de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) était en arrêt pour cause de déchirure musculaire au pied. « À mon âge, rien d’étonnant. » Nathalie a 60 ans.

Elle le sait : plus l’âge est avancé, plus les risques face au Covid-19 sont élevés. Même chose pour les individus aux pathologies pré-existantes comme le diabète, l’hypertension artérielle, les maladies cardio-vasculaires, les cancers… [2]. Les chiffres égrenés quotidiennement par le directeur général de la Santé parlent d’eux-mêmes : au 29 mars 2020, sur les 4632 patients atteints du Covid-19 qui sont en réanimation dans les hôpitaux français, 64 % ont plus de 60 ans.

« Je n’ai pas le choix, je dois travailler. Je vis seule, aucun autre salaire ne rentre chaque mois »

Parmi les 300 000 assistantes maternelles qui exercent en France, une sur cinq a 60 ans ou plus [3]. « Certaines font d’ailleurs ce travail pour avoir un complément de retraite car leur pension est beaucoup trop faible pour pouvoir vivre », précise Lydia Loisel, secrétaire générale du Syndicat professionnel des assistants maternels et des assistants familiaux (Spamaf). « Ce sont des femmes souvent seules sans deuxième entrée d’argent à la maison », confirme Sandra Onyszko porte-parole de l’Union fédérative nationale des associations de familles d’accueil et assistants maternels (Ufnafaam). « On aurait dû écarter les assistantes maternelles au profil à risque, âgées ou ayant des pathologies pouvant aggraver la maladie. Malheureusement, ce n’est pas ce qui a été fait », regrette-t-elle.

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« Mais que faire ?, demande Nathalie. Je n’ai pas le choix, je dois travailler. Je vis seule, aucun autre salaire ne rentre chaque mois. Alors oui, j’ai la boule au ventre. Mais je ne suis pas la seule. » Ces craintes, nombre d’assistantes maternelles âgées, ou présentant les pathologies dites de co-morbidité, les partagent ces derniers jours sur les groupes Facebook. Une manière de se défouler et de vider son sac pour des professionnelles de la petite enfance souvent isolées. Leurs témoignages racontent presque tous la même chose : la panique à l’idée d’être contaminées, chez elles, en plein exercice de leur métier.

« Les parents font un peu ce qu’ils veulent de nous »

Anissa* en fait partie. À 62 ans, cette assistante-maternelle du Loir-et-Cher ne s’est pas arrêtée depuis le début du confinement. La mère de l’enfant de neuf mois qu’elle accueille, biologiste, continue bien à travailler mais le père, lui, ouvrier en chômage partiel, est à la maison. L’enfant est unique, le papa pourrait tout à fait le garder, mais non : il lui amène chaque matin à 8h30. L’assistante maternelle ne dit rien : elle sait bien que si elle refuse de prendre la petite, elle ne sera pas payée. « Les parents font un peu ce qu’ils veulent de nous. Ils peuvent décider de rompre le contrat du jour au lendemain. Et si moi je ne souhaite pas prendre leur petite, alors j’aurais un salaire du mois de mars amputé. Je vis seule, cet argent, j’en ai besoin. »

Pourtant, à l’entendre, Anissa en a gros sur le cœur. « J’aurais aimé qu’ils aient un peu de bon sens. Qu’ils me disent : "On garde notre petite avec nous le temps de la crise. Ne vous inquiétez pas, on vous versera votre salaire, vous n’y êtes pour rien". Mais non, ça ne se passe pas comme ça. Je prends chaque jour la petite comme si de rien n’était alors que la France entière est confinée et que le virus est partout. Je la prends avec la peur qu’elle puisse être contaminée et que je tombe gravement malade. » Ce qui l’angoisse, c’est son âge : « J’ai 62 ans, on entend bien à la radio, à la télé, que c’est à partir de cet âge-là que les personnes sont les plus exposées au virus avec des formes graves. J’aurais aimé que mes parents employeurs le comprennent d’eux-mêmes. »

« Comment je fais pour faire respecter la distance d’un mètre à un bébé de neuf mois ? »

Toutes les assistantes maternelles le disent : le plus dur c’est de faire respecter les gestes barrière avec les petits. « Comment je fais pour faire respecter la distance d’un mètre à un bébé de neuf mois ? », interroge Anissa. « On fait comment quand on doit changer la couche, donner le biberon ? À cet âge-là aussi, les bébés ne font que baver. Et puis, on ne contrôle évidemment pas la vie privée des parents mais je n’ai aucune certitude qu’ils respectent bien le confinement, qu’ils ne sont pas en contact avec d’autres personnes infectées. C’est bien la preuve que nous laisser travailler dans ces conditions n’a aucun sens et est très risqué. »

Sans parler des mesures de nettoyage drastiques imposées aux assistantes maternelles pour contrer la propagation du virus. « On nous demande de désinfecter les jouets, les pièces, tout ce que le bébé touche. Ça nous prend un temps monstre. On est exténué. Et par dessus tout : on nous accorde temporairement la possibilité d’accueillir jusqu’à six enfants en même temps, alors qu’en général, c’est la croix et la bannière avec les services pour obtenir un nouvel agrément. Vous savez quel sentiment j’ai ? Que nos vies ne valent pas grand chose. »

« En poursuivant leur activité parce qu’elles n’en ont pas le choix, elles exposent leurs conjoints, leurs enfants »

Des témoignages comme ceux-là, Sandra Onyszko en reçoit beaucoup. « Leur plus grosse inquiétude, c’est surtout celle de contaminer leurs propres familles. Il ne faut pas oublier que ces personnes travaillent à leur domicile. En poursuivant, chez elles, leur activité parce qu’elles n’en ont pas le choix, elles exposent leurs conjoints, leurs enfants. C’est ce qui est pour elles le plus difficile à vivre, surtout quand parmi eux, il y a des conjoints malades par exemple. »

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Comme le raconte Hélène Tournaire, 53 ans, près de Clermont-Ferrand, qui n’a pas cessé d’accueillir les enfants depuis le début du confinement. Son époux a 70 ans. « Deux familles employeurs ont été super. Elles m’ont envoyé un message pour me dire qu’étant donné les circonstances, elles gardaient leurs enfants et allaient me payer. En revanche, avec l’autre, c’est différent. » Sur les deux parents, l’un est en télétravail mais continue à amener leur fille de 15 mois chez Hélène. « On sait que les enfants sont porteurs sains. Qui me dit qu’elle n’est pas malade ? Qui me dit qu’elle ne peut pas contaminer ma famille ? J’ai peur pour mon mari. À son âge, il est à risque élevé, on le voit tous les jours aux infos. Alors, oui, j’ai la trouille. » S’y ajoutent ses propres problèmes cardiaques pour lesquels Hélène prend un traitement depuis dix ans, date de son opération du cœur.

Pourquoi ne pas utiliser le droit de retrait pour danger grave et imminent pour sa santé et sa vie en raison de l’épidémie ? Parce que ce droit n’existe tout simplement pas dans la profession d’assistantes maternelles. Et selon le cabinet du ministère des Solidarités et de la Santé, la pandémie actuelle de Covid-19 n’est pas un motif valable pour cesser son activité. En protestation, deux pétitions, lancées par des assistantes maternelles réclament la mise en place de ce droit de retrait. Elles ont recueilli près de 27 000 signatures [4]

« Écoutez le discours du gouvernement qui incite les gens à reprendre le travail ! »

Bernard Perret, 63 ans, aurait bien voulu l’exercer ce droit de retrait. « Je suis en pétard ! On dit que je suis à risque mais en même temps, on nous demande de travailler et ce, sans aucune protection : pas de masque, pas de gel, pas de gants ». Il est confiné dans son appartement près de Montpellier avec son épouse assistante maternelle comme lui. Les parents employeurs ont mis du temps avant de comprendre qu’il était préférable qu’ils gardent leurs enfants. « L’un a même menacé de ne pas me payer. On est face à des parents qui nous mettent beaucoup de pression sans comprendre que nous sommes dans l’angoisse d’attraper ce virus, que vu notre âge, il est urgent que nous restions sans contact, chez nous. J’ai peur pour moi, j’ai peur pour mon épouse. Même ma propre fille, qui vit à quelques kilomètres, nous ne l’avons pas vue depuis le début du confinement. C’est très dur. »

« Les parents ne sont pas les seuls à nous mettre la pression, renchérit Nathalie. Écoutez le discours du gouvernement qui incite les gens à reprendre le travail ! » La crainte de Bernard ? Qu’une des familles les recontacte pour recommencer à accueillir les enfants. « On n’acceptera personne. Et tant pis si on perd notre travail. » Ces ruptures de contrat massives, c’est ce qui inquiète Sandra Onyszko. « Des assistantes maternelles nous contactent déjà pour nous dire que leur employeur veut rompre. Cela me rappelle 2008-2009 quand au moment de la crise économique, beaucoup d’employeurs s’étaient brutalement séparés de leur assistante maternelle. »

Nassira El Moaddem

Photo : © Pedro Brito Da Fonseca

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