Égypte

Comment la France coopère avec un régime qui pratique la torture, traque les homosexuels et bâillonne les journalistes

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Sur quelques rares images de la guerre menée actuellement par l’Égypte au Sinaï, on peut apercevoir des véhicule du français Renault Truck Defense. Pas étonnant de retrouver du matériel français sur les terrains de combat égyptiens : Paris est devenu le premier exportateur d’armes vers le Caire et son régime qui réprime toute opposition. Dans ce conflit interdit aux journalistes, ces équipements côtoient des armes prohibées, et les risques de violations des droits humains sont sérieux. Le gouvernement ou les industriels français, à force de commercer avec le régime répressif d’al-Sissi, prennent-ils le risque de voir un jour leur responsabilité engagée pour les crimes commis ?

Pas de suspens dans les élections égyptiennes : le général Abdel Fattah al-Sissi, qui a pris le contrôle du pays en 2013, a choisi son seul et unique opposant, un inconnu qui le soutenait. Tous les autres prétendants à sa succession ont été écartés avant même le scrutin, via des pressions ou des arrestations. Une méthode qui semble assez classique dans un pays où la situation des droits humains est terrifiante. Emprisonnement, torture, disparitions forcées, exécutions... la répression s’étend au-delà des Frères musulmans et vise toute forme d’opposition, les médias, et plus récemment les homosexuels, traqués sur les réseaux sociaux, raflés, mis en prison.

Pas de quoi refroidir la France, pour qui l’Égypte reste un très bon client à qui on ne va pas « donner de leçons ». Malgré l’embargo sur les ventes d’armes demandé par l’Union européenne (UE), malgré l’utilisation de blindés et véhicules Sherpa vendus par Renault contre des manifestants en 2013, le gouvernement a continué à approuver les exportations de matériel militaire et de surveillance au Caire.

La France, premier fournisseur d’armes à l’Égypte

Plus de 14 milliards d’euros d’exportations de matériel militaire à l’Égypte approuvé en 2016, dont un peu plus de 2 millions d’euros pour des armes de petit calibre, près de 4,5 milliards pour la catégorie « bombes, torpilles, roquettes, missiles, autres dispositifs et charges explosifs et matériel et accessoires connexes, et leurs composants spécialement conçus », ou près de 5 milliards de « matériel électronique, véhicules spatiaux et composants non visés par ailleurs dans la liste commune des équipements militaires de l’Union européenne » [1]. Le rapport du secrétariat au Traité sur le commerce des armes recense des livraisons de missiles, lanceurs de missiles et navires tactiques. Selon les données de l’organisation SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France est aujourd’hui devenue le premier fournisseur d’armes de l’Égypte, devant les États-Unis ! L’Égypte est le premier client de la France, captant 25 % de toutes ses exportations militaires.

Dassault avec ses Rafales, Naval Group (DCNS) avec ses Mistral et ses corvettes Gowind, Renault Truck Defense et ses blindés, Thalès et Airbus avec leur satellite de télécoms militaires, Safran et son drone Patroller… tous les grands noms de l’industrie de la défense française profitent du juteux marché égyptien, mais aussi des groupes moins connus comme la PME Manurhin dont le site Orient XXI révélait récemment qu’elle continue à exporter des machines à fabriquer des munitions vers le Caire.

Des armes utilisées dans une guerre dont on ne peut pas parler ?

N’en déplaise à la ministre des Armées Florence Parly, quand on vend des armes à un pays étranger, celui-ci peut toujours les utiliser. Et pas forcément à bon escient, en particulier quand ce pays fait face à « la pire crise des droits humains depuis des décennies », et ne semble pas nécessairement respectueux du droit international humanitaire. « Le jour de la signature du premier contrat de vente des Rafales, en 2015, l’armée de l’air égyptienne menait un raid à Derna, en Libye, qui avait fait sept victimes civiles, ce qui constitue un risque de crime de guerre [2], rappelle Aymeric Ellulin, responsable de plaidoyer « armes et impunité » pour Amnesty France. On peut penser qu’il y a un vrai risque de violation du droit international humanitaire par l’Égypte. »

Depuis le 9 février, c’est au Sinaï que l’armée égyptienne est déployée, dans une vaste opération anti-terroriste dont on ne sait pratiquement rien. Les observateurs des organisations des droits humains et les journalistes ne sont pas les bienvenus dans la péninsule qui sépare l’Égypte de Gaza. Le Sinaï est en proie à des insurrections et des actes de terrorisme depuis 2011. Ismaïl al-Iskandarani, l’un des rares journalistes à avoir couvert la région, est en prison depuis plus de deux ans, arrêté et détenu sans charge ni procès. L’illustration du verrouillage de cette zone abandonnée par l’État égyptien et dans laquelle les civils ont dû faire face à la démolition de quartiers entiers et des déplacements forcés dans des campagnes anti-insurrectionnelles du pouvoir central. « Le terrorisme se nourrit de l’abandon du Sinaï, de son manque de développement, son enclavement, et de la répression », analyse Aymeric Elluin.

Sur le terrain : des véhicules de Renault Truck Defense et des bombes à sous-munitions

De la guerre menée ces derniers mois au Sinaï, et présentée comme une « épopée nationale » par les uns et une campagne de propagande pré-électorale par les autres, on ne sait donc pas grand-chose. Quelques informations commencent à sortir sur les pénuries de denrées alimentaires et de médicaments causées par le siège de la région, les difficultés de circulation, et l’impossibilité pour les étudiants de continuer à être scolarisés dans ces conditions. Plus grave : le 1er mars 2018, Amnesty confirme l’utilisation de bombes à sous-munitions dans le nord Sinaï, des armes interdites dont une partie se transforme inévitablement en mine antipersonnel, et qui fait des ravages chez les civils. Pour Aymeric Elluin, « ce genre d’information questionne la capacité de l’Égypte à respecter le droit international ».


Véhicule Sherpa de Renault Trucks. Ce type de véhicule est vendu à l’Égypte par la France et utilisé dans la répression de manifestations

Des armes françaises sont-elles utilisées pour commettre des violations ? Là encore, difficile d’obtenir des informations précises sur une zone soumise à un black-out. Compte tenu des volumes d’équipements livrés par la France au Caire, c’est une vraie possibilité. Sur les images de la communication officielle sur l’opération Sinaï 2018, on aperçoit déjà des véhicules Renault Truck Defense. Comme au Yémen, compte tenu du risque très élevé de violations du droit international humanitaire sur le terrain, la France pourrait voir sa responsabilité engagée, car elle a signé des engagements à ne pas exporter d’armes dans ce genre de contextes.

Formations de la police et répression des homosexuels

Au delà des exportations d’armes, la France pourrait également être présente sur plusieurs volets de la répression interne. Des sociétés françaises ont été épinglées pour avoir vendu du matériel de surveillance au gouvernement al-Sissi. Fin 2017, la FIDH a porté plainte contre Nexa Technologies (ex-Amesys, impliqué auprès du régime de Kadhafi en Libye) dont les systèmes de surveillance auraient pu servir à des opérations de répression. L’enquête pourrait conduire à une mise en examen pour complicité de tortures et disparitions forcées. Tout récemment, le magazine Télérama publiait de nouvelles informations sur la vente d’équipements similaires par la société française Ercom. Déployés avec l’aide d’Engie Ineo, filiale d’Engie et actionnaire d’Ercom, ces systèmes permettent d’intercepter des appels, des SMS, et de croiser des informations pour localiser n’importe qui. Un cauchemar dans un pays où les défenseurs des droits ou les journalistes se retrouvent communément sous les verrous.

Autre modalité de coopération : les formations, via le programme Euromed Police, financé depuis 14 ans par l’UE et dont le leader est Civipol, la société de conseil et de service du ministère de l’Intérieur français. L’objectif est de renforcer « la coopération sur les questions de sécurité entre les pays partenaires du sud de la Méditerranée », dont l’Égypte, à travers des projets avec la police locale. Les séminaires de « renforcement des compétences » touchent des domaines variés, de la gestion de grands événements sportifs à la lutte contre la cybercriminalité. Des savoir-faire qui pourraient aussi être utilisés dans la dispersion de manifestations pacifiques ou la traque d’opposants en ligne. En octobre 2017, l’Allemagne a d’ailleurs fini par annuler un atelier de formation sur la surveillance en ligne avec les autorités égyptiennes, de crainte que ces techniques puissent être utilisées dans la répression contre certains groupes, notamment les homosexuels.

Un contexte de répression « féroce »

« Il faudrait demander la place des modules sur le respect des droits humains dans ces formations. Mais vu la situation aujourd’hui en Égypte alors qu’elles existent depuis des années, on peut penser qu’elles n’ont pas permis de progrès en la matière », commente Aymeric Elluin. Dans son rapport mondial 2018, Human Rights Watch parle d’une répression « féroce » en Égypte. Pour l’ONG, l’usage généralisé de la torture par la police pourrait constituer un crime contre l’humanité.

Comment expliquer la complaisance française à l’égard de son partenaire égyptien ? À côté des bénéfices économiques pour les entreprises impliquées, Emmanuel Macron mettait en avant le « contexte sécuritaire » spécifique auquel doit faire face le général al-Sissi, et en premier lieu la menace terroriste. « Cela ne justifie pas tout. Peut-on accepter des exécutions extra-judiciaires sous prétexte de lutte contre le terrorisme ? D’autant plus quand il s’agit d’un régime qui s’en prend brutalement à différents groupes, à ses opposants. Il faut garder un prisme juridique », proteste Aymeric Elluin. Un prisme juridique qui pourrait peut être, un jour, juger la France ou certaines entreprises pour leur collaboration avec le régime al-Sissi.

Antoine Besson

Photos : Renault Trucks Defense

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