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« À nos sœurs assassinées » : avec les colleuses, la parole féministe se déconfine sur les murs

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Reportage en images, dans la capitale, auprès de ces colleuses qui rappellent aux passants une réalité encore trop souvent tue : celles des violences sexistes qui perdurent, et qui bénéficient toujours d’une pesante impunité.

« Liberté Egalité Sororité ». « Si elle dort c’est un viol ». « À nos sœurs assassinées ». Cela fait maintenant plus d’un an que les Parisien.ne.s lisent ces messages en lettres capitales collés sur leurs murs. Derrière ces expressions chocs se trouvent des femmes, souvent jeunes, à la détermination sans faille.

Rendez-vous place Jules-Joffrin, dans le 18e arrondissement de Paris, un soir de semaine avec quatre jeunes femmes équipées d’un seau, de pochettes en carton et d’un sac d’ustensiles. Le parcours nocturne n’est pas défini, sauf quelques slogans muraux signalés en amont par l’un des nombreux groupes Whatsapp qui composent aujourd’hui le collectif « Collages Féminicides Paris ». Initié en août 2019 par l’ancienne Femen Marguerite Stern, ce mouvement a depuis prospéré et compte aujourd’hui entre 500 et 800 membres rien qu’à Paris !

Le reste du pays a aussi emboîté le pas, de la Bretagne à la Corse en passant même par Londres, la Belgique, Genève ou encore Montréal. La recette est la même dans toutes ces villes. De la peinture noire, de la colle à papier peint et du papier. Le but ? Rendre visible les questions de féminicides, de violences sexuelles, de violences sexistes, mais également de pédocriminalité et de violences intrafamiliales contre les enfants.

Un homme en scooter invective : « Terroristes ! »

Élisa a 27 ans, elle est assistante de programmation dans un cinéma. C’est son tout premier soir comme colleuse. « C’est via leur page Instagram que j’ai contactée les colleuses [1] Pendant le confinement, elles ont fait de nombreux appels à coller. Après une inscription sur un groupe Facebook, quelques questions, on m’a laissée rejoindre un groupe Whatsapp "nouvelles arrivantes" pour me trouver un groupe qui me fera une petite formation. C’est ce soir. » La crise du Covid-19 a suspendu les collages, mais ceux-ci ont repris de plus belle chaque soir avec le déconfinement.

© Guy Pichard

Pas d’escabeau ce soir, une poubelle et un peu d’équilibre feront l’affaire.

© Guy Pichard

Chaque slogan a été soigneusement préparé en amont et classé.

Premier collage de la soirée. En fait, il s’agit d’une « réparation » d’un précédent collage déjà abîmé. Les lettres disent : « Culture du viol : culpabiliser la victime en l’accusant tout en excusant un homme d’avoir trop bu ». Le slogan est long et en hauteur, il fait jour, la manœuvre ne sera pas discrète. Le travail d’équipe débute, on remplace les lettres déchirées ou barrées par de nouvelles préparées soigneusement par avance. Pas d’escabeau ce soir, une poubelle, soigneusement remise à sa place ensuite, fera l’affaire. Un homme en scooter passe. Il invective : « Terroristes ! » Les filles se marrent : « On nous l’avait jamais faite celle-là. »

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Place au deuxième message, cette fois-ci sur le consentement. Un mur vierge a été choisi, au milieu d’un carrefour. Chacune est libre du choix des messages, même si elle ne seront forcément pas toutes d’accord. « Seuls les messages discriminatoires peuvent être discutés, après chacune écrit ce qu’elle veut », explique Lulle, 18 ans. « Un slogan a fait débat récemment : "Les TERF [pour « trans-exclusionary radical feminist », féministes qui excluent les trans de leurs luttes] au bûcher". Au-delà de l’aspect discriminatoire, l’image du bûcher renvoyait en plus aux sorcières, ce qui ne va pas du tout », explique la jeune étudiante.

Un passant : « C’est quoi ce mot, sororité ? »

Solène, journaliste âgée de 25 ans, détaille encore : « Personnellement, je me refuse d’attaquer d’autres femmes. Marlène Schiappa, malgré le fait que je déteste la droite, je ne collerai rien sur elle. C’est une femme. » De nombreux passants les interpellent déjà, parmi eux un vieil homme qui se dit militant communiste et les « pousse à aller voter ». Le troisième message est une réparation, imprévue mais elles ont du rab de lettres. Le thème : la transophobie. Le prochain collage : « Sororité ».


Chacune est libre du choix des messages. En cas de désaccord, il suffit juste de le signaler.

© Guy Pichard

Les réseaux sociaux sont la clef de voûte du mouvement. Le compte Instagram Collages_Féminicides_Paris compte presque 50 000 abonné.e.s

Ce nouveau slogan est placé en face d’une terrasse d’un café, ce qui ne laisse personne indifférent. La propriétaire de l’immeuble proteste contre le collage sous sa fenêtre, pour « dégradation, même si elle comprend le message », dit-elle. Un homme s’approche ensuite et explique « qu’il est lui aussi dans la lutte, il travaille dans le logiciel libre... Vous connaissez Linux ? » Les colleuses répondent à chaque sollicitation avec un calme olympien.

L’homme continue : « C’est bien de faire de la politique, surtout quand on est jeune. C’est quoi ce mot, sororité ? Je ne le connais pas, c’est bien, j’aurais appris quelque chose... » L’homme est insistant. Le groupe s’éloigne. « Nous naissons femmes et toute notre vie, nous le savons dans nos interactions avec les hommes », continue Lulle, déterminée. « Nous subissons toutes des agressions, toute notre vie, que ce soit du harcèlement de rue ou plus. C’est agaçant par exemple que des femmes nous reprochent nos activités, car cette oppression n’est pas un problème de classe ou d’environnement social, nous sommes toutes concernées par le patriarcat », développe-t-elle.

© Guy Pichard

N’importe qui peut peindre et coller sans même contacter le mouvement. Chacune peut se réapproprier cette méthode et coller sur des sujets qui lui tient à cœur.

© Guy Pichard

Même la fabrication de la colle est un travail d’équipe, chacune ajoutant son ingrédient.

© Guy Pichard

Quelques jours après ce reportage, ce message était toujours en place !

La police municipale arrive… La consigne est claire : décoller le message

La nuit tombe et l’heure est à la recharge, la colle venant à manquer. Même la fabrication de celle-ci est un travail d’équipe, chacune ajoutant son ingrédient. Les frais techniques – colle, papier, pinceaux, peinture... – sont librement achetés par chacune, et il est possible de se les faire rembourser sur présentation des tickets de caisse. Une collecte en ligne [2] existe même à cet effet, elle dépasse les 7000 euros de dons actuellement. « Pour le matériel, c’est très bien que les dépenses soient possiblement remboursables. Cela correspond bien à notre mouvement. Il n’y a aucune hiérarchie, c’est une structure horizontale », explique Salomé, 19 ans, étudiante en cinéma.

C’est alors qu’une voiture de la police municipale arrive... Le ton est courtois, mais la consigne est claire : décoller le message déposé quelques instants plus tôt. L’un des agents explique l’interdiction d’affichage et propose une alternative pour le moins surprenante : « Pourquoi ne pas inscrire vos messages à la craie sur le sol ? C’est aussi de la dégradation mais au moins c’est éphémère. » Les colleuses se défendent poliment. L’agent municipal durcit alors le ton : « C’est de la pollution visuelle, mademoiselle. Notre but est que Paris reste la plus belle ville du monde. » Les filles renoncent, le temps que le véhicule s’éloigne, puis recollent, déterminées. « Malgré ce ton paternaliste, la police tolère dans la plupart des cas nos collages, sans trop verbaliser », nous dit l’une des colleuses.

© Guy Pichard

Le but des collages est avant tout de visibiliser les souffrances des femmes victimes de violence.

« Reprendre un peu de place » dans un espace public encore dominé par les hommes

Quelques collages plus tard, les lettres viennent à manquer. La nuit se conclut au pied de Montmartre, face à une terrasse bien remplie. Les clients oscillent entre amusement et admiration à les regarder coller « Mon corps pas le tien », à la vue de tous et sur une place bien éclairée. Une cliente du bar vient chaleureusement les encourager et explique : « Je suis féministe moi-même et je soutiens ce mouvement qui permet selon moi de donner la parole aux victimes. En 2020, l’espace public appartient encore aux hommes. Ces inscriptions nous permettent à nous, femmes, de leur reprendre un peu de place. Quand on porte plainte pour viol aujourd’hui, personne ne nous écoute. C’est un moyen d’être entendues et surtout vues. »

Une fois le dernier slogan affiché, les colleuses échangent sur les raisons de leur engagement. Lulle se confie : « J’ai été violée quand j’avais 13 ans. Je n’ai jamais réussi à en parler à quiconque avant d’intégrer les colleuses. Le contact des autres femmes ici a libéré ma parole, j’ai enfin pu parler. Le soir où j’ai porté plainte, je suis allée coller avec d’autres filles pour me libérer. C’était à la brigade des mineurs et ensuite on a collé un "Merci" avec le nom de la brigadière devant le tribunal. Cela permet de laisser le poids de ce drame sur les murs. Et en même temps potentiellement de faire comprendre certaines choses aux gens. »

Le collage aurait donc des vertus thérapeutiques en plus d’être libérateur ? « La plupart de nos messages s’adressent aux femmes, en fait. La sororité va jusque dans le contenu de nos collages, répond Salomé. Je reçois parfois des messages de femmes qui me remercient en m’expliquant qu’elles ont mis du temps à mettre des mots sur leur propre expérience du viol... et qu’elles se reconnaissent dans notre démarche. J’aime croire que cela aide certaines femmes. »

Portfolio. Cliquer sur une image pour faire défiler.

Portfolio

Guy Pichard (texte et photos)

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