Justice environnementale

Cochabamba : quand la planète « d’en bas » discute du climat

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35.000 citoyens du monde entier ont participé du 20 au 25 avril à Cochabamba, en Bolivie, à la première « Conférence des peuples sur le changement climatique ». Entre utopie et réalisme, l’accord qui en est sorti appelle notamment à la constitution d’un tribunal international pour juger les « crimes environnementaux ».

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Quelques semaines après l’échec de la conférence de Copenhague, le Président bolivien, Evo Morales, lançait une invitation à tous les « les peuples, mouvements sociaux, scientifiques, chercheurs, juristes et gouvernements » à venir participer à Cochabamba à la première « Conférence des Peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre mère ». Selon les chiffres officiels, plus de 35.000 personnes, dont 9.000 venant de 142 pays, ont répondu à l’appel. Après quatre jours de conférences, ateliers, et diverses activités autogérées, le sommet de Cochabamba s’est terminé par l’adoption d’un texte, « l’accord des peuples », et un avertissement lancé à l’ONU et aux pays développés.

La déclaration finale issue des travaux de la Conférence sera présentée dès la semaine prochaine au secrétariat de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique, et devrait rejoindre l’ensemble des documents servant de base aux négociations officielles. Evo Morales enjoint les pays industrialisés et les Nations Unies à « écouter et prendre en compte les demandes et les propositions issues de Cochabamba » : « Si l’ONU ne veut pas perdre son autorité morale, elle doit appliquer les conclusions de la conférence. » L’inverse pourrait conduire, selon lui, à « une véritable révolution sociale ». La représentante de l’ONU, chahutée par les participants lors de la cérémonie d’ouverture, reconnaît « le manque d’ouverture de l’organisation aux différents groupes sociaux, leaders indigènes et au public en général » ainsi que la nécessité de « s’ouvrir beaucoup plus pour écouter, dialoguer et travailler avec tous les secteurs des sociétés des pays ». Le gouvernement mexicain, via son représentant, promet de son côté qu’il recevra « à bras ouverts » les représentants des peuples indigènes et les mouvements sociaux qui viendront présenter les propositions de Cochabamba à la prochaine conférence des Nations Unies sur le changement climatique qui se déroulera sur son territoire, à Cancun.

Attaque en règle contre les pays industrialisés

En quoi consiste « l’accord des peuples » ? Synthèse des travaux de 17 groupes de travail, le texte aborde des sujets directement liés à l’agenda de l’ONU, comme le financement de l’adaptation des sociétés aux contraintes écologiques, ou les suites à donner au protocole de Kyoto. L’une des originalités de cette conférence est d’élargir la réflexion à des questions peu ou pas abordées en Occident – rédiger une déclaration des « droits de la Terre mère », prendre en compte des solutions portées par les peuples indigènes, rechercher l’« harmonie avec la nature » – et de proposer de nouveaux outils pour lutter contre le changement climatique tout en impliquant les peuples dans ce processus : instauration d’un tribunal de justice environnementale, organisation d’un referendum mondial…

La déclaration finale souligne la responsabilité du système capitaliste dans la crise environnementale actuelle, du fait de sa recherche perpétuelle du « profit à tout prix » qui conduit à « séparer l’homme de la nature, et à établir une logique de domination et de marchandisation de la nature ». Le texte souligne que seul un changement profond de modèle, basé sur les principes de « complémentarité, de solidarité, d’équité, de bien-être collectif et de satisfaction des nécessités de tous en harmonie avec la nature » peut limiter la crise climatique et environnementale actuelle.

Côté propositions concrètes, la déclaration exige qu’à la prochaine conférence de Cancun, les États industrialisés s’engagent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 50% par rapport à 1990, de sorte que l’augmentation de la température ne dépasse pas 1 à 1,5 degrés. La déclaration rejette les principes de compensation tels qu’ils existent actuellement dans le cadre du « Mécanisme de développement propre », les marchés d’émission de carbone revenant à commercialiser la nature. Le texte enjoint les pays industrialisés à assumer leur dette climatique en dédiant 6% de leurs revenus à des actions destinées à protéger et restaurer l’environnement, et en mettant l’accent sur le transfert de technologies propres.

Vers un tribunal de justice environnementale ?

Le souhait d’organiser un référendum mondial sur l’environnement reste assez flou et rencontrera des difficultés logistiques probablement insurmontables. Quelles que soient les suites qui seront données à cette initiative – consultation sur Internet, campagne de sensibilisation, référendum dans certains pays… –, c’est bien la volonté d’impliquer les citoyens et d’écouter les populations directement affectées par le changement climatique qu’il faut retenir. La proposition de créer un « tribunal de justice climatique et environnementale » sur le modèle des tribunaux internationaux existants, paraît plus réaliste. Ce tribunal pourrait être saisi par des États ou des peuples pour juger des personnes, gouvernements ou entreprises ayant commis des « crimes environnementaux ». Mais comment garantir, s’il voit le jour, qu’il aura un poids suffisamment contraignant pour obliger les coupables à réparer leurs atteintes à l’environnement et à payer des amendes ? Enfin, la plupart des exigences adressées aux pays industrialisés, notamment en matière de réduction d’émission de gaz à effet de serre ou d’engagements financiers, semblent déconnectées des réalités actuelles. On imagine mal les États du Nord engager 6% de leur PIB pour lutter contre le réchauffement climatique et ses impacts au Sud.

Reste la dimension politique de cette première édition de la conférence des peuples sur le changement climatique. Il est évident qu’en organisant cet événement, le gouvernement bolivien souhaite établir un nouveau rapport de forces dans les négociations internationales sur le climat. La virulence des propos tenus à l’égard des Nations Unies et des pays industrialisés, de même que l’inscription dans l’accord final d’exigences qui ne pourront en tout état de cause être acceptée, en sont la preuve. Cette conférence a cependant contribué à souligner les insuffisances de l’accord de Copenhague et, surtout, à rappeler l’absolue nécessité de démocratiser les négociations et d’écouter les peuples, communautés et pays qui subissent de plein fouet les effets de la crise environnementale et climatique.

Pauline Lavaud, Fondation France Libertés

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