Documentaire

Champ de batailles : un film sur la difficulté à devenir parents

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Le documentaire Champ de batailles nous plonge dans la vie d’un centre parental du Calvados qui accueille des mères et des pères que la justice a déclarés inaptes à être parents. Une équipe de professionnelles tentent de leur apprendre à élever leurs enfants pour qu’un jour, ces parents puissent retrouver leur autonomie. Chronique par l’association Les Lucioles du doc.

Dans un monde où les parents se doivent d’être surdoués, pouvant mener de front une vie de cadre épanoui tout en jonglant avec la crèche et les devoirs, le film documentaire Champ de batailles nous montre la fragilité de cet homme et de ces femmes pour qui rien n’est « évident » dans le fait d’être parent. C’est donc un sujet relativement tabou que traite Edie Laconi dans ce long-métrage sorti le 9 mai 2018.

Champ de batailles traite également de la question de l’enfermement et de l’institution : ces adultes qui avaient acquis un statut en devenant parents, sont mis sous la tutelle du centre, et les règles sont strictes : sorties encadrées et minutées, horaires figés. Le centre marche à la baguette, encadré par des équipes qui veillent de très près au respect des règles. Un rapport de confrontation s’opère ainsi entre ces jeunes parents, soumis à un règlement pour leur bien et celui de leurs enfants, et l’équipe du centre d’accueil.

A la hauteur des personnages

La forme du documentaire n’est pas particulièrement innovante. Le cinéaste se positionne d’abord du côté de deux mères, en les suivant dans leur appartement du centre, recevant leurs confessions, rentrant dans leur univers intime. L’équipe soignante n’est vue que dans le cadre des entretiens avec les parents. Malgré ce point de vue statique, le rythme est toujours juste et nous ne nous ennuyons pas : les trajectoires se révèlent progressivement, les obstacles apparaissent, et au moment où l’ennui pourrait poindre, un troisième personnage apparaît, dans la figure d’un père désemparé mais qui a déjà renoncé et accepté.

Les émotions se font plus intenses et nous sommes happés par leur désarroi, et par les décisions qui tombent. Le réalisateur se met toujours à la hauteur de ses personnages : jamais surplombant, il paraît vouloir les soutenir, les porter dans leur combat ; ce positionnement rend acceptable le dévoilement de ces trajectoires intimes.

« Il y a un mot que j’ai envie d’entendre : c’est papa. »

Ce film traite sans jugement ni voyeurisme d’un sujet ô combien personnel et tabou : la difficulté voire l’incapacité à devenir parent. Bien loin de l’idée reçue d’instinct maternel et d’une relation parent-enfant innée, nous suivons ces deux mères et ce père dans l’apprentissage de ce rôle et dans leur (re)construction en tant qu’individus, en dehors de leur statut de père et de mère. Que signifie être un bon parent ? Comment apprendre la fonction parentale quand on n’a pas connu ses propres parents ou lorsqu’eux-mêmes n’ont pas été en mesure de nous élever ? Comment réussir à équilibrer son enfant lorsque nous sommes tourmentés ?

Derrière ces trois parcours de vie, Edie Laconi interroge la reproduction de schémas familiaux et le déterminisme social. On apprend que l’une des mères a été placée jusqu’à sa majorité, et que les parents d’Alexis ont d’autres enfants dont ils n’ont pas la charge. Le père d’Alexis raconte avec pudeur son incapacité à élever ses enfants. Il accepte que son fils soit placé en famille d’accueil. « J’avais plein de rêves avec mon fils. Jouer à la voiture avec. Le voir marcher. Après, je le verrai marcher mais ça ne sera pas pareil. C’est pas moi qui le verrai la première fois (…) J’ai des enfants mais j’ai jamais entendu ‘’papa’’. C’est un rêve pour moi qu’on m’appelle papa. Mais pour l’instant, je ne suis pas capable d’être papa. (…) Il faut se dire qu’un jour, voilà, on y arrivera. » À bien observer ce père, la pudeur avec laquelle il digère les minutes qui suivent chaque départ de son fils après une courte visite, nous nous demandons si ce n’est pas la demande ou le consentement à un placement pour son enfant son acte d’amour le plus responsable.

Devenir parent : un cheminement d’abord personnel ?

Le cinéaste entremêle trois histoires familiales où l’autre parent ne semble pas présent. Les pères de Swan, Loo et Kassy sont en prison ; la mère d’Alexis, vivant pourtant aux côtés de son compagnon, ne semble pas prendre son fils dans ses bras, ni interagir avec lui. Le film souligne peut être aussi la difficulté, en tant que couple, à devenir parent. Qu’en est-il de la construction à deux de la parentalité ? C’est davantage le cheminement personnel dans la construction en tant qu’individu puis en tant que mère ou père qui nous est donné ici à voir.

Champ de batailles dresse avec force le portrait de mères et père blessés, mis à l’épreuve dans une première bataille qu’ils ont déjà partiellement perdue : celle d’avoir été reconnus comme de bons parents, aptes à élever et éveiller leurs enfants. Accompagnés par des professionnels ayant le même but qu’eux, ils apprennent, font fausse route et progressent dans un autre combat : réussir à les élever un jour seuls pour leur permettre de devenir des êtres autonomes.


Champ de batailles

Documentaire de 98 minutes
Réalisation : Edie Laconi
Production  : Matthieu de Laborde - ISKRA FILMS
Distribution : Vendredi distribution


Les Lucioles du Doc
Ces chroniques mensuelles publiées par Basta ! sont réalisées par le collectif des Lucioles du Doc, une association qui travaille autour du cinéma documentaire, à travers sa diffusion et l’organisation d’ateliers de réalisation auprès d’un large public, afin de mettre en place des espaces d’éducation populaire politique. Voir le site internet de l’association.

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