ça bouge ! Documentaire

Chacun cherche son clown

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Deux ans dans une école de clown. Dix filles et quatre garçons prennent un tournant dans leur vie et se lancent dans une quête : « Chercher son clown ». A contre-courant d’une société de la performance, une aventure pour apprendre à faire rire de la condition humaine. En suivant leur évolution, leurs prises de conscience, leurs doutes, leurs moments de grâce, on découvre peu à peu les contours de cet art populaire, vivant et plus que jamais nécessaire. Intitulé « Tout va bien », ce documentaire sort le 19 février prochain.

« C’est par où ? C’est par l’art », dit souvent le troubadour Bernard Lubat, hybride de Lacan et de Coluche. Tout va bien est le cinquième film distribué en salles par la coopérative DHR. Il soulève des questions directement liées au dessein de changer la société. « Soyez vous-même le changement que vous voulez provoquer », disait Gandhi.


Entretien avec les auteurs, Pablo Rosenblatt et Emilie Desjardins, réalisé par DHR, le distributeur du film, que nous reproduisons ici.

D’où vient cette idée de faire un film sur les clowns ?

Pablo Rosenblatt : En 2010, je suis allé voir, de manière un peu fortuite, un spectacle de clowns proposé par le Samovar. Ensuite, j’ai aussi découvert l’univers tourmenté de Proserpine, une clown marseillaise qui travaille sur des sujets difficiles, qui cherche à créer du lien. Ça m’a vraiment parlé sur les possibilités du clown de porter une parole qui soit une parole décalée, une parole professionnelle parce qu’elle intervient à un moment où l’on a déjà fait un parcours que justement on remet en question. C’est cet espace qu’offrait le Samovar. Et j’ai eu l’impression que dans le clown cette remise en question était totale, qu’il s’agissait de questionner le corps, ses capacités, ses imperfections... Mais aussi la personnalité, ses intelligences et ses obsessions... Et de le faire dans un but qui n’était pas au premier abord valorisant. Au lieu d’aller vers des performances, aller vers les fragilités, les faiblesses et en faire des atouts.

Emilie Desjardins : Moi je suis arrivée sur le film au moment où Pablo tournait depuis plusieurs mois et effectivement ce fût une révélation. Dans mon imaginaire, le clown représentait quelque chose d’assez poussiéreux, d’assez inquiétant. En fait, je ne connaissais pas le clown. Mais quand j’ai commencé à découvrir les personnages et ce qui se passait dans cette école, j’ai été touchée.Comme toujours, il y avait probablement une infinité de films à faire là, mais nous ce qu’on a vu d’emblée c’est qu’à travers l’apprentissage de l’art du clown, dans ce travail sur la mise à nu, le lâcher-prise, on pouvait voir de quelle matière nous sommes faits, parler du conditionnement social. Un clown qui enseigne à l’école, Gabriel Chamé nous a dit à propos des élèves en formation : « C’est dur pour eux, car ils sont en train d’abandonner tout ce qui jusqu’à présent les a aidé à survivre. » Ce qu’on a filmé, c’est cette quête. Je pense qu’ils parlent de choses qui nous touchent tous.

Pablo : Ce qui est fort c’est qu’ils risquent gros, parce qu’ils vont découvrir des choses sur eux-mêmes qu’ils ne pourront jamais oublier. « Normalement », on n’interroge pas tous ces codes qui nous aident à survivre. Le clown, oui. C’est là qu’il rejoint les situationnistes : il dévaste chaque fois l’image dans laquelle nous sommes enfermés.

Et de façon plus personnelle, qu’est-ce qui vous a poussé à faire le film ?

Pablo  : Pour moi, le documentaire, c’est une façon d’être là, une bonne excuse pour vivre une situation exceptionnelle – au sens où je ne l’aurai pas vécue autrement... Au départ, mon métier, c’est la caméra. J’ai longtemps été chef opérateur, et naturellement j’attaque la réalisation d’abord sous cet angle. Quand je tourne je me pose énormément de questions chaque seconde, et ça en devient une manière intense de vivre chaque moment. Emilie, qui est aussi monteuse, a un regard très structurant, elle perçoit immédiatement la force d’une image ou d’une parole. On s’est réparti le travail en fonction, et on a bien sûr été très complémentaires... Et malgré des regards et des façons de faire différents, on a très vite vu le même film.

Pour moi, les questions que pose l’apprentissage du clown ont rejoint des interrogations personnelles sur la liberté, la présence au monde et la légitimité d’une posture « hors normes ». Ce que traversaient les élèves trouvait écho dans ma propre histoire. Mais filmer, c’est aussi une façon d’« être avec », et la question de la distance à l’autre sous-tend tous les plans. Elle a évolué à mesure de l’intimité dans laquelle on rentrait à force de se connaître. Il fallait pouvoir déceler dans un regard qu’il était temps d’arrêter la caméra... C’est très beau la confiance qu’ils nous on faite pendant ces deux ans de tournage. Ça n’allait pas de soi.

Emilie  : Ce qui m’intéresse, c’est de lutter contre les fictions dont on est abreuvé sans cesse. L’idée qu’il y aurait des gagnants et des perdants, les figures de la réussite et de la performance. Des fictions fortes, présentes partout. Des fictions qui nous marquent au point qu’elles peuvent devenir des vérités qui nous écrasent et qui dirigent notre regard sur le monde et sur nous-mêmes. Faire un film sur une école de clown, c’était pour moi entrer dans la définition qu’en donne Henry Miller : « le clown c’est le poète en action ». Il nous parle d’une autre façon d’être au monde. Le clown fait rire de lui-même. C’est quelque chose d’énorme qui exige qu’il s’offre au public dans ce qu’il a de plus fragile et de plus singulier. J’avais envie de raconter ça, qu’on sorte de ce film peut-être un peu réconciliés avec nous-mêmes. De dire au fond, « Tout va bien, quoi... »

On a parfois l’impression que le clown est réservé aux esprits tourmentés...

Emilie  : C’est marrant, je ne ressens pas du tout ça. Ce n’est pas une thérapie, même s’il y a un caractère thérapeutique dans le travail du clown, mais les enseignants ne disent pas : « Réfléchis à ton enfance, ou à quel moment dans ta vie tu as tellement souffert et mets-le sur scène. » Pas du tout.
Ils renvoient les élèves à la condition humaine. C’était fascinant de comprendre que dans le travail du clown qui arrive sur scène sans texte et à l’écoute du public, il y a une expérience d’ordre métaphysique. Une expérience terrifiante du vide. Le clown tragique, je ne sais pas ce que c’est. Le clown me fait rire parce qu’il déploie les dimensions tragiques de la vie et cherche à s’en amuser. On dit qu’on rit parce qu’on a peur de mourir. C’est un réflexe, on ne respire pas, et tout d’un coup on respire et on rigole. Pour moi, le rire que fait naître le clown a avoir avec la terreur et la jubilation.

Pourquoi avoir choisi cette école-là ?

Pablo  : Le Samovar est à ma connaissance la seule école de clown exclusivement dédiée au clown. Et il offre une palette de pédagogies très étendue, les intervenants ont des approches très diverses. Après, on s’est tenus à part des contradictions qu’amène le fait d’être dans une école de clown – toute école, qu’elle le veuille ou non, induit une notion de réussite ou d’échec, d’évaluation, de classement... Cet aspect de l’école en tant qu’école, on l’a rapidement évacué, car ça ne servait absolument pas le sujet.

Le clown est une figure qui fait parfois un peu peur, non ?

Emilie  : A l’occasion des recherches que j’ai faites au début du travail, j’ai lu que la peur du clown était une pathologie recensée : « la coulrophobie ». Apparemment, c’est très fréquent chez les enfants, mais parfois ça perdure à l’âge adulte. Parce que le clown est libre, il est affranchi, il est du côté de la transgression, donc il est totalement incontrôlable. L’enfant qui grandit dans la société a bien compris que ce monde dans lequel il évolue est régi par un certain nombre de lois qui lui garantissent ses repères et quand il identifie que le clown est dans la transgression, ça le terrorise. Normalement, par la suite, en grandissant, il trouve qu’il y a là un espace de liberté assez jubilatoire et il n’a plus peur du clown... Enfant, j’étais terrorisée par les clowns. Mais maintenant ça va beaucoup mieux. Je dirais qu’aimer les clowns est un signe de bonne santé !

Pablo  : C’est drôle, je n’ai pas vécu les choses de cette manière. Je n’aimais pas les clowns, mais pas parce qu’ils auraient été déstabilisants ou dans la transgression, au contraire, ceux que je voyais, je les trouvais convenus... Et puis j’ai découvert une autre dimension de cette figure. Pour moi le clown rejoint les courants artistiques ou sociaux qui ont essayé d’imaginer une voie hors des clous, parce qu’il cherche sans arrêt un moyen d’échapper aux contraintes dans lesquelles il se trouve. C’est une représentation de la liberté.

Quels ont été les changements dans l’art du clown ? Y-a-t-il un clown moderne ?

Emilie  : Avant c’était le clown de cirque qui faisait le lien entre les numéros. En termes d’écriture, c’est très différent du clown contemporain qui va tenir un public une heure et demie sur une scène de théâtre. Et puis il y a toutes ces femmes qui sont arrivées dans le Clown et qui apportent des choses nouvelles.

Pablo  : Et surtout il colle à notre époque, à une période de crise qui n’en finit plus, comme pour dire : « C’est ça notre monde, c’est bien ici qu’on vit ? Ça vous semble pas bizarre ? ».

Plus d’informations sur le site Internet du film.

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