Merci à l’industrie chimique !

Ces pressings qui nous intoxiquent au perchloroéthylène

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Le perchloroéthylène, solvant toxique classé cancérigène probable pour l’homme, est interdit aux États-unis et au Danemark. En France, 90 % des pressings l’utilisent encore. Outre le cancer, cet agent provoque des nausées, des troubles respiratoires et nerveux, et est impliqué dans la maladie de Parkinson. Soutenues par des scientifiques, des victimes du « perchlo » réclament son interdiction. Et menacent de porter plainte contre l’État.

« J’aurais la peau du perchlo. » Frédéric Bernard n’est pas du genre à lâcher le morceau. Cela fait plus de deux ans qu’il cherche à faire reconnaître par la justice l’empoisonnement de sa mère par le perchloroéthylène. Ce solvant organique chloré est utilisé par plus de 90 % des pressings en France pour nettoyer nos vêtements.

Décédée en décembre 2009 d’une arythmie cardiaque, José-Anne Bernard habitait juste au-dessus d’un pressing à Nice. Durant deux ans, elle a inhalé les fortes émanations de perchloroéthylène qui s’échappaient du commerce. L’autopsie a révélé d’importantes concentrations du solvant dans tout son corps. Le gérant du pressing a été mis en examen pour homicide involontaire en septembre dernier. Accompagné de la police scientifique, le juge d’instruction Chemama, en charge de l’affaire, s’est rendu mercredi matin sur le site de l’ancien pressing afin d’établir la topologie des lieux.

« Ce cas est emblématique du danger que représente le perchloroéthylène pour les employés mais aussi pour les riverains », estime François Veillerette, porte-parole de Générations futures. L’association a décidé de se porter partie civile dans l’affaire de Nice. « C’est un moyen d’épauler les victimes et de demander des comptes à tous les responsables », affirme-t-il. Y compris l’État.

« Il y a urgence »

Générations futures, le Réseau environnement santé et l’Association de défense des victimes d’émanations du perchloroéthylène des pressings (Advepp) ont décidé de taper du poing sur la table pour dénoncer un nouveau scandale sanitaire. Leur objectif : faire interdire l’utilisation du produit chimique, comme c’est déjà le cas aux États-Unis et au Danemark. « Il y a urgence. Nous avons affaire à un solvant toxique, classé cancérigène probable pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) et par l’agence de protection de l’environnement des États-Unis, mais qui a été complètement banalisé », explique le chercheur André Cicolella, président du Réseau environnement santé.

Des études ont prouvé qu’il provoque des nausées et des vertiges. Il irrite également les voies respiratoires, attaque le système nerveux et les reins. Dans les cas les plus graves, il peut se révéler mortel. « Le cas de Mme Bernard n’est pas isolé, explique François Veillerette. Le ministère de l’Écologie a lui-même recensé dans un document des dizaines d’incidents et d’hospitalisations liés au perchloroéthylène. » Le solvant est également impliqué dans la maladie de Parkinson (lire aussi notre entretien sur le sujet).

Des victimes de plus en plus nombreuses

Les gérants et les employés de pressing sont les premiers exposés. Les riverains ne sont pas non plus épargnés. Au mois de janvier 2009, à Montrouge, trois enfants qui habitaient au-dessus d’un pressing ont dû être évacués par les pompiers et hospitalisés. Ils souffraient de graves troubles respiratoires. Sabine B. a, elle aussi, été intoxiquée à deux reprises en 2007 par le pressing en-dessous de chez elle. Elle a dû à chaque fois être emmenée aux urgences. Le pressing a fermé, mais elle garde des séquelles : « Je souffre de violentes migraines, j’ai des trous de mémoire, mon foie est aussi mal au point », explique-t-elle. Relogée durant huit mois avec son fils à l’hôtel, elle a dû réintégrer son appartement, qui est toujours contaminé.

« Nous recueillons de plus en plus de témoignages de personnes malades. Les gens vont maintenant faire le lien entre leurs problèmes de santé et les émanations de perchloroéthylène du pressing voisin », affirment Thierry Drouin et Pascal Denot, fondateurs de l’Advepp. Ces deux restaurateurs rennais sont engagés dans un combat judiciaire sans fin. Ils respirent depuis plus de dix ans les vapeurs de perchlo du pressing voisin. Malaises, maux de tête, problèmes respiratoires, hépatite toxique et lésions au cerveau : plus le temps passe, plus leur santé se dégrade. Et l’administration tarde à réagir.

Le mythe d’un usage contrôlé

Certes, l’État compte prochainement modifier la réglementation qui encadre l’activité des pressings, en renforçant les contrôles notamment. Mais, pour les associations, cela reste insuffisant. Elles réclament l’interdiction pure et simple du perchloroéthylène. « C’est un peu comme si on nous expliquait qu’il peut y avoir un usage contrôlé de l’amiante… », remarque André Cicolella, pour qui « l’État reste sensible aux arguments de l’industrie du pressing ». Par quoi remplacer le perchloroéthylène ?

Il existe plusieurs solutions alternatives, parmi lesquelles le nettoyage aux hydrocarbures, le siloxane et l’aquanettoyage (sur ces produits de substitution voir la fiche de l’INRS). Malgré des incitations, notamment financières, à changer de technologie, peu de pressings sautent le pas. « Nous avons très peu de recul sur la toxicité de ces alternatives au perchloroéthylène, explique Franck Taïeb, président du CFET Pressings de France. Dans les années 1980, les autorités avaient recommandé de substituer le perchloroéthylène par des solvants fluorés, sensés être plus "écolos". Ils ont été interdits quelques années plus tard parce que dangereux pour l’environnement ! Nous espérons bien sûr trouver rapidement un "solvant miracle" qui serait sans inconvénient. » Une hypothétique solution qui ne réjouira pas les distributeurs de perchloroéthylène en France, notamment la firme nord-américaine Univar (7,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires), détenue par deux puissants fonds d’investissement [1], ou la multinationale belge Solvay, sise à Bruxelles (6,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires) [2].

Vers une plainte pour carence fautive de l’État ?

Il existe aussi une solution sans solvant, l’aquanettoyage ou nettoyage à l’eau. Un procédé non toxique. Son usage se démocratise peu à peu en France. La solution Lagoon™ d’Electrolux, leader sur le marché, équiperait déjà plus de 150 établissements. Le parc du Puy-du-Fou ou l’opéra Bastille, par exemple, utilisent ce procédé. Son principal défaut est son coût de revient, plus élevé que celui du perchloroéthylène…

« Nous allons demander à être reçus par le ministère. Si nous n’obtenons pas d’engagement ferme sur l’interdiction du perchloroéthylène, nous envisageons sérieusement la possibilité de porter plainte pour carence fautive de l’État », affirme François Veillerette. En 2001, les pouvoirs publics avaient été condamnés pour ce même motif dans l’affaire de l’amiante. Prendront-ils cette fois les mesures nécessaires pour prévenir les risques d’exposition au perchloroéthylène ?

Solenne Durox

Photo : source

En bref

Vidéos

  • Loi travail L’affaire du barrage forcé de Vitrolles : pour la première fois les principales victimes s’expriment face caméra

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos