Entraide

Des « brigades de solidarité populaire » comme antidote au virus des inégalités

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Des groupes d’habitants de Seine-Saint-Denis se sont formés dès le début du confinement pour récolter et distribuer colis alimentaires, produits d’hygiène et masques aux plus précaires. Une entraide concrète qui se veut aussi résolument politique. Reportage photos auprès des brigades populaires de solidarité du 93.

« Auto-défense sanitaire », « Seul le peuple sauve le peuple », « Pas de retour à l’anormal », « Le 1er mai, le 93 en première ligne ». Ces slogans sont apparus le 1er mai sur des posters et banderoles dans des municipalités de Seine-Saint-Denis (93). Elles étaient toutes signées « BSP 93 », pour « Brigades de solidarité populaire 93 Nord », basées à Aubervilliers, Pantin, Saint-Denis et Saint-Ouen.

Des « brigadistes » cuisinent des plats préparés dans un café associatif. Les repas seront redistribués par une autre équipe auprès de personnes sans-abri et exilées / © Anne Paq
Transport de denrées alimentaires à un campement rom. « Face au besoins énormes et à nos forces réduites, c’est parfois difficile de faire des choix sur nos actions », explique Antoine, 40 ans, membre du groupe d’Aubervilliers / © Anne Paq
Distribution de colis (produits d’hygiènes et nourriture) dans un bidonville. Une quarantaine de personnes y vivent dans des conditions insalubres, à proximité du périphérique parisien / © Anne Paq

Ces « brigades » sont nées à Milan, au sein du mouvement antifasciste, puis ont essaimé dans plusieurs pays. Il y en aurait désormais 52 en Europe. « Nous sommes des personnes impliquées dans la gauche radicale qui se connaissent depuis longtemps, et étions en lien avec les camarades de Milan. Il nous a semblé important de rassembler les forces dans une dynamique collective de solidarité politique », retrace Boris*, 25 ans, habitant de Pantin et l’un des membres fondateurs des BSP en France. Nous avons senti que les gens aussi ne voulaient pas seulement subir le confinement et les injonctions de l’État et souhaitaient agir. Nous nous sommes organisé.e.s et avons lancé simultanément début avril plusieurs groupes de BSP dans diverses villes, y compris la Brigade 93 Nord regroupant Aubervilliers, Pantin, Saint-Denis et Saint-Ouen. L’idée est de suivre le modèle italien, tout en l’adaptant à nos réalités locales et d’avoir une certaine unité entre les groupes avec des dynamiques au niveau national comme international. Quand on a vu l’engouement et les résultats, nous avons été surpris. Les retours que nous avons sont extrêmement positifs. »

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Au cœur de l’action des brigades, il y a les principes d’auto-gestion et de critique radicale des politiques néolibérales et de l’État qui les défend. Concrètement, cela se matérialise dans la solidarité avec les personnes les plus démunies et vulnérables face à la crise. Les BSP revendiquent 700 « brigadistes » en Ile-de-France, organisé.e.s au sein de 17 brigades locales. Pour Julie*, 20 ans, d’Aubervilliers, « "Seul le peuple sauve le peuple" résume bien notre état d’esprit. Les politiques néolibérales et les gouvernements qui les mettent en place ne servent pas nos intérêts et nous l’avons bien compris. »

Une des permanences des BSP à Pantin. Elles permettent de récolter des denrées et sont des lieux d’échanges avec les personnes qui y passent / © Anne Paq
Livraison d’un colis de première nécessité à une femme seule vivant avec six enfants. Plus d’une vingtaine de familles et des étudiants en situation précaire sont suivi.e.s par les équipes de la Brigade 93 Nord / © Anne Paq
Des policiers municipaux effectuent des contrôles d’attestations à Saint-Denis. Cette fois, la police a laissé les brigadistes continuer leur distribution sans problème. Ce n’est pas toujours le cas / © Anne Paq
Livraison d’une centaine de masques fabriqués par des membres des BSP à des petits commerçants d’Aubervilliers. Les membres ont ensuite été interpellés dans la rue par des passant.es, leur faisant part de leurs besoins de masques / © Anne Paq

La brigade du 93 Nord compte déjà près d’une centaine de membres, dans l’un des départements les plus touchés par la pandémie, par les inégalités, la pauvreté et les violences policières. Un quart des logements y est insalubre, un tiers des ménages vit sous le seuil de pauvreté. C’est l’un des départements où la mortalité a le plus augmenté en mars et avril comparé aux années précédentes [1].

« Je participe déjà depuis plusieurs années aux diverses luttes sociales, du soulèvement des gilets jaunes à la contestation de la réforme des retraites, en passant par les mobilisations étudiantes et féministes, confie Julie*. Il m’était impossible de rester spectatrice face à l’inaction de l’État, en particulier dans le département qui est le mien où le Covid-19 tue plus qu’ailleurs. Les brigades, c’est un projet qui me semble prendre le problème à la racine, en ciblant les défaillances et les responsabilités de celles et ceux qui prétendent nous gouverner. Pour le dire autrement, une forme d’organisation où la critique du capitalisme et de l’État est liée à une pratique de solidarité. »

Le mouvement a dû faire face au défi de se construire sans se rencontrer physiquement, par des groupes de chat et des réunions en visioconférence. En quelques semaines, les groupes de la BSP Nord ont cependant réussi à développer plusieurs actions concrètes : cuisine et distribution de repas et de produits sanitaires dans la rue et sur le bord du canal Saint-Denis, où des personnes exilées vivent sous des tentes ; production et distribution de masques ; collecte de denrées et distribution de colis à des familles. Des actions de solidarité auprès des travailleurs sans-papiers, logés notamment dans des foyers souvent bondés et insalubres, sont aussi réalisées en lien avec le collectif des Gilets noirs.

Confection des banderole en vue d’une campagne d’affichage le 1er mai. « Il s’agit d’affichages sauvages, en quantité assez modeste, mais c’est très important. Cela nous positionne clairement dans une démarche politique, et obligera aussi aux personnes de nos propres rangs de se positionner, quitte à en perdre certaines », explique Boris* / © Anne Paq
Un poster avec le slogan « Seul le peuple sauve le peuple » est posé au sein d’un quartier populaire d’Aubervilliers. « C’est très important de manifester les opinions politiques dans la rue, parce que ce sont des opinions qui n’auraient pas du tout de visibilité dans les médias traditionnels, c’est une manière d’aller au-delà de nos réseaux de communication », explique Gaby, 38 ans, de Pantin / © Anne Paq
Un poster posé sur une affiche publicitaire à Pantin le 1er mai. « On part d’un constat qui est politique, à savoir qu’il y a une défaillance du gouvernement, de l’État, donc nous essayons de pallier cela », expose Pierre*, 31 ans, membre du groupe de Saint-Denis / © Anne Paq

Les brigades mènent aussi des campagnes d’affichage et diffusent des textes pour dénoncer, notamment, la situation alarmante dans le 93. Dans celui du 1er mai, on pouvait lire : « Contrairement aux cadres du 16ème qui ont pu se confiner à la mer (au risque de propager l’épidémie), les plus précaires continuent de travailler et voient leurs conditions de travail empirer malgré les risques sanitaires dus à l’absence de protection. »

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Pour Boris, la solidarité devra continuer après le confinement. « Il ne faut plus qu’il y ait des "aidants" et des personnes "aidées", car nous sommes tous concerné.e.s. Je pense qu’il faut rentrer dans une dynamique de contestation. C’est pour ça qu’un réseau national est important où on peut développer des campagnes et avoir des mots d’ordre commun. » Céline*, 35 ans, souhaite s’investir dans la durée : « J’aimerais qu’une telle organisation perdure. Une organisation qui mêle actions au quotidien et conscientisation politique me semble être très importante. Je rêve d’un monde où il n’y ait plus de rapports de domination, je sais que je ne le verrai pas, mais j’ai envie de travailler concrètement à le faire advenir. »

Une banderole dénonce la mort d’Aïcha Issadounène, âgée de 52 ans, première victime du Covid-19 identifiée parmi les caissières de l’enseigne Carrefour. Elle travaillait à l’hypermarché de Saint-Denis / © Anne Paq
Une banderole posée sur un pont à Pantin pour le 1er mai / © Anne Paq

Anne Paq (texte et photos)

*Les prénoms ont été changés afin de respecter le désir d’anonymat des brigadistes.

Les photos ont été prises entre le 7 avril et le 1er mai

Photo de une : Une des permanences des BSP à Pantin. © Anne Paq

Cliquer sur les photos pour voir le diaporama.

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