Débattre Black Lives Matter

« Oui, nos vies comptent et nous le disons haut et fort »

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La mobilisation, en France et aux États-Unis, autour du mouvement #BlackLivesMatter a remis au cœur du débat public la question du racisme. Kab Niang, journaliste au Bondy Blog, prend la plume et exprime avec force ce que veut dire, pour lui et pour les autres, ce mantra : « Nos vies comptent ». Billet.

La vie à tout prix ! Nos vies, nous les Noirs, ont-elles la même valeur avec celles des autres qui ont une peau blanche quelques soient leurs origines, leurs pays, leurs villes, leurs régions où leurs quartiers ? Vous le savez, que vous le vouliez ou non, nous sommes et nous resterons des Noirs, des blacks et nos vies comptent comme les vôtres.

Une nouvelle vague d’indignation s’empare aujourd’hui du monde avec l’assassinat de George Floyd.

Les violences policières et le racisme que nous vivons, rappellent celles endurées par nos ancêtres pendant la traite des Nègres, l’esclavage et la colonisation. Aujourd’hui, au 21e siècle, partout dans le monde, et particulièrement en France, dans ce pays dont la devise est libérté-égalité-fraternité, le fond du problème se trouve dans la grande classe moyenne ou la bourgeoisie qui croit qu’elle n’est pas raciste car elle ne commet pas d’actes racistes.

Cette classe pense que le racisme ne la concerne pas, que c’est un problème marginal, alors qu’il traverse tout le système français. Votre racisme et votre haine envers nous les Noirs, vous l’exprimez par votre silence. Votre racisme et votre haine sont parfois dans vos mots, dans vos gestes et dans vos regards. Cela m’attriste et me bouleverse. La France s’enfonce dans l’horreur de la haine et du racisme.

« Dehors, tout n’est que danger »

En France, on a l’impression que la police en elle-même est un instrument de domination structurellement dirigée par vous, vous les Blancs, pour perpétuer un pouvoir de type colonial. C’est la triste réalité. Jusqu’à maintenant, aucun des membres du gouvernement n’a pris la parole pour parler de cette situation. Mais leur silence relève leur degré de complicité avec le fonctionnement de la police.

Cette situation nous conduit à une colère, à une crise et finalement à un échec de nos sociétés. Se taire est impossible. C’est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau et d’ailleurs, l’assassinat des Noirs par les personnes blanches continue de nos jours. Nous sommes arrivés à un stade où sortir de chez nous demande une préparation mentale intense, car pour nous une fois dehors tout n’est que danger. Nous avons la peur au ventre, parce que dehors on peut finir au commissariat, en salle de réanimation voire à la morgue. Nous en sommes arrivés là.

Le chaos. Les Noirs du monde entier souffrent, ici en France, en Amérique, en Libye, au Maroc, en Tunisie, en Allemagne, en Suède, au Canada, en Algérie, partout. Nous ne sommes plus grand-chose devant vous. Et pourtant nous voulons juste continuer à exister, à vivre, à vaquer à nos occupations et non à mourir dans les mains de la police ou de la gendarmerie comme Adama Traoré.

« Il y a des douleurs que nous ne pouvons pas partager »

Heureusement, la France, la Tunisie, l’Algérie, l’Arabie Saoudite, la Chine, l’Amérique… ne se résument pas à leurs polices, tout comme leurs populations ne se réduisent pas aux racistes qui déversent leur haine sur la communauté noire. Merci à ceux qui ont une peau d’une couleur différente de la nôtre et qui compatissent. Je vous dis merci pour votre soutien quand nous subissons de l’injustice.

Je n’ai même pas besoin de vous le dire parce que c’est une question qui relève du bon sens. Et le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. C’est une responsabilité collective, car le monde entier regarde la France. Mais il y a des douleurs que nous subissons et que nous ne pouvons pas partager. Vous ne le savez pas, vous ne les connaissez pas parce que vous ne n’avez pas vécu ce racisme. Vous ne mourez pas de ses violences. Vous ne subissez pas ses injustices. Vous êtes protégés. Ses douleurs restent en nous. Elles logent dans nos os et rongent notre chair, notre peau noire. Votre soutien, votre compassion ne suffisent pas à apaiser nos colères.

Parfois, un regret me traverse. Non pas parce que je suis noir, j’en suis fier ; mais quand vous, les personnes de couleur blanche, vous parlez à notre place, lorsque vous nous jugez par notre couleur de peau, lorsque vous nous qualifiez de drogués, de voleurs, de délinquants, des sans rien, de peuples sans histoire ni civilisation, lorsque vous pensez être nos supérieurs, lorsque vous ignorez que nous sommes vos semblables… Nous ne nous laissons plus faire. Nous descendons dans la rue. Nous unissons nos forces, avec un seul cri : nos vies comptent.

Kab Niang

Ce texte a initialement été publié le 8 juin sur Le Bondy Blog. Nous le republions ici avec leur permission.

Le Bondy Blog est un média en ligne né au moment des révoltes urbaines de novembre 2005, après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Il a été fondé par le magazine suisse L’Hebdo dont la volonté était de donner la parole aux habitants des quartiers populaires. Plus d’une décennie plus tard, cet objectif, raconter le quotidien de celles et ceux que l’on n’entend pas ou dont la parole est déformée, stigmatisée, minoritaire, n’a pas changé.

Photo : Lors de la manifestation du 6 juin à Paris. © Pedro Brito Da Fonseca.

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