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Justice

Au procès de Cristal union, jugé pour deux accidents mortels : « Ils ont essayé de rejeter la faute sur les cordistes »

par , Franck Dépretz

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Cinq ans avant l’accident mortel, en 2017, de Quentin Zaroui-Bruat – raconté il y a peu par Basta ! – deux autres cordistes, Arthur Bertelli et Vincent Dequin, 23 et 33 ans, mourraient dans des conditions similaires, ensevelis sous des tonnes de matière dans les silos du géant sucrier Cristal union. Après sept ans d’une instruction interminable, le procès s’est déroulé le 11 janvier, à Reims. Un moment décisif pour une profession frappée par la course au rendement. L’association des « cordistes en colère » en a également profité pour tenir son premier week-end de rencontres, avec un mot d’ordre : « Stop aux accidents mortels ». Récit et témoignages, en texte et vidéos.

À la barre du tribunal, on a dû ajuster le micro. C’est que Madame Dequin est une petite dame. Une petite dame dont le récit limpide, intact, précis, ébranle l’auditoire. « Je fais souvent des cauchemars. Je vois mon fils qui s’enfonce pendant les quelques secondes où il est irrémédiablement tiré vers le bas. » Vincent, 33 ans, est mort d’« asphyxie par ensevelissement » le 13 mars 2012. Tout comme Arthur Bertelli, 23 ans. Les deux cordistes nettoyaient les silos de Cristal Union, propriétaire de la marque de sucre Daddy, sur le site agro-industriel de Bazancourt (Marne), quand ils ont été piégés sous au moins 3000 tonnes de sucre (voir la première de nos deux enquêtes sur les accidents mortels à Bazancourt). Tandis que Madame Dequin se demande à quoi ont dû ressembler les dernières pensées de Vincent, les responsables du deuxième groupe sucrier français et de son prestataire de nettoyage, Carrard services, qui employait les deux hommes, cessent de prendre des notes.

Ce 11 janvier, ils sont jugés au tribunal correctionnel de Reims pour « blessures et homicides involontaires, par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ». 17 proches des victimes se sont constitués parties civiles, de même que l’un des survivants, et le Syndicat français des entreprises de travaux en hauteur.

« Je vous reproche d’avoir été négligent. C’est vous qui avez signé le plan de prévention »

« Si les personnes proches du dossier ont ressenti que la procédure était anormale, elles avaient raison..., a glissé le président en ouverture du procès. Un aveu concédé par la justice. Rien ne justifiait qu’il y ait six ans d’instruction, ni que les premières mises en examen interviennent trois ans après les faits. » Sur le banc des prévenus, on trouve d’abord David Duval, chef d’établissement de Carrard Services au moment des faits, directeur industriel pour une société concurrente aujourd’hui [1]. « Quand vous regardez le salaire de Duval, 3000 euros, ça ne fait pas cher payé pour le risque encouru, plaide son avocat. Quand il signe son contrat, il ne sait pas qu’il peut se retrouver en garde à vue. » Le jour de l’accident, d’ailleurs, il est en congé. « Si mon client est là aujourd’hui, poursuit maître Ahmed Harir, c’est uniquement parce qu’il a signé une délégation de pouvoir. »

 
« Je ne vous reproche pas d’avoir involontairement tué quelqu’un. Je vous reproche d’avoir été négligent. C’est vous qui avez signé le plan de prévention », rétorque le substitut du procureur, Romain Ducrocq. « Incomplet », « mal défini »... Ce document, qui doit fixer les conditions d’intervention d’entreprises extérieures, n’évoquait « nulle part le risque d’ensevelissement », d’après Corinne Montigny, l’inspectrice du travail qui s’est rendue le jour même sur les lieux de l’accident. « Le plan de prévention du silo numéro 4, où il y avait plus de dix mètres de sucre, était le même que celui du silo numéro 1 où il n’y avait que quatre mètres de sucre », ajoute l’inspectrice. Si le plan de prévention est rédigé en « concertation » avec Carrard, sa réalisation incombe au donneur d’ordres : Cristal union.

C’est d’ailleurs le responsable du géant sucrier, Michel Mangion, qu’interpelle vivement le substitut du procureur : « Le nom indiqué sur le plan de prévention, ce n’est pas le vôtre ! C’est celui de votre prédécesseur ! Parce que c’est un copié-collé ! » Stupeur collective. « Je proteste ! » clame haut et fort Michel Mangion pour couvrir les murmures de la salle. « Je l’ai actualisé un mois après ma prise de fonction. Je me suis donné le temps », ajoute celui qui était directeur d’usine pour Cristal union au moment des faits – promu depuis « directeur Responsabilité sociétale d’entreprise ».

Peines avec sursis requises pour les responsables de Carrard et Cristal union

Peu avant l’accident, l’entreprise sous-traitante Carrard constate qu’elle n’a pas les effectifs pour répondre à la demande de Cristal union. Elle passe alors par une entreprise de travail temporaire spécialisée, Sett Intérim, qui lui fournit six intérimaires, dont les quatre cordistes qui descendront dans les silos. Le chantier, censé s’étaler sur trente jours, est facturé 121 500 euros. Pour Arthur et Vincent, il n’aura duré que dix minutes, lors de leur première journée de travail. « Je ne savais pas que les trappes de vidange allaient être ouvertes au moment où on travaillait dans le silo », raconte Frédéric Soulier, le seul des deux survivants amené à témoigner à la barre, lui aussi cordiste. Deux des trappes par lesquelles s’écoule le sucre ont en effet été actionnées par une salariée de Cristal Union, provoquant l’ensevelissement des cordistes présents dans le silo. « C’est le principal manquement en matière de sécurité, puisque c’est la cause des décès », souligne Corinne Montigny, l’inspectrice du travail. Comment une telle erreur a-t-elle pu se produire ?

Tout au long de l’audience, les avocats des prévenus ne cessent de se renvoyer la balle, sans reconnaître la moindre responsabilité. Ils semblent néanmoins s’accorder sur un point : « Les imprudences des deux victimes », notamment le fait qu’Arthur et Vincent avaient détendu leur corde. Un point dévoilé à la fin d’une audience éprouvante – qui s’est étalée sur près de douze heures – et précédé par quelques excuses auprès des parties civiles, « qui risquent d’être choquées », dixit Olivier Bernheim, l’avocat de Carrard services. « Ayant donné du mou à leurs cordes, les stop-chutes des cordistes n’ont pas pu fonctionner » [2], plaide-t-il. « Sachant qu’aucun cordiste n’a fait de chute dans cette affaire », lui a pourtant fait remarquer le président en tout début de journée. Côté défense, on rappelle qu’étant alors en appui sur la matière et non en suspension, les cordistes ne pouvaient faire autrement.

Le substitut du procureur requiert finalement 100 000 euros d’amende à l’encontre de chacune des deux entreprises, Cristal Union et Carrard services, ainsi que l’affichage de la condamnation à l’entrée de leurs sites respectifs, et un placement sous surveillance judiciaire pendant deux ans pour « qu’un mandataire vérifie tous les six mois qu’un plan de prévention ait bien été mis en place et qu’il soit respecté ». Le parquet réclame également respectivement huit mois et un an d’emprisonnement avec sursis, ainsi que 15 000 euros d’amende, à l’encontre de Michel Mangion et David Duval.

« Qu’on ait un moyen de résistance face à la pression économique qui frappe notre boulot ! »

Le lendemain du procès, l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires, créée quelques semaines plus tôt, organise un week-end de rencontres à quelques kilomètres du palais de justice de Reims. Venus de toute la France, une quarantaine de cordistes répondent présents aux côtés des proches et collègues d’Arthur et Vincent, et ceux d’un autre cordiste décédé, Quentin Zaraoui-Bruat, 21 ans, mort enseveli dans des circonstances similaires en juin 2017, dans un silo de résidus de céréales de Cristanol, filiale de Cristal Union, à Bazancourt également (lire notre enquête). « Ça fait vingt ans que je fais ce boulot, vingt ans que j’attends ce moment !, s’enthousiasme Frédéric, de Marseille, au moment des présentations. Ce que j’attends de cette asso ? Qu’on ait un moyen de résistance face à la pression économique qui frappe notre boulot ! »

Dans une profession où les syndicats sont rares, et la convention collective inexistante, tout reste à faire en matière d’organisation des salariés. Et les revendications sont larges. Certains veulent faire reconnaître la pénibilité et les risques dans la grille de salaires, d’autres que les employeurs respectent leur obligation de fournir les équipements de protection individuelle. Mais le principal chantier, lancé à l’issue du week-end, consiste à offrir un soutien moral et juridique aux victimes d’accidents de travail. « On ne peut pas continuer à subir des journées de débats comme celle-ci, basées sur des aberrations techniques, sans même qu’un cordiste puisse apporter la contradiction à la barre !, tacle Julien Rivollet, cordiste depuis 2010, formateur et responsable de chantiers. Il faut absolument qu’on se constitue partie civile pour que des cordistes qui ont un bagage technique apportent leur expertise, dès le prochain procès. »

Aucune audience n’est encore annoncée pour l’accident mortel de son fils survenu le 21 septembre 2017, mais Valérie Bruat, la mère de Quentin Zaraoui-Bruat, peut déjà être sûre d’une chose : elle ne sera pas seule. Lors du tour de table, elle ne prononce qu’une phrase, d’une voix douce et déterminée : « J’attends que le métier de cordiste soit enfin reconnu, et qu’on puisse aller beaucoup plus loin dans les débats que cela n’a été le cas hier. »

Franck Dépretz
Vidéos : Franck Dépretz et France Timmermans

Photos :
- Une : capture d’écran, Franck Dépretz / France Timmermans
- Vue aérienne : CCI Marne - 22 septembre 2017.

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