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Témoignages Jeunesse

Au-delà des clichés : « Non, il ne suffit pas de traverser la rue pour décrocher un contrat »

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A quoi ressemble la vie, quand on a moins de trente ans et qu’on ne trouve pas de travail ? Neuf récits publiés par les Éditions de l’Atelier livrent quelques réponses, et renversent ce cliché en vogue : « Quand on veut, on peut ! »... « Non, il ne suffit pas de traverser la rue, de se secouer un peu pour décrocher un contrat. Non, il ne suffit pas de quelques judicieuses réformes sociales pour que chacun ait accès à un emploi », répond Patrice Bride, dont l’ouvrage La vie devant nous. Récits de jeunes privé.e.s d’emploi expose ces histoires, dont celles de Valoucka et David. Extraits.

« Sur le plan du travail, j’ai diverses expériences, énonce Valoucka, mais je n’ai jamais trouvé d’emploi stable. J’ai fait pourtant plusieurs formations, au lycée ou en apprentissage. J’ai mon bac, et même une année de BTS en nettoyage industriel. Mais j’ai l’impression que je suis toujours soit trop qualifiée, soit pas assez. Une anecdote m’a marquée. Il y a deux ans et demi, j’ai eu un entretien avec une personne pour un emploi. J’étais arrivée par le bus, mon rendez-vous était à 11h. Elle m’a fait attendre une demi-heure, sans me prévenir de son retard.

« Vous êtes trop qualifiée pour ce que j’ai à vous proposer »

« Elle a regardé mon CV et vu que j’étais passée par l’INHNI (Institut national de l’hygiène et du nettoyage industriel). "Une école dans le nettoyage industriel, très bien, mais vous êtes trop qualifiée pour ce que j’ai à vous proposer." J’ai répondu : "Même trop qualifiée, je prends." Elle m’a dit : "Non, je préfère quelqu’un qui a moins de qualification." Ça ne va jamais : d’autres fois on me dit que mon expérience est trop ancienne, que je dois refaire une formation. Si je postule dans le nettoyage, on va me dire : "Il y a de nouvelles machines, de nouveaux produits qui sont sortis." En fait, ils renvoient tout le temps les gens en formation, mais j’ai l’impression que c’est pour les occuper, sans pour autant qu’on ait un emploi garanti derrière.

« J’ai déjà eu un CDI, mais ça n’a pas duré longtemps. J’avais vu passer une annonce pour un poste de deux heures par jour, alors j’avais foncé. C’était un boulot de femme de ménage en nettoyage industriel à Rennes. Je travaillais de 8h à 10h dans une grande surface. Problème : il fallait que mon compagnon m’emmène le matin, car nous ne disposons que d’un véhicule. Il devait donc faire 1h30 de trajet aller-retour avant de démarrer son travail. De mon côté, après avoir fini le boulot à 10h, je devais attendre jusqu’à 13h pour récupérer un car. Pour m’occuper, j’allais dans une boulangerie pour m’acheter un pain au chocolat, ou j’achetais le journal. Je rentrais à la maison, j’y restais tout l’après-midi et le lendemain, c’était reparti pour un tour.

« Tout partait dans les transports, rien ne rentrait pour le couple »

« Je faisais ça du lundi au samedi. J’ai tenu à ce rythme-là pendant un mois et demi. Au début j’étais contente d’avoir un emploi stable. Mais en faisant les comptes, nous nous sommes aperçus que ça ne servait à rien que je bosse : tout partait dans les transports, rien ne rentrait pour le couple. Ça m’a démoralisée, je ne supportais plus de prendre tout ce temps pour rien. J’y allais à reculons, j’en suis arrivée au point de faire des crises d’angoisse avant d’aller au boulot. C’était ma santé qui était en jeu, j’ai donc décidé d’arrêter. »

Après cette fin de contrat, Valoucka a eu une fille, son compagnon a trouvé un CDI comme conducteur d’engin chez le sous-traitant d’un grand groupe. Ils se contentent pour le moment de ce seul salaire puisque Valoucka a fait trop peu d’heures pour toucher le chômage. Des soucis administratifs font que pour le moment, ils ne touchent aucune aide de la Caf. Pour trouver du travail, Il faudrait que Valoucka puisse trouver un moyen de transport fiable. Sa voiturette l’a lâchée il y a quelques temps et elle n’a pas les moyens de la faire réparer. Il faudrait aussi qu’elle puisse faire garder sa fille, mais il n’y a aucun moyen de transport pour aller au village voisin où se trouve la crèche. En attendant que tout cela se débloque, Valoucka est vendeuse à domicile.

« J’organise chez moi des réunions de présentation de produits de beauté et de nettoyage. C’est un CDI, je peux partir pour trente ans ou je peux arrêter demain. Ça me permet de m’occuper de ma fille, et de faire rentrer un peu d’argent. Même si je sais que l’entreprise dont je dépends se fait de l’argent sur mon dos...

« Tout le monde me demande : "Alors, où en es-tu de tes recherches ?" »

« Je viens de passer huit ans dans une entreprise de nettoyage, dans un aéroport, raconte David. Je nettoyais les parkings, je changeais les sacs-poubelles, mais c’était sans fin parce que les gens ne faisaient pas attention, balançaient quand même. Ils me disaient : "Mais vous êtes payé pour faire ça. Donc on s’en fout !" Oui, mais ce n’est pas pour moi, c’est pour la planète ! C’est toute une logique qu’il faut changer. Il ne suffit pas de nettoyer, il faut réfléchir avant de jeter, et même avant de consommer.

« Jusqu’à présent, je n’ai pas connu beaucoup de périodes de chômage. J’ai fait un CAP gestion des déchets et propreté urbaine, un peu d’intérim, puis un bac pro hygiène-propreté-environnement en alternance dans cette entreprise à l’aéroport, qui m’a ensuite embauché. Donc ça me fait bizarre de me retrouver au chômage. Et puis je sens bien le regard des autres. Dans ma famille, mon frère et ma sœur ont de bonnes situations. Tout le monde me demande : "Alors, où en es-tu de tes recherches ?" Eh bien j’envoie des CV par mail, qu’est-ce que je peux faire de plus ? La priorité serait de passer le code de la route et le permis de conduire. C’est difficile, parce que je ne vois que d’un œil. J’ai fait une visite médicale et on m’a dit que c’était possible, mais seulement pour les voitures avec une boîte automatique.

« On m’a toujours dit : tu n’as pas le niveau ! »

« Et puis je suis dans le rouge financièrement. J’ai été licencié pour faute grave, donc sans droit à des indemnités. L’entreprise a refusé la conciliation aux prud’hommes, et le jugement n’aura lieu qu’en décembre 2019. Ça n’est pas gagné parce que c’est toute une affaire. Ils me reprochent de n’avoir pas respecté une consigne de sécurité : j’ai tracté plus de trente chariots de bagages. C’est vrai que ce n’est pas la procédure, mais c’était pour faire mon travail, ça se faisait souvent, et je n’ai mis personne en danger. En fait je crois que c’est surtout un règlement de comptes, parce que j’étais syndiqué, et puis quelques jours plus tôt j’avais osé témoigner en faveur d’une collègue qui s’était faite agresser verbalement par sa cheffe.

« Je pourrais retrouver dans le nettoyage, mais je voudrais vraiment faire autre chose. Je profite d’être au chômage pour faire un bilan de compétences, revoir mon projet professionnel. Ensuite, je voudrais préparer le DEJEPS environnement (diplôme d’État de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport). J’ai fait des tests psychotechniques, mais la conseillère m’a dit : "Vous n’avez pas le niveau." D’accord, mais je trouve que c’est un peu normal : ça fait six ans que j’ai eu mon bac pro, et donc j’ai besoin de m’y remettre. On m’a toujours dit la même chose : "Tu n’as pas le niveau, tu vas te casser la gueule." Soi-disant que je n’aurais pas le CAP, et je l’ai eu quand même. Ou que ça ne servait à rien d’aller jusqu’au bac, et je l’ai eu aussi.

« Le côté virtuel, ça va un moment, mais j’ai besoin de voir les gens »

« Mon problème, c’est l’écriture : je ne suis pas très à l’aise. Je suis dyspraxique et dysgraphique. Mais bon, je me débrouille comme je peux. J’ai du mal à retranscrire à l’écrit ce qu’il y a dans ma tête. J’ai besoin d’un logiciel adapté pour ça, Médialexie. Pour le bac pro, j’avais obtenu des aménagements, par le biais d’une association qui s’appelle Handica réussir. J’avais un tiers-temps et un assistant pour écrire. Ça s’était bien passé. J’ai réussi mon bac du premier coup, je n’ai même pas eu besoin du rattrapage. Dans la famille, personne n’a le bac, il n’y a que moi. Alors pourquoi ne pas continuer ? L’école, ça me manque. Peut-être pas le master, on va se calmer, mais éventuellement un BTS ? Même si on me dit que je n’ai pas le niveau. Un niveau, ça se travaille !

« La semaine prochaine, je participe à un atelier de Pôle emploi qui s’intitule "Comment postuler via les réseaux sociaux ?". Ils vont nous expliquer comment faire des candidatures spontanées par le numérique. Aujourd’hui, si tu n’as pas Internet, c’est foutu. Moi, le côté virtuel, ça va un moment, mais j’ai besoin de voir les gens. Et j’aime bien les bouquins, ça m’arrive de m’endormir avec un livre. J’ai lu le livre On vaut mieux que ça, qui a été fait à partir de témoignages sur Youtube de jeunes travailleurs en galère. Je suis aussi adhérent d’Alternatiba, j’ai fait partie de la "vélorution", pour aller de Lyon à Saint-Maurice-sur-Dargoire. Je les ai aidés à monter un festival, une année, en trouvant des intervenants et des salles. Je connaissais le directeur de cabinet de l’adjoint au maire, et la déléguée du diocèse m’avait un peu préparé le travail. C’est vraiment ce que j’aime : mobiliser des bénévoles, mettre en relation des personnes.

« On n’a pas vingt ans devant nous pour changer les choses, c’est maintenant ou jamais »

« Actuellement, je cherche un emploi dans la gestion de projets en matière d’environnement, de préférence dans un cadre associatif. Pour être animateur de réseau, monter des actions. Essayer de trouver des solutions simples, faire participer les gens. Ce n’est pas en cassant le Code du travail qu’on va éviter la misère. Il va y avoir plus de petits boulots mal payés, ça sera encore pire. On n’a pas vingt ans devant nous pour changer les choses, c’est maintenant ou jamais. Il faut passer à l’action. »

Photo : CC fdecomite

 
Patrice Bride, La vie devant nous. Récits de jeunes privé.e.s d’emploi, Éditions de l’Atelier, 96 p., 5 euros. Sortie le 10 janvier 2019.

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