Répression

« Arrêtez le processus d’indépendance sinon il y aura du sang » : l’État espagnol est-il prêt à tout en Catalogne ?

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Intimidations des dirigeants catalans, inculpations pour sédition et rébellion qui peuvent valoir 30 ans de prison, censures contre des titres de presse, enseignants et élus poursuivis pour avoir organisé des débats… Le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy semble prêt à tout pour museler les indépendantistes catalans. Le regain de menaces et de violences perpétrées par l’extrême-droite nationaliste ravive aussi le souvenir de 1936. Les élections du 21 décembre en Catalogne permettront-elles de mettre fin à ce cycle lourd de dangers ?

Malgré la répression policière violente du référendum du 1er octobre que le gouvernement de Mariano Rajoy n’a eu de cesse de minimiser, la mobilisation citoyenne pour défendre la jeune république auto-proclamée n’a pas fléchi. Au contraire, la réponse autoritaire de l’État espagnol a poussé les gens à rester mobilisés, à se rencontrer, à parler, à échanger, à imaginer les actions à engager, à rêver l’avenir, les possibles et les lendemains qui chantent. Fin octobre, à l’assemblée ouverte du Comité de défense de la République (CDR) de Vallcarca, un quartier de Barcelone où la pression touristique pousse dehors les classes populaires, une femme d’une cinquantaine d’années est venue pour la première fois : « Je ne suis d’aucun parti, je ne suis membre d’aucune association ou organisation. Mais j’ai besoin de parler, d’échanger, d’écouter l’analyse des autres et puis de voir ce que l’on peut faire. Avec tout ce qu’il se passe, c’est impossible de rester chez soi et de vivre normalement comme si de rien n’était… »

Ce soir-là, quelques jours après l’emprisonnement de Jordi Sanchez et Jordi Cuixart, les présidents des deux grandes associations culturelles catalanes, poursuivis pour sédition par la justice espagnole, le CDR décide de bloquer l’avenue voisine chaque lundi soir, de coller des affiches réclamant la libération des “Jordis” et désigne deux représentants pour aller à l’assemblée des comités de défense de la République de Barcelone.

Des comités de défense de la République sous surveillance

Une dizaine de jours plus tard, le 8 novembre, la mobilisation a pris plus d’ampleur pour protester contre l’emprisonnement d’une partie du gouvernement et l’exil en Belgique de Carles Puigdemont et des autres “ministres” catalans. Les CDR ont paralysé la Catalogne, bloquant les autoroutes, les accès à Barcelone et aux grandes villes, toutes les frontières avec la France et les voies ferrées des trains à grande vitesse. Dans certains endroits, le blocus aura duré plus de 24 heures. Cette démonstration de la puissance mobilisatrice des CDR inquiète Madrid et la police nationale commence à tenter d’identifier des leaders.

Au sein du CDR Catalogne, qui a pour vocation de faciliter la communication entre les différents comités, on s’inquiète de cette surveillance rapprochée : « Nous pensons que nous ne faisons rien d’illégal ni qui puisse affecter les droits de personne, mais on finit par avoir peur. Quand on voit que les représentants de deux associations ont été emprisonnés pour avoir demander aux gens de se comporter de manière pacifique dans une manifestation… On peut imaginer que l’État tente de poursuivre aussi les personnes qui parlent au nom des CDR. Mais nous ne pouvons pas nous laisser faire et s’autocensurer à cause de la peur de l’État. »

Le souvenir vivace de 1936

À L’Hospitalet de Llobregat, Victor, membre d’un des CDR de cette ville de Catalogne, n’est pas étonné par la répression en cours : « C’est normal. Cela fait peur au pouvoir. Ils ne peuvent pas prendre le téléphone et appeler le chef des CDR pour le menacer ou lui offrir un yacht. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de chef ! La criminalisation éveillera des sympathies au niveau international. Des CDR sont nés dans d’autres régions d’Espagne et dans d’autres pays, en Italie, en France, en Allemagne. C’est une idée, une forme de résistance et d’auto-organisation qui résonne fortement dans l’histoire de Catalogne. Le soulèvement fasciste de 1936, à Barcelone, ce n’est pas l’armée qui le stoppe. Ce sont les gens dans la rue, en créant les milices antifascistes. C’est cela qui empêche la réussite du coup d’État à Barcelone. »

Pour autant, Jesus Rodriguez, journaliste à La Directa, journal coopératif édité en catalan, prévient : « Il y avait beaucoup de gens disposés à défendre le référendum. Et ils sont tout aussi nombreux, peut-être plus, à être prêts à défendre la République. Mais nous ne sommes pas en 1936, il n’y a pas de milices pour défendre la révolution face à un État espagnol disposé à mettre l’armée dans les rues. C’est le problème : l’État est aujourd’hui réellement disposé à mettre l’armée dans les rues et à faire porter la responsabilité des morts éventuels au gouvernement catalan, sans que ne lui importent les conséquences au niveau international », craint-il.

« Arrêtez le processus d’indépendance sinon il y aura du sang »

Le journaliste a recoupé des sources fiables qui corroborent les propos de Marta Rovira, secrétaire générale du parti Gauche républicaine de catalogne (Esquerra republicana catalana, ERC), assurant que le gouvernement espagnol les avait intimidé « directement en [nous] disant : arrêtez le processus d’indépendance sinon il y aura du sang et ce ne seront plus des balles de caoutchouc ». Si Madrid a nié les faits, plusieurs déclarations très officielles sont inquiétantes : celles de la ministre de la Défense qui a menacé plusieurs fois « d’utiliser tous les moyens » ; celles du porte-parole du Parti populaire, Pablo Casado, menaçant Carles Puigdemont de « finir comme Companys » (ancien président de la Généralité pendant la guerre civile, livré par Vichy à Franco qui le fit fusiller), ou encore celles du Roi ou de l’Armée elle-même avant et juste après le référendum. Autant de signes qui laissent penser que l’option n’était pas totalement exclue.

Cette pression a certainement eu raison de la détermination de Carles Puigdemont et de son gouvernement qui ne se sont pas opposés à l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole qui prévoit la mise sous tutelle de la Généralité. « Le gouvernement de la Généralité a opté pour une "retirada" temporaire, analyse Jesus Rodriguez. Je ne sais pas quelle sera l’option des gens mobilisés dans les CDR mais dans le contexte actuel je ne pense pas qu’ils puissent aller plus loin que de faire des manifestations ou des actions de désobéissance… »

30 ans de prison pour sédition et rébellion

Au-delà de la violence policière et militaire, la réponse de l’État face au « défi » catalan s’est aussi traduite par une pression judiciaire qui s’exerce aveuglément. L’emprisonnement des membres du gouvernement catalan est la plus symbolique : le chef d’accusation de sédition et rébellion peut leur valoir 30 ans de prison, soit la peine la plus lourde de l’arsenal juridique espagnol. C’est toute la société civile qui est sous les radars de la police et du ministre de l’Intérieur qui a même incité à la délation.

Dans la ligne de mire, par exemple, huit professeurs qui ont discuté en classe des violences du 1er octobre et ont été convoqués et accusés d’incitation à la haine. Des maires de communes sont aujourd’hui poursuivis pour avoir laissé s’organiser des débats ou le référendum du 1er octobre. Le journal satirique, El Jueves, est également poursuivi pour un titre et un dessin évoquant la pénurie de cocaïne à Barcelone depuis que la Garde civile a stationné dans le port.

« La seule chose qui peut les freiner, c’est la pression internationale »

Pour Sonia Farré, députée au Parlement espagnol affiliée à Podemos et membre de la formation politique des « Comuns », « le Parti populaire et les élites économiques du pays ont été humiliés le 1er octobre. Il y avait un vrai désir de vengeance brutal. On ne peut pas écarter qu’il y ait encore plus de répression. Oseront-ils ? La seule chose qui peut les freiner, c’est la pression internationale. » Le regain d’autoritarisme du gouvernement de Mariano Rajoy semble ne pas se vouloir se limiter à la Catalogne. Empêtré dans les affaires de corruption, le Parti populaire a déjà menacé d’appliquer le même article 155 à d’autres communautés autonomes comme le Pays Basque, la Navarre ou Castille la Manche, toutes dirigés par des coalitions hostiles aux conservateurs du PP.

Par ailleurs, la violence des attaques contre l’indépendantisme catalan a libéré la parole et les actions de l’extrême-droite espagnole. Les discours de haine et les intimidations fascistes sont devenus monnaie courante dans les manifestations “unionistes” qui regroupent pêle-mêle les membres des partis traditionnels comme le Parti populaire, Ciudadanos et le Parti socialiste, mais aussi des groupuscules d’extrême-droite et néo-nazis comme la Phalange, Vox, España 2000 ou Alianza nacional.

« Les grandes télévisions espagnoles alimentent l’ultra-nationalisme »

Le journaliste Jesus Rodriguez note ainsi que « les grandes télévisions espagnoles alimentent l’ultra-nationalisme. Quand ils organisent des trains et des bus pour venir manifester à Barcelone, quand ils masquent la violence fasciste contre des gens qui passent dans la rue, ce qu’ils font, c’est blanchir cet autoritarisme, cette intolérance, cette agressivité qui imprègne culturellement le nationalisme espagnol. De temps en temps ils concèdent “qu’il y a eu quelques groupes de manifestants violents”. Non ! Ne nous trompons pas ! Il y a des groupes de manifestants qui sont passés à la violence physique mais la grande majorité des manifestants ont proféré des menaces, ont insulté, ont montré de l’agressivité, le tout encouragé par le gouvernement. Pourquoi ? Ils pensent qu’avec la menace de l’utilisation de la force, ils peuvent gagner. »

De fait, la campagne électorale s’est ouverte début décembre dans un climat délétère. Des organisations d’extrême-droite ont ainsi appelé à manifester le 2 décembre devant le siège de la CUP, le parti de gauche indépendantiste qui avait prévu ce jour-là de se réunir afin d’adopter le programme électoral. Alertées, les autorités compétentes et la commission électorale n’ont pas jugé utile d’interdire le rassemblement fasciste. Ce qui frappe dans cette absence de réaction, c’est le contraste qu’elle présente avec des interventions disproportionnées à l’encontre des manifestations d’indépendantisme comme les injonctions faites aux mairies de retirer les pancartes demandant la libération des membres du gouvernement catalan, ou de ne pas illuminer des fontaines ou les bâtiments publics en jaune (le mouvement indépendantiste réclame la liberté des prisonniers en arborant un ruban jaune).

Une centaine d’attaques contre la liberté d’information recensée

Par ailleurs, les rumeurs et les fausses informations d’agressions contre des non indépendantistes courent sur les réseaux sociaux à la vitesse 2.0. La crainte est forte de voir le pouvoir central s’emparer de n’importe quel prétexte pour étendre et renforcer son emprise sur la région. Témoins aussi de cette atmosphère, la centaine d’attaques à la liberté d’information et d’expression recensées par l’Observatoire critique des médias, Media.cat : violences et menaces contres des journalistes lors des manifestations en faveur de l’unité de l’Espagne, actions politiques, judiciaires et policières contre certains médias, notamment TV3 et Radio Catalogne, les chaines du service public de la Généralité.

A l’heure où partout en Europe l’essor des mouvements fascistes et néo-nazis inquiète de plus en plus, la situation en Espagne devrait attirer l’attention. Le risque de pourrissement de la situation est bien réel avec les tensions et frustrations qui pourront en découler. L’Europe devrait se souvenir que fermer les yeux sur ce qui se joue en Espagne lui a rarement été profitable.

Stéphane Fernandez

- Lire aussi notre reportage : En Catalogne, les Comités de défense de la République portent une vision émancipatrice de l’indépendance

Photo : CC Robert Bonet

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