Immigration

Affaire Léonarda : « Manuel Valls est l’exécutant zélé des décisions de Sarkozy »

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Richard Moyon enseignait dans un lycée professionnel, auprès de ceux que Nicolas Sarkozy appelait les « racailles », qui « pour beaucoup, sont des garçons et des filles formidables », précise-t-il. Au fil des ans, il s’est battu pour empêcher l’expulsion de lycéens sans-papiers. Jusqu’à créer le Réseau éducation sans frontières (RESF). Il livre à Basta ! son impression sur les événements récents, et dresse le bilan d’un an et demi de « hollandisme » en matière d’immigration. « Le cadre politique dans lequel le gouvernement inscrit sa politique migratoire reste le même que celui défini par Sarkozy », dénonce-t-il.

Basta ! : Comment réagissez-vous aux événements qui se sont succédé ces derniers jours ?

Richard Moyon : Heureusement que l’opinion ne reste pas indifférente aux conditions dans lesquelles ont lieu les expulsions récentes. Ces dérapages sont les conséquences inévitables des politiques en matière d’immigration qui fixent des objectifs élevés d’expulsions. Manuel Valls répète à chaque occasion qu’il fera aussi peu de régularisation et autant d’expulsions que son prédécesseur. Un discours qui ressemble à celui de Claude Guéant, et qui mène nécessairement à ces événements.

Est-ce que ce genre d’expulsions de lycéens se produit régulièrement ?

En octobre 2005, suite au scandale provoqué par les interventions de la police dans des établissements scolaires, Nicolas Sarkozy avait publié une circulaire afin d’empêcher la police d’intervenir à l’école ou dans sa périphérie, en matière d’immigration. Il y avait donc peu d’interventions. Mais depuis quelques mois, nous avons constaté au moins trois interventions. C’est arrivé à Nîmes, en fin d’année scolaire. Puis à Caen, en septembre, où des lycéens étaient sortis pour fumer, devant le lycée. Un contrôle de police a entraîné l’arrestation d’un jeune sans-papier, à qui l’on a imposé une obligation de quitter le territoire [1]. En dehors de l’école, cette fois, il y a eu le cas de Katchik Khachatryan, le premier lycéen parisien expulsé depuis 2006. Il est interpellé suite à un chapardage, dans un magasin. Puis renvoyé en Arménie le 12 octobre. Mais si on expulse un jeune qui est accusé d’avoir volé des vitamines pour la musculation, que fait-on de Jérôme Cahuzac ? Il faut savoir aussi que les mineurs ne sont pas officiellement expulsés. Ce sont les parents qu’on expulse... et les enfants suivent, pour préserver l’unité familiale !

Quand avez-vous été touché, pour la première fois, par l’expulsion du territoire d’un de vos élèves ?

C’était en 1995, dans mon lycée, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). Un élève est venu me voir et m’a dit : « Je vais être expulsé. » Son père était arrivé en France en 1972. Nous avons mobilisé le lycée, en accompagnant les jeunes manifester devant la préfecture. C’était une action éducative : on les formait à se mobiliser, à dépasser le chacun pour soi... et on leur montrait que c’était plus intelligent et plus efficace que de s’attaquer aux voitures de la police ! Les profs qui s’investissaient dans ces actions de soutien étaient ensuite très respectés.

Les menaces d’expulsions se sont renouvelées, chaque année. Nous avons cependant obtenu la régularisation des concernés. Mais en 2003, Nicolas Sarkozy fait passer une loi, qui durcit notamment les conditions du regroupement familial et la législation sur le séjour des étrangers. A partir de là, nous avons vu augmenter très sensiblement le nombre d’élèves sans-papiers. C’est pourquoi nous avons lancé l’appel « Jean Jaurès », du nom de mon lycée, à la régularisation des élèves sans papiers. En juin 2004, le Réseau Éducation sans frontières est créé lors d’une réunion à la Bourse du travail à Paris. Par la suite, près de 200 associations, dont la Ligue des droits de l’Homme, la Cimade, des syndicats d’enseignants, la FCPE, ont rejoint le réseau. Les partis de gauche, y compris le PS, le soutiennent alors officiellement.

A partir de 2005, le nombre d’expulsions de sans-papiers s’accroît...

On en dénombrait 12 000 par an sous le gouvernement Jospin (1997-2002). Elles sont trois fois plus nombreuses en 2012. Depuis, Valls a délibérément modifié la comptabilité des expulsions pour empêcher la comparaison des chiffres, tout en continuant d’affirmer à chaque occasion qu’il expulse autant que Guéant. Que ce soit vrai ou non n’est pas le problème (sauf, naturellement, pour ceux qui sont expulsés). Mais c’est l’affirmation d’une politique. Et c’est bien ce qui est dramatique.

A noter d’ailleurs, que certains, les Roumains par exemple, peuvent être expulsés plusieurs fois, en un an, puisqu’ils reviennent plusieurs jours ou semaines après. Quant à la durée de la rétention, période pendant laquelle la personne sans-papiers est emprisonnée dans une Centre de rétention administrative (CRA) en attendant son expulsion, elle a été augmentée. Auparavant, elle était de 12 jours. Si au bout de 12 jours, on n’était pas expulsé, on pouvait rentrer chez soi. Maintenant, elle est de 45 jours.

Face à cette situation, RESF s’est investi pour faire bouger les lignes. Notamment auprès des politiques.

En 2007, François Hollande, alors premier secrétaire du PS, a reçu le RESF. On l’a interpellé à propos des enfants sans-papiers. Il nous a répondu : « Puisque l’opinion a évolué, on va peut-être pouvoir suivre. » Ce qui m’a indigné : le rôle d’un dirigeant politique n’est pas de suivre l’opinion ! Autrement, l’IVG serait toujours interdite et la peine de mort appliquée ! Ce n’est que quand Martine Aubry est devenue première secrétaire que le PS a rejoint RESF.

Comment a évolué la situation depuis l’élection de François Hollande ?

Malgré quelques inflexions, le cadre politique dans lequel le gouvernement inscrit sa politique migratoire reste le même que celui définit par Sarkozy. Au nombre des rares changements, le discours sur l’immigration n’est plus celui, à la limite de la xénophobie, d’Hortefeux, Besson ou Guéant. Sauf sur les Roms où les mots et les actes de Manuel Valls n’ont rien à envier au discours de Grenoble ! Dans les faits aussi, on note quelques modifications, mais à la marge. Le nombre d’expulsions a peut-être diminué, sans que cela ne prenne une signification politique puisque le gouvernement s’en défend.

Dans les centres de rétention, suite à une circulaire signée par Manuel Valls en juillet 2012, le nombre d’enfants enfermés a baissé, passant de presque 400 enfants retenus à une vingtaine depuis l’élection de Hollande. Mais, là encore, ce gouvernement ne trouve pas le courage d’aller jusqu’au bout : le refus d’emprisonner des enfants doit être un principe. Cela doit être interdit. Point. Or, la circulaire de Manuel Valls comporte tant de circonlocutions et de conditions, qu’en définitive, seuls les enfants dont les parents sont volontaires pour être expulsés sont assurés de ne pas aller en rétention. Si Robert Badinter avait aboli la peine de mort de cette façon, la guillotine fonctionnerait toujours actuellement !

Quelles sont les conséquences politiques de ces discours ?

Manuel Valls répète à longueur de temps qu’il applique les lois, les textes, les procédures… Tout le problème est que ces lois et ces procédures sont celles mises en place par dix ans de Sarkozysme ! En définitive, Manuel Valls est l’exécutant zélé des décisions de Sarkozy ! Politiquement, c’est une façon de valider ce qui a été fait avant. Cela ancre dans l’opinion l’idée que même si les discours changent – et, de fait le discours du gouvernement actuel sur l’immigration n’est plus celui de ses prédécesseurs – dans les faits, la politique, les lois et les objectifs restent les mêmes. Autrement dit, cela renforce l’idée qu’il n’y a qu’une seule politique possible en matière d’immigration : celle mise en place par Nicolas Sarkozy, qui est la même que celle de François Hollande.

C’est enfin une façon d’injurier l’avenir et de cautionner par avance les pires mesures de la « droite pain au chocolat » quand elle reviendra au pouvoir. Pendant des années, la droite a utilisé, en la tronquant, la phrase de Michel Rocard sur la France qui ne peut pas accueillir toute la misère du monde. A l’avenir, on n’a pas fini d’entendre : « Comme le disait justement Manuel Valls, le regroupement familial n’est pas un tabou » ou encore « Comme le disait très justement Manuel Valls, la population Rom refuse l’intégration. »

Les mobilisations actuelles vous donnent-elles espoir ?

Oui, c’est profondément encourageant de voir ces milliers de lycéens dans la rue. Les jeunes sont choqués qu’un élève de leur âge subisse cela. Heureusement que de telles situations soulèvent l’émotion. Actuellement, des mobilisations de parents, d’enseignants, d’élèves, s’opposent aux expulsions ! Pour ne prendre qu’un exemple, à Albertville (Savoie), une famille géorgienne avec deux fillettes de 11 et 5 ans, qui devait être expulsée, est hébergée et protégée de la police française par trois familles. Tika, l’aînée, est chez une copine de classe, Ana et sa mère chez un ancien instituteur retraité qui faisait les campagnes électorales de Claude Bartolone (actuel président de l’Assemblée nationale, ndlr) en région parisienne, le père dans une troisième famille.

Ces gestes de solidarité, des centaines, peut-être des milliers chaque année, dans tout le pays, disent qu’en dépit des campagnes démagogiques, des sondages biaisés, la population de ce pays est capable d’altruisme et de générosité dès lors qu’on lui montre ce qu’est réellement l’immigration. Bien plus en tout cas que les politiciens à la petite semaine ou à la vue basse qui s’imaginent bâtir leur carrière sur la démagogie et le flirt appuyé avec les thèses racistes de l’extrême-droite.

Propos recueillis par Simon Gouin

Photo : CC photothèque du Val de Marne / Alain Bachellier : Manifestation de lycéens de Créteil pour empêcher l’expulsion de leur camarade Sinaly devant la préfecture du Val-de-Marne, le 15 Mars 2012.

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