Ecologie populaire

Quand les abeilles se font une place dans les quartiers Nord de Marseille

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Deux ruches pédagogiques ont été installées dans l’un des quartiers Nord de Marseille, permettant aux enfants comme à des adultes de se familiariser avec la nature et avec les moyens de sa protection. Pour certains, les ruches sont aussi l’occasion d’apprendre l’apiculture, ou tout simplement de reprendre un peu confiance en soi. Il s’agit de l’aboutissement d’un travail débuté il y a dix ans, permettant à plus de quarante familles de cultiver des légumes au pied des immeubles. Un article de notre partenaire L’âge de faire.

Cet article est tiré du numéro de juin 2019 du magazine L’âge de faire, partenaire de Basta !. Son dossier est consacré aux abeilles et au miel.

La cité Font-Vert aurait-elle réalisé ce vieux fantasme de « mettre la ville à la campagne » ? Ou l’inverse : dans ce quartier nord de Marseille, c’est la campagne qui, peu à peu, semble se refaire une place au milieu des immeubles HLM, des parkings et des routes goudronnées. Cerise sur le gâteau : deux ruches ont été installées, il y a deux ans, à quelques mètres de la première tour. Ce verdissement s’arrêtera-t-il un jour ? Ce serait étonnant.

Tout est parti de la création des jardins « pied de mur ». En 2009, le président de la Maison des familles et des associations (MFA) de Font-Vert, Jean-Louis Pichot, doyen de la faculté d’Aix, se rend à Détroit dans le Michigan, pour y donner une conférence. Il découvre une ville où les principaux pourvoyeurs d’emploi (les constructeurs automobiles General Motors et Chrysler) sont en faillite, où le taux de chômage explose, ainsi que la pauvreté. En réaction à la crise, des habitants se sont tournés vers l’agriculture urbaine, et les friches industrielles sont devenues des jardins potagers.

« Offrir la possibilité de cultiver pour se nourrir en produits écologiques »

De retour à Marseille, il propose, lors d’une assemblée générale de la MFA, la création de petits jardins sur le modèle de ceux qu’il a vus à Détroit. Le terrain s’y prête plutôt bien : à Font-Vert, les difficultés économiques sont importantes, et les espaces verts sont nombreux, bien que laissés à l’abandon. La proposition est accueillie avec enthousiasme par les habitants. « L’idée était d’offrir la possibilité aux gens de cultiver pour se nourrir en produits écologiques, explique Marcello Chaparro, l’actuel directeur de la MFA. Mon prédécesseur a mis toute son énergie pour trouver les financements et concrétiser le projet. »

En attendant de trouver l’argent nécessaire, Maurice, ingénieur fraîchement retraité et bénévole à la MFA, propose d’animer des ateliers. « On récupérait des palettes en bois, on en faisait des jardinières et, avec les enfants et leurs mamans, on plantait. Et ça poussait bien ! » Cinq ans plus tard, en 2015, les financements ont été trouvés et le projet de jardins peut enfin se réaliser. Il consiste en la création de 40 parcelles d’environ 40 m2, l’idée étant que chaque parcelle puisse donner des légumes pour une famille de quatre personnes.

« La cité s’est pacifiée grâce à ce projet »

Très vite, les jardins donnent des résultats inattendus. « Quand vous travaillez en groupe, les gens viennent vous voir, ils veulent savoir ce qu’il se passe. Dès le début, quand nous construisions les abris de jardin, ça a donc créé du lien », se souvient Maurice. « Il a fallu pousser les réseaux parallèles, qui avaient alors une sorte de liberté totale sur tout le territoire, se rappelle aussi Marcello. En créant ces jardins, on est même tombés sur des cachettes de produits stupéfiants, c’était chaud ! On a donc fait passer des messages aux chefs des réseaux, comme quoi notre optique n’était pas du tout de chambouler leur commerce, que ça ne nous regardait pas. On a expliqué que c’était juste pour le bien-être des habitants. Et c’est passé, ils ont compris que ce serait idiot de se battre contre ce projet. Aujourd’hui, les habitants qui ne sortaient plus ont regagné le terrain, ils vont cultiver leurs jardins, se parlent, et la cité s’est énormément pacifiée grâce à ce projet. »

Une charte de bonne conduite est signée par les bénéficiaires d’une parcelle. Tous sont habitants et habitantes de Font-Vert, et tiennent désormais à leurs jardins : en quatre ans, seules quatre parcelles ont été retirées à leurs locataires pour être redistribuées.

- Sur ce projet, lire aussi notre reportage : Quand l’écologie populaire permet de lutter contre la désespérance sociale et la criminalité

« Il y a des parcelles magnifiques !, s’enthousiasme le directeur de la MFA. Et il y a un autre phénomène que je trouve génial. Car nous, nous avons obtenu un certain nombre de parcelles, et nous ne pouvons pas aller au-delà. Mais des habitants, de leur propre initiative, nettoient des endroits délaissés, font des clôtures en bois et se mettent à cultiver des légumes Aujourd’hui, il doit y avoir une soixantaine de parcelles en tout, dont quarante officielles. Il y a aussi des gens qui plantent des figuiers, un peu partout dans la cité ! » Et cette végétalisation n’est pas finie, puisque Maurice a prévu d’organiser prochainement un atelier « bombes à graines », pour que « ça pousse dans tous les coins ! ».

« Permettre aux citoyens d’être acteurs de la protection des abeilles »

L’étape suivante du reverdissement de la cité a consisté à installer des ruches. Pour la pollinisation des jardins, mais aussi dans un but pédagogique. « Avec les jardins, on voulait rappeler aux enfants du quartier que les légumes ne poussent pas dans les magasins, s’amuse Maurice. C’est la même chose pour le miel, ça ne pousse pas dans des pots ! »

La MFA se rapproche de l’association Bzzz, dont la vocation est de « permettre aux citoyens d’être eux-mêmes acteurs de la protection des abeilles ». Une parcelle est choisie pour accueillir les précieuses butineuses, coincée entre l’un des bâtiments de la cité et la voie de chemin de fer. Deux ruches « Bee Pass » y sont implantées. Celles-ci ont pour particularité d’être adossées à des « cheminées » de bois. Ainsi, les entrées et sorties des abeilles s’effectuent à trois mètres de haut, ce qui limite les risques de piqûres pour les visiteurs.

Formation en apiculture

« Notre association est née aux Goudes, à Marseille, ce qui explique qu’on soit présents ici, même si nous sommes désormais installés à Tourves dans le Var, explique Jacqueline, salariée de l’association. Mais on vient toujours à Font-Vert avec un grand plaisir, parce qu’il y a toute une histoire autour de ces jardins et de ces ruches. Ça pourrait être un quartier sordide, et tout n’est pas rose ici, mais il s’y passe aussi plein de choses formidables. »

Mardi 14 mai, elle était donc de passage à Marseille dans le cadre d’une formation en apiculture à laquelle se sont inscrites Véronique, Nabila et Naïma. Devant les deux ruches, chacune des participantes étant protégée par une combinaison, les explications commencent. On ouvre la ruche, on enfume les abeilles, on ausculte les rayons. Y a-t-il des larves ? Des œufs ? Du miel ? Parvient-on à apercevoir la reine ? Faut-il ou non les nourrir ? Les stagiaires répondent avec plus ou moins de facilité : il y a encore deux ans, aucune d’entre-elles n’aurait pensé se former en apiculture.

« J’ai rêvé que je devais faire du miel »

Naïma est laborantine. Elle a profité d’une année sabbatique pour multiplier les expériences, dont celle de l’apiculture. « Ça m’a intéressée car ma grand-mère, au bled, faisait du miel de façon artisanale. En fait, au Maroc, chaque famille avait sa petite production de miel. Maintenant, je me rends compte de l’intelligence de ces petites bêtes, c’est extraordinaire ! » Nabila, elle, est mère au foyer. « J’étais en train de m’interroger sur ce que je voulais faire, et un jour, j’ai fait un rêve, qui me disait que je devais faire du miel. Peu après, en amenant ma fille à l’école, j’ai vu l’annonce de cette formation, j’ai tout de suite appelé pour m’inscrire ! »

Elle, qui aimerait poursuivre dans l’apiculture, devrait avoir l’occasion de se faire la main sur les deux ruches de Font-Vert : avec Naïma, elles auront en charge de les surveiller et de les entretenir dans les mois à venir. Quant à Véronique, c’est Marcello qui lui a parlé de cette opportunité. Elle a débuté il y a plus d’un an, et l’expérience a quelque peu bouleversé sa vie : « J’avais dans la tête cette idée de quitter la ville pour m’installer à la campagne. Ça m’a fait franchir le pas. » Elle habite désormais à… Tourves, le même village que l’association Bzzz !

« Les gamins en redemandent »

« Même si les participants ne sont pas devenus apiculteurs, ça leur a donné confiance en eux, observe Marcello. Ils ont vu qu’ils étaient capables d’apprendre des choses, de montrer leurs qualités et, finalement, d’aller chercher un emploi. Des personnes qui ont participé à cet atelier, grâce à l’énergie qu’ils ont investie, ont retrouvé un job, alors qu’ils étaient chômeurs de longue durée. »

Dans un milieu aussi urbain que Marseille, l’intérêt pédagogique de ces ruches auprès des plus jeunes ne fait également aucun doute. Cinq classes de CP ont pu visiter les ruches et travailler sur ce thème l’année dernière. « Ils comprennent que ce sont des animaux qui font le miel, que ces animaux ont une vie, une organisation, qu’ils sont très utiles pour la pollinisation, etc. Ça intéresse énormément les gamins, ils en redemandent », indique Maurice. « Avec les jardins, ça fonctionne très très bien, ils voient directement le lien entre les plantes, les abeilles, les légumes…, complète Marcello. C’est très important, car demain, les décideurs politiques, ce seront ces jeunes-là. »

Nicolas Bérard / L’âge de faire

Cet article est tiré du numéro de juin 2019 du magazine L’âge de faire, partenaire de Basta !. Son dossier est consacré aux abeilles et au miel.

L’association Bzzz a mis au point un système de parrainage de ruche. Pour 50 euros, vous devenez le parrain ou la marraine du quart d’une ruche. Quand vient la récolte, les parrains bénéficient d’une partie du miel produit dans cette ruche.

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