Face à la domination

Six femmes sur dix cibles de violences sexuelles au travail : plongée dans une association qui les défend

par , Audrey Guiller

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L’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) s’apprête à former des professionnels du cinéma, de l’audiovisuel et des jeux vidéos à la prévention des violences sexuelles et sexistes. Au quotidien, l’association intervient surtout dans les procédures judiciaires de femmes victimes. Pour les soutenir, mais aussi pour faire bouger la loi.

Dans le grand auditorium du Centre national du cinéma (CNC), des professionnels du grand écran et des jeux vidéos sont venus solliciter une aide financière pour créer leur œuvre audiovisuelle. Ils doivent d’abord visionner un court film. Une jeune illustratrice témoigne, de manière anonyme, de son quotidien de travail dans le secteur très masculin du jeu vidéo : « C’est banal d’entendre, de la part de mes collègues : "S’il y a un personnage féminin dans le jeu, faut que j’ai envie de la baiser" ou "Vas-y, dessine-lui une bouche de suceuse". Ça brouille les limites. Si bien qu’au quotidien, un collègue va se permettre de dire à une autre en jupe courte : "Ça me donne envie de mettre ma tête entre tes cuisses." Cette pression constante nous met dans un état d’hypervigilance stressant et fatigant. »

Une discussion s’engage ensuite, animée par une association : l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT). C’est elle qui a été choisie par le CNC pour former les professionnels à la prévention des violences. Le projet du CNC est ambitieux [1] : il conditionne l’octroi d’aides financières publiques aux créateurs au fait qu’ils suivent la formation dispensée par l’AVFT. Le témoignage de l’actrice Adèle Haenel [2] et d’autres femmes victimes dans le milieu du cinéma aurait-il été entendu ? « Ces formations de prévention sont importantes pour modifier les consciences sur les plateaux et dans les studios, souligne Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’AVFT. Pour agir en amont. Car l’association est souvent intervenue, ensuite, pour défendre des femmes victimes dans ces secteurs. »

« L’AVFT est une association féministe et politique de défense des victimes. » Marilyn Baldeck, déléguée générale. © Anne Paq

« Notre objectif est qu’une procédure judiciaire bénéficie aussi à toutes les autres femmes victimes »

Habituellement, l’AVFT est plus loin des projecteurs. Ce qu’accomplit l’association depuis 1985 [3], dans l’ombre, n’en est pas moins considérable. La formation et la sensibilisation contre les violences sexuelles et sexistes au travail constituent l’un des axes de l’action de l’AVFT. L’autre est la défense des victimes grâce à un outil principal : le droit. L’association intervient à leurs côtés auprès des employeurs, de l’inspection du travail, du parquet ou de la police pour que leurs droits soient respectés.

En Europe, six femmes sur dix sont confrontées à des violences sexuelles au cours de leur vie professionnelle [4] : harcèlement, agressions sexuelles, viols. « L’AVFT n’est pas une association d’aide aux victimes, c’est une association féministe et politique de défense des victimes, précise Marilyn Baldeck. C’est-à-dire que nous n’œuvrons pas seulement pour qu’une femme obtienne réparation personnellement. Notre objectif est que sa procédure judiciaire bénéficie aussi à toutes les autres femmes victimes. » Notamment en faisant évoluer la jurisprudence. Et en intervenant dans les tribunaux pour mieux faire comprendre aux magistrats et juristes la réalité des violences sexuelles.

Blagues sexistes et humiliations publiques

Au point de départ de l’action de l’AVFT : le coup de téléphone ou le mail d’une femme victime [5]. L’association, qui compte sept employées, des stagiaires et des bénévoles, reçoit 300 sollicitations par an. Ces saisines ont triplé en cinq ans. À chaque rentrée de septembre, les appels explosent. « À l’occasion de vacances, d’arrêts maladie ou maternité, les femmes prennent du recul et conscience des violences qu’elles subissent », constate Marilyn Baldeck. Dans les bureaux parisiens de l’association, Léa Scarpel, juriste chargée de mission, tient la permanence téléphonique accessible trois demi-journées par semaine. Elle reçoit justement l’appel d’une directrice de salle de spectacle « que le confinement a sauvée », selon cette dernière. Pendant longtemps persuadée « qu’il faut tout donner pour le travail », elle a subi sans broncher les blagues sexistes, regards déplacés, propos sur ses tenues et humiliations publiques de la part de son supérieur. Confinée, la professionnelle a dénoncé le harceleur à leur employeur, qui lui a rétorqué qu’elle faisait mal son travail. Écoeurée, elle appelle l’AVFT pour chercher conseil.

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Les victimes qui appellent viennent de tous les secteurs professionnels. Les jeunes femmes sont plus nombreuses, surtout à cause de leur positionnement plus bas dans la hiérarchie. Les professionnelles du nettoyage, de la santé, de la sécurité et des collectivités sont sur-représentées. Toutes sont piégées par la contrainte économique, et Marilyn Baldeck ajoute que « particulièrement en période de crise, dénoncer expose à perdre son travail et ne pas en retrouver. » L’attaque sur leur travail, la découverte qu’une autre salariée est victime ou l’arrivée dans l’entreprise d’une stagiaire, cible potentielle, sont souvent des éléments qui déclenchent leur parole.

"Libres et Égales" est la devise de l’association. On la voit ici affichée dans un espace du local qui a été aménagé pour recevoir les victimes. © Anne Paq

« Ce monsieur vous fait des compliments ! »

Souvent, les femmes contactent l’AVFT en dernier recours. Après le déni des collègues, l’inertie de la hiérarchie voire la protection de l’agresseur, le médecin du travail qui clôt la discussion d’un : « Reprenez-vous ma petite dame, ce monsieur vous fait des compliments. Le travail est rare, retournez-y ! » L’Inspection du travail a par ailleurs de moins en moins de moyens pour répondre à ces demandes.

Mathilde Cornette (gauche), Vesna Nikolov (droite), toutes deux juristes chargées de mission travaillent dans leur bureau sur les dossiers qu’elles suivent. © Anne Paq

Trouver un.e avocat.e efficace n’est pas plus simple. « À l’AVFT, pour parvenir à une double compétence en droit pénal et en droit du travail, à la fois public et privé, nous passons notre vie à nous remettre à jour sur les jurisprudences, rappelle Marilyn Baldeck. Vu le temps qu’elle peut consacrer à chaque dossier, c’est très compliqué pour une avocate généraliste d’accéder à cette expertise. » Sans compter la question des honoraires. L’association est souvent saisie par des femmes éligibles à l’aide juridictionnelle. Pour une procédure pénale complète, l’avocat touche environ 300 € : « Ce n’est même pas que l’avocate ne gagne pas d’argent, c’est qu’elle y est de sa poche, soupire la déléguée générale. Tant qu’il n’existera pas une prise en charge décente de l’aide juridictionnelle, le service public de la justice ne pourra pas fonctionner. »

« Parfois, les violences sont si extrêmes que les femmes craignent de ne pas être crues »

Après une première écoute, l’équipe de l’association accompagne la femme victime dans la rédaction du récit, précis et honnête, des faits d’agression. C’est la pierre angulaire de la suite de la procédure. « Ce n’est pas simple, car certaines femmes sont mal à l’aise à l’écrit, note Marilyn Baldeck. D’autres subissent les effets d’un choc post-traumatique et ne savent plus dans quel ordre tout s’est déroulé. Parfois, les violences sont si extrêmes que les femmes craignent de ne pas être crues. »

En Europe, six femmes sur dix sont confrontées à des violences sexuelles au cours de leur vie professionnelle : harcèlement, agressions sexuelles, viols. © Anne Paq

L’étape suivante est celle de la construction d’un « faisceau d’indices ». Devant son ordinateur, à côté d’un poster affichant « Libres et égales », Vesna Nikolov, juriste chargée de mission, est justement en train de s’y atteler. Elle aide une femme à recueillir des éléments de preuves indirectes qui viennent corroborer son récit : « On récapitule à quels proches elle peut demander des témoignages, à qui elle a raconté les faits, quelles traces écrites elle a conservées. » Comme cette stagiaire en informatique qui pensait n’avoir aucune preuve. Mais qui s’est souvenue, en discutant avec l’AVFT, avoir raconté à son meilleur ami, sur Messenger, le viol que son collègue venait de lui imposer. À chaque femme auprès de qui elle intervient, Vesna Nikolov ne cache pas que le parcours judiciaire sera long, quatre ans en moyenne. Et qu’il lui demandera de l’énergie, du temps et du travail.

« Il faut recruter des meufs coquines pour nous déstresser »

Dans un bureau attenant, deux autres chargées de mission, Mathilde Cornette et Mathilde Valaize, débriefent une audience aux Prud’hommes à laquelle cette dernière vient d’assister avec Madame D. Victime de harcèlement sexuel, celle-ci a réussi à fournir à la justice des copies d’écran d’un téléphone professionnel partagé, où son chef d’entreprise et son manager, ayant harcelé et agressé sexuellement plusieurs jeunes employées, en parlaient ouvertement : « "Il faut recruter des meufs coquines pour nous déstresser", "Faut que je la baise avant la fin de son stage sinon j’explose", "Ils savent que je suis un gros pervers qui a essayé de violer M." » Mais l’entrepreneur a vendu sa société et ce sont les nouveaux propriétaires qui se sont présentés à l’audience. Ils refusent d’indemniser Madame D. « Elle n’a jamais voulu porter plainte au pénal. Mais ce rebondissement l’a désespérée, relate Mathilde Valaize. Il faut qu’on discute avec elle de ce qu’elle souhaite désormais. »

Mathilde Cornette revoit les "faisceaux d’indices" d’un dossier pour une victime de harcèlement au travail. © Anne Paq

L’équipe envisage avec chaque femme l’action en justice la plus adaptée à ses besoins : Tribunal correctionnel, Conseil des prud’hommes, Chambre sociale du tribunal judiciaire, Tribunal administratif, saisine du Défenseur des droits. A priori, la voie pénale semble une impasse : 83 % des plaintes pour violences sexuelles au travail y sont classées sans suite. « Parce que la justice n’a absolument plus les moyens financiers de réaliser ces enquêtes et procédures complexes, explique Marilyn Baldeck. Et parce, dans les institutions judiciaires, règne une culture patriarcale. Le cocktail est détonant. » Pour autant, l’AVFT persévère à accompagner les victimes au pénal : « Il nous faut continuer à bousculer les carences de la justice pénale, ajoute-t-elle. Et les enquêtes effectuées dans ce cadre nous procurent des éléments à utiliser ensuite. »

Un travail juridique minutieux au service des victimes, présentes et futures

Devant son clavier, Loren Noordman, élève avocate en stage à l’AVFT, est concentrée. Elle écrit à une juge d’instruction. : « Je rédige une constitution de partie civile. J’explique pourquoi l’AVFT interviendra dans la procédure d’une femme victime de viol sur son lieu de travail. Et pourquoi il est préjudiciable pour la victime que le viol subi ait été déqualifié en agression sexuelle. » Dans environ 35 dossiers par an, l’AVFT intervient directement au tribunal ou devant le Conseil des prud’hommes. « Nous ne sommes pas l’avocate de la victime, précise Marilyn Baldeck. Nous nous constituons partie civile pour défendre les intérêts collectifs des femmes victimes de violences. » Les juristes de l’association plaident elles-mêmes. Elles choisissent de le faire dans les affaires où les enjeux juridiques vont leur permettre « d’élargir le périmètre de la jurisprudence » : préciser la définition juridique du viol ou du consentement, ou obtenir que des captures d’écran soit bien considérées comme des preuves, par exemple.

Les étagères de la salle de réunion de l’association sont recouvertes de classeurs de jurisprudences qui découlent de leurs interventions passées. © Anne Paq

Les étagères de la salle de réunion de l’association sont recouvertes de classeurs de jurisprudences qui découlent de leurs interventions passées. « Notre logique est de faire bouger les lignes de la loi, souligne la déléguée générale. Nous rédigeons beaucoup de commentaires d’arrêts, accessibles sur notre site Internet. Pour que d’autres victimes ou avocats se servent de notre travail comme outils dans leurs propres procédures. »

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Quasi aucune ne réintégrera son poste

Une liasse de feuilles en main, Hélène Beaume, assistante administrative de l’association, fait le point sur les dommages et intérêts que l’AVFT doit recevoir en tant que partie civile, « pour saisir un huissier en cas de non-paiement ». Avec son activité de formation, c’est l’une des ressources de financement propre de l’association. 56 % des 562 000 € de budget annuel sont des subventions publiques, principalement allouées par le Service des droits des femmes et de l’égalité, la Direccte, la région Ile-de-France et la mairie de Paris. Quand elles sont reconnues dans leurs droits, les femmes victimes aussi touchent des dommages et intérêts. « Le plus difficile est de constater chaque jour tout ce que les violences subies pulvérise dans la vie des femmes, soupire Marilyn Baldeck. Pas pour toujours. Mais assez longtemps déjà pour que cela soit insupportable. » Souvent, les femmes sont en arrêt maladie ou au chômage lorsqu’elles contactent l’AVFT. « Ce qu’elles ont du mal à imaginer au départ, c’est que quasiment aucune ne pourra réintégrer son poste, observe-t-elle. Soit la réaction de l’employeur a été tellement détestable que la confiance est rompue. Soit les salariés se sont polarisés entre la victime et l’agresseur et l’ambiance devient impossible. »

Vesna Nikolov (centre) et Marilyn Baldeck, en réunion avec une réalisatrice autour de la production d’un court métrage. © Anne Paq

Mais chaque jour aussi, l’équipe voit des femmes victimes se reconstruire, se réorienter, retrouver ailleurs une ambiance de travail saine. « Oui, la tolérance aux violences sexistes et sexuelles baisse, confirme Marilyn Baldeck. Grâce au chœur des femmes qui se fait entendre. » Et oui, le droit est aussi un outil puissant dont les femmes peuvent se saisir.

Audrey Guiller

Photos : Anne Paq

À lire : Violences sexistes et sexuelles au travail. Guide à l’attention des employeurs, AVFT, 2018. Disponible sur commande auprès de l’association.

Photo de Une : Mathile Valaize, une des juristes chargées de mission de l’AVFT répond à un appel d’une femme victime, durant la permanence téléphonique, ouverte trois demi-journées par semaine.

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