Documentaire

« A mots couverts », un film sur la mémoire des femmes au Rwanda, victimes ou bourreaux lors du génocide

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Vingt-cinq ans après le génocide des Tutsis au Rwanda, le film documentaire A mots couverts prend le pouls d’un pays toujours hanté par les massacres du printemps 1994, et au sein duquel persistent les rancœurs ethniques. Un groupe de détenues tente de comprendre ce qui a rendu possible leur participation au quatrième génocide du 20ème siècle.

Dans le cadre de la publication de cet article, le film À mots couverts peut être visionné gratuitement pendant un mois à cette adresse.

Sur les 35 000 génocidaires incarcérés au moment de la sortie du film A mots couverts en 2014, 2200 étaient des femmes. A la prison de Kigali, quelques unes d’entre elles ont accepté de témoigner de leurs exactions contre les Tutsis. Réalisé par Violaine Baraduc et Alexandre Westphal dans le cadre d’une thèse sur la participation des femmes lors du génocide, le film questionne la généralisation des violences à l’ensemble des couches de la société rwandaise.

Au cours de leurs discussions, les prisonnières se remémorent l’assassinat du président Habyarimana, la guerre civile menée contre le Front patriotique rwandais (FRP) emmené par Paul Kagamé – l’actuel président du Rwanda, issu de l’ethnie Tutsi –, la haine raciale alimentée par la propagande d’État et la porosité de la société civile aux injonctions meurtrières des miliciens de l’Interahamwe [1]. On en apprend également sur la genèse du conflit, reposant sur des préjugés tenaces et l’entretien d’une jalousie entre femmes hutus et tutsi. Mais le véritable enjeu du film est de faire dialoguer le passé et le présent, c’est-à-dire de contrebalancer le discours construit des bourreaux en donnant à voir ce qui, de l’horreur passée, subsiste et persiste encore aujourd’hui.

Le regard des victimes et la parole des bourreaux

Ce souffle sensible est porté par Jérôme, tutsi par son père qui a été assassiné avec sa famille en 1994, hutu par « celle qu’il pourrait appeler sa mère », Immaculée, une des prisonnières filmées. En mettant en scène leur relation via un dispositif très simple d’échange de messages vidéos, le film fait émerger des personnages à vif, qui portent la dramaturgie en incarnant des questions cruciales : « La rencontre avec Jérôme a fait basculer le film de questions purement mémorielles à des questions ayant trait au pardon. Le film a été pour lui un engagement difficile à tenir jusqu’au bout, mais, en même temps, il présentait une vertu cathartique : ça lui a permis de faire quelque chose de cet héritage-là », confient les réalisateurs.

Le titre du film renvoie à ce besoin d’aller épingler la vérité au-delà des mots, derrière lesquels les coupables ont tendance à se cacher. En effet, derrière la lucidité des aveux des détenues, on perçoit encore la prégnance de l’idéologie génocidaire, dans un pays dont on estime qu’un million de personnes ont participé aux tueries alors qu’il ne comptait que huit millions d’habitants en 1994. Le malaise que l’on peut parfois ressentir face au récit décomplexé de meurtres et de pillages commis par ces femmes interroge sur la valeur des témoignages, frisant parfois l’auto-justification.

« Trouver l’équilibre entre avouer et se compromettre »

Outre l’écart culturel du rapport à la mort et à l’extériorisation des sentiments que ressent le spectateur occidental, le comportement des détenues peut s’expliquer par la crise du système institutionnel et judiciaire qui, au lendemain du génocide, a conduit à valoriser le compromis pour préparer la cohabitation entre les victimes et les bourreaux. « Lorsque nous avons commencé à tourner en 2011, la plupart des femmes venaient d’être jugées alors qu’elles étaient incarcérées depuis quinze années, durant lesquelles elles ont pu préparer leur défense et verrouiller leur discours. Le principe des Gacaca [2] c’était : "un aveu" égale une libération ou une réduction de peine. Du coup les prisonnières qu’on voit à l’écran et les coupables en général trouvaient un équilibre entre avouer et se compromettre », commente Violaine Baraduc, l’instigatrice de la thèse et du documentaire.

Ce système a permis de juger un nombre considérable de coupables mais ne règle pas la question de la responsabilité collective. Le film a le mérite de montrer les tensions qui sous-tendent les témoignages des détenues, notamment dans une scène où l’une d’entre elles quitte le groupe au moment où ses autres détenues pointent du doigt le rôle de la propagande et de la programmation de l’extermination par les officiels politiques et militaires. Occupant à l’époque des faits un poste important dans la Radio télévision libre des Mille collines [3], cette femme se dédouane de toute responsabilité au niveau privé et invoque la légitime défense dans un contexte de guerre civile.

L’impossible réconciliation

Dans la lignée des films de Rithy Panh ou de Patricio Guzman, A mots couverts sonde les abîmes des mémoires collectives achoppant sur l’épineuse question du traumatisme intergénérationnel. La vertu du dialogue est le moteur du film, mais elle est mise en tension par la colère et la culpabilité de Jérôme à l’égard de sa mère et de lui-même. Une réconciliation est-elle possible lorsque la moitié d’un pays a voulu, et en partie réussi, à éliminer l’autre ? La transmission de la culpabilité de génération en génération est-elle inévitable (y compris pour les enfants victimes de la haine raciale portée par leurs parents) ?

La configuration du film joue sur la mise en regard de l’intérieur (la prison et les souvenirs des détenues) et de l’extérieur - la vie qui doit malgré tout continuer pour Jérôme. En acceptant de se tourner une dernière fois vers son passé, le fils de la génocidaire esquisse le chemin qui le poussera à intégrer à son identité présente l’histoire fratricide dont il est le dépositaire.

À mots couverts, 2014
Réalisation : Violaine Baraduc et Alexandre Westphal
Production/distribution : Les films de l’embellie
Plus d’informations sur le film ici.

-Visionnez gratuitement pendant un mois À mots couverts à cette adresse.

Les Lucioles du Doc
Ces chroniques mensuelles publiées par Basta ! sont réalisées par le collectif des Lucioles du Doc, une association qui travaille autour du cinéma documentaire, à travers sa diffusion et l’organisation d’ateliers de réalisation auprès d’un large public, afin de mettre en place des espaces d’éducation populaire politique. Voir le site internet de l’association.

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