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Documentaire

À Perpignan, un « cas d’école » des logiques de ségrégation à l’encontre des gitans catalans

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Le documentaire Cas d’école, signé Christophe Coello, interroge la défiance des enfants des familles gitanes du quartier Saint-Jacques, à Perpignan, à l’égard de l’école. À partir de témoignages de parents, d’enfants, de professeurs, il tente de comprendre la manière dont gitans et non-gitans cohabitent dans une même ville, et sur quelles bases se façonnent les discriminations et la ségrégation sociale.

C’est un puissant contraste qui structure Cas d’école, documentaire de Christophe Coello sorti en 2018. Dès les premières images, le bruit des cris d’enfants jouant dans les rues lors d’une nuit d’été s’oppose aux rues désertes et à l’école vide en journée. A partir de ce constat, le réalisateur interroge les fondements de la défiance de familles gitanes habitant le quartier Saint-Jacques, à Perpignan, à l’égard de l’école. Il tente de comprendre la manière dont gitans catalans et paios (les « français »), cohabitent dans une même ville, et sur quelles bases se façonnent les discriminations et la ségrégation sociale.

Le film, dont la construction se fonde sur les témoignages de parents, d’enfants de Saint-Jacques, de professeurs et de collégiens n’ayant pas grandi dans le quartier, questionne de manière plus générale les fondements de la méfiance envers l’institution scolaire. A travers ses entretiens, le cinéaste dresse de nombreux portraits, notamment ceux des enfants, face caméra. Il interroge nos préjugés et systèmes de valeurs, en convoquant chacun des points de vue.

« Dis moi, ça sert à quoi l’école ? »

L’école est vécue comme une contrainte pour les familles, à plusieurs égards. Le manque de sommeil des enfants qui se couchent tard ne leur permet pas de se lever le matin pour aller à l’école et encore moins de réussir leurs apprentissages. « Quand il n’y a pas école, tu peux dormir », explique candidement l’un des enfants. Un des pères et délégué parents d’élèves met en avant son sentiment de ne pas être « adapté » et d’être « hors système ». La très grande majorité des élèves du quartier ne poursuit pas leur scolarité au collège sans pour autant avoir atteint le niveau CM2.

 
Sans doute le sentiment d’être hors-système provient-il aussi de l’incapacité de l’institution scolaire à intégrer d’autres cultures et coutumes dans ses établissements, encore moins à les valoriser. L’école se fonde sur des règles, normes et valeurs appartenant à une catégorie socioculturelle spécifique, éloignée de celles des enfants ayant grandi dans ce quartier. L’éducation nationale normalise les corps et les esprits. La pratique de la danse, de la musique et du chant, qui semble très présente dans le cercle familial de ces enfants, ne trouve que peu sa place en classe, si l’on pense à l’institutrice qui dit à une mère que l’on ne danse pas à l’école.

Ségrégation institutionnelle

Avec une grande sincérité, les parents expriment leur point de vue sur le sens qu’ils donnent à l’école. La difficulté de se séparer de leurs enfants se mêle au problème du rythme et au manque de confiance envers l’école comme vecteur d’insertion sociale. Alors que leur génération côtoyait les « paios » à l’école, pour cette nouvelle génération, l’école ne semble accueillir que des enfants gitans. La mixité a vécu, et l’école isole encore davantage les minorités, rend légitime une forme de ségrégation institutionnelle. Les échanges entre enseignants interrogent les raisons pour lesquelles cette école est « gitane ».

L’emplacement géographique, située au sein du quartier de Saint-Jacques, apporte une première réponse, incomplète. La non-mixité est-elle un moyen de mieux adapter l’enseignement à un public spécifique, ou est-elle au contraire un moyen de ne pas ralentir l’apprentissage des enfants considérés comme moins « difficiles » par l’institution et les pouvoirs publics ? Les enfants de Saint-Jacques sont-ils cantonnés au sein de l’école de la Miranda pour ne pas faire baisser le niveau des autres établissements de la ville, comme le demande un des enseignants ?

« On ne peut pas s’insérer dans une société où les gens ne nous veulent pas »

Le film permet de comprendre l’effacement du rôle essentiel que jouait l‘école : l’ouverture vers l’extérieur et l’altérité, pour potentiellement s’émanciper de son milieu social d’origine. L’école favorise aujourd’hui au contraire l’enclavement et la reproduction sociale. Les bienfaits de la mixité sociale et culturelle sont exprimés avec tristesse par plusieurs femmes gitanes, nostalgiques de leur enfance où enfants de Saint-Jacques et d’ailleurs se côtoyaient.

Les barrières semblent de plus en plus séparer les différentes communautés de Perpignan. Une frontière de moins en moins symbolique s’érige et s’étend à tous les champs de la société. Vivre côte à côte mais séparément ne peut que favoriser les fantasmes, préjugés et peurs, fondements du racisme. Ces murs, solidement bâtis par les pouvoirs publics, enclavent, invisibilisent et appauvrissent les habitants de Saint-Jacques.

Franchir des barrières de plus en plus larges

« L’exclusion et le racisme est notre pain quotidien », exprime un homme gitan. Le mal-être des membres de cette communauté ne s’explique pas seulement par un sentiment d’abandon. L’impression qu’on ne souhaite plus les entendre ni les voir se généralise : « On a essayé de se faire entendre mais on n’est entendu par personne. » Certains pensent même que les pouvoirs publics souhaitent les « éliminer doucement, petit à petit ».

La parution d’un article intitulé « A quoi servent les gitans à Perpignan ? », dans un journal local, fait prendre conscience de la violence du racisme dont les gitans sont victimes. Les préjugés de concitoyens, entretenus par les discours populistes et xénophobes, ne rendent que plus étanches ces barrières. Heureusement, certain·e·s protagonistes les franchissent pour connaître et voir autre chose, rencontrer ceux et celles qu’ils ne croisent pas au quotidien.

« Nous tous seuls, on ne peut rien faire »

Le film amène de nombreuses questions : comment offrir une scolarité dans un environnement hétérogène sans « perdre des enfants en route » ? L’école peut-elle jouer de nouveau ce rôle ? Cas d’école montre la bienveillance et la main tendue de l’équipe pédagogique pour travailler avec les mères des enfants de Saint-Jacques. Leur prise de conscience de la nécessité d’un travail bien plus large, en équipe, de déconstruction des préjugés mutuels, dans la rue, dans le quartier, s’accompagne aussi d’un sentiment de désespoir : « Nous tous seuls, on ne peut rien faire », « Nous, on met des pansements », témoignent les enseignants.

Le projet « Voir Saint-Jacques autrement » mené par des élèves et leurs enseignants au collège d’à côté, semble offrir la possibilité d’un dialogue et d’un travail plus large, avec différents membres de l’école, du quartier et de la ville. La clé est peut-être dans cette direction.

***
 
Cas d’école
52 min, première diffusion sur France 3 Occitanie le 2 avril 2018
Réalisation : Christophe Coello
Production/distribution : Annie Gonzalez (CP-Productions)
Plus d’informations et VOD ici.
Un film photographique a également été réalisé par le journaliste Julien Brygo.
 
Photos : © C-P Productions

Les Lucioles du Doc
Ces chroniques mensuelles publiées par Basta ! sont réalisées par le collectif des Lucioles du Doc. Cette association qui travaille autour du cinéma documentaire, à travers sa diffusion et l’organisation d’ateliers de réalisation auprès d’un large public, afin de mettre en place des espaces d’éducation populaire politique. Voir son site internet.

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