Pacifisme

A Okinawa, le comportement des soldats américains inquiète davantage que les missiles nord-coréens

par , Jane March

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Au printemps 1945, après une bataille qui fit 200 000 morts, les États-Unis prenaient le contrôle de l’île d’Okinawa, au sud-ouest du Japon. Ils ne l’ont depuis plus quittée, consolidant leur présence militaire à l’ouest du Pacifique en y établissant plusieurs bases, malgré les protestations d’une population désireuse de tourner la page des horreurs de la guerre. Une opposition populaire qui perdure aujourd’hui encore, régulièrement nourrie par les exactions commises sur place par certains soldats de l’Oncle Sam. Reportage.

Le scénario est rôdé, tel un rituel. Les manifestants arrivent entre 8h et 8h15, par grappes, sur cette route isolée du nord de l’île d’Okinawa. Ils disposent deux petits bancs en bois devant les deux camions de police qui bloquent le portail d’entrée au chantier. Les travaux sont destinés à agrandir la base américaine de Camp Schwab, sur la baie d’Henoko. Un homme dépose des caisses en plastique, remplies de pancartes soigneusement rangées - recto en japonais, verso en anglais. Chacun vient ensuite se servir, piochant un slogan : « Dehors les Marines », « Ne soyez pas des soldats de l’État, » « Nous voulons seulement vivre en paix », ou encore « Pas d’Osprey », du nom de ces appareils de transport mi-avion mi-hélicoptère, avec lesquels les soldats américains survolent Okinawa, comme autant de rappels de leur présence.

Selon le commandement Pacifique des États-Unis, près de la moitié de ses 54 000 soldats positionnés au Japon se trouvent à Okinawa, de même que 64% des zones administrées par la puissance nord-américaine. Plusieurs bases ont conditionné le développement de cette île du sud-ouest de la péninsule japonaise, en lisière de la mer de Chine orientale, réputée pour la beauté de ses plages. Villes et villages y ont été gagnés par les casinos, boutiques de tatouages, salons « de massage » et restaurants tex-mex revisités, des établissements parfois aujourd’hui un peu décrépis.

Une manifestation tous les matins

Alors que le gouvernement japonais a proposé en décembre dernier un budget de la défense en hausse pour la sixième année consécutive, il n’a pas évoqué la possibilité de fermer de bases américaines sur son sol, héritées de la Seconde guerre mondiale. Le Premier ministre Shinzo Abe a annoncé vouloir acheter davantage de sous-marins et de systèmes antimissiles, mais n’envisage pas de se passer de son puissant allié. Le gouverneur d’Okinawa a révoqué un temps les travaux d’extension de la base de Camp Schwab, qui visent en réalité à déménager les soldats d’une autre base de la préfecture. Mais la Cour suprême du Japon l’a désavoué.

Alors, tous les matins, une poignée d’habitants vient manifester. Une quarantaine ce lundi, ils assurent être dix fois plus nombreux le samedi. « Certains prennent même l’avion de Tokyo pour nous rejoindre le week-end », assure Shizuko Nagashima, 67 ans, sous son chapeau mou mi-pluie mi-soleil, tandis que sa voisine entame une séance d’étirements sur le grillage de la base en attendant les derniers participants. La moyenne d’âge sur le bitume frôle les 65 ans. Et ce n’est pas seulement parce qu’à Okinawa, les centenaires sont deux fois plus nombreux – en proportion – qu’ailleurs au Japon.

Un pacifisme sans concession

« J’étais enfant pendant la Seconde guerre mondiale et deux de mes cousins ont été tués par les bombardements américains », raconte un homme de 78 ans aux dents en argent, qui vient d’arriver devant Camp Schwab. « J’ai tout perdu. J’ai dû me cacher dans un cimetière pendant toute l’offensive. » Ses voisins de barricade hochent tristement la tête. « Nous avons dû fuir vers le nord de l’île », se souvient de son côté une femme de 82 ans, Yomiko Yamamaka, qui en avait dix à l’époque. « A chaque fois que je voyais un avion de combat dans le ciel, c’était le signe qu’un bombardement allait avoir lieu. Nous courions dans la forêt pour nous cacher avec mes parents. Mais j’ai eu de la chance. D’autres ont souffert de la malaria, de la tuberculose, de la malnutrition. »

Les manifestants s’installent plusieurs fois par semaine devant la base américaine Camp Schwab, avec une patience infinie, sur de petits bancs de bois, afin de stopper les camions de chantiers qui arrivent, fort nombreux / © Alexander Bell

La bataille d’Okinawa a été particulièrement meurtrière : le 1er avril 1945, appuyés par des bombardements aériens intensifs, des dizaines de milliers de GI – abréviation désignant les soldats des États-Unis [1] – ont déferlé sur les plages pour prendre le contrôle de l’île. L’objectif des États-Unis était de lancer un grand assaut sur l’archipel principal du Japon, situé à 650 km. Au terme de 82 jours de combats, qui firent 200 000 morts au total, les États-Unis devinrent maîtres du territoire.

« Nous nous sommes promis que pas un élève ne deviendrait soldat »

Quelques années plus tard, Yomiko Yamamaka est devenue institutrice. « Quand je suis arrivée à l’école, notre directeur nous a raconté à quel point il avait été endoctriné pendant les combats, se rappelle-t-elle. Il avait dû expliquer aux élèves qu’il leur fallait être prêts à mourir pour leur pays, pour l’empereur, prêts à sacrifier leurs vies. » Elle a décidé de passer « un pacte » avec ses collègues enseignants : « Nous nous sommes promis que pas un de nos élèves ne deviendrait soldat. » Et a tout fait pour leur enseigner l’histoire de l’île, et les encourager à développer « un jugement indépendant ».

Quant à savoir si certains de ses élèves sont devenus soldats par la suite… En août 1945, le Japon a capitulé et sa nouvelle Constitution stipule que le pays renonce « à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation ». Depuis, le pays dispose d’équipements militaires et de « Forces d’auto-défense » en cas d’attaque du pays, mais pas d’une armée offensive. En vertu du traité de sécurité américano-japonais, les troupes américaines sont demeurées au Japon. Particulièrement à Okinawa, administrée par les États-Unis jusqu’en 1972.

Depuis 1972, 118 viols commis par des militaires US

« Trop de bases américaines sont concentrées à Okinawa. Nous voulons qu’elles soient mieux répartis sur le territoire », estime Tsuyoshi Yoshikawa, journaliste à l’Okinawa Times, qui vient régulièrement observer les manifestants. L’homme aux dents en argent demande qu’au moins les camps existants ne soient pas agrandis, ni de nouvelles bases construites. « Construire de nouvelles bases, c’est encourager la guerre », estime également Yomiko Yamamaka, l’ancienne institutrice. « Nous ne demandons pas le retrait total des militaires américains », essaie de résumer le journaliste de l’Okinawa Times. Avant de se reprendre : « Sauf peut-être des Marines… »

Les Marines ont d’autant moins bonne réputation sur l’île qu’ils sont souvent impliqués dans les incidents, voire les crimes, mettant en cause des soldats états-uniens. De 1972 à 2008, selon l’Association des femmes contre la violence militaire qui se fonde sur des rapports de police et la presse, 118 viols ont été commis par des soldats américains à Okinawa. L’enlèvement et le viol en 1995 d’une écolière de 12 ans par trois militaires avait notamment traumatisé la population. En 2015, 34 affaires impliquant 42 suspects ont été recensées en lien avec les forces américaines (soldats, membres de la famille et civils), selon des chiffres de la police.

« Nous souhaitons que nos lois s’appliquent aux Américains également »

Les forfaits commis par des militaires représentent 1,3% de l’ensemble des délits enregistrés sur le territoire, précise de son côté la préfecture, selon l’AFP. « Nous souhaitons que nos lois s’appliquent aux Américains également. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui », explique Tsuyoshi Yoshikawa tandis que l’un des manifestants s’est emparé du micro pour faire chanter les deux rangées assises sur les petits bancs devant les camions de police. « C’est moi que vous avez violée », peut-on lire sur une pancarte. La veille, un Marine américain conduisant un camion en état d’ivresse a tué un japonais de 61 ans, venant raviver l’indignation des manifestants. Ces derniers se balancent maintenant de gauche à droite, en chantant avec ferveur mais sagement.

Plusieurs accidents impliquant des hélicoptères ont également eu lieu. Les États-Unis ont été jusqu’à présenter des excuses au mois de janvier. Le travail illégal sur les bases, ou la pollution de la mer font également partie des griefs. Même si l’économie de cette île qui compte parmi les plus pauvres du Japon avec un taux de chômage largement au-dessus de la moyenne nationale se trouve de facto liée à la présence des bases militaires, instruments stratégiques de la présence états-unienne dans l’est asiatique.

« Plus préoccupés par la présence américaine que par la Corée du Nord »

« Ici, nous sommes plus préoccupés par la présence américaine que par la menace nord-coréenne », ajoute Shizuko Nagashima qui, à 67 ans, vient tous les jours protester devant Camp Schwhab. Elle a vécu 35 ans aux États-Unis et vu son fils s’enrôler dans les Marines avant de les quitter. Il souffre aujourd’hui de stress post-traumatique. « La mentalité de nos gouvernants évolue. Ils pensent tout le temps à la guerre, estime Shizuko Nagashima. Mais les gens ordinaires ne sont pas prêts à cela. Surtout pas à Okinawa, alors même que l’île serait la première visée. »

Plutôt âgés – certains sont des rescapés de la seconde guerre mondiale –, ils sont extrêmement tenaces. A chaque fois, à la même heure, la police vient les déloger. Le scénario se répète ainsi, inlassablement. / © Alexander Bell

Les troisièmes et quatrièmes missiles tirés par la Corée du Nord étaient passés au-dessus d’Okinawa en 2012 et 2016. Et si Pyongyang veut s’en prendre aux Américains, l’île, située à 1400 km, est en effet bien placée. Non seulement pour ses bases, mais également pour ses exercices conjoints. Des manœuvres aéronavales américano-japonaises s’y déroulent chaque année. Les dernières ont eu lieu en novembre 2017.

A 8h50 comme prévu, une trentaine de policiers sort de derrière les bus pour passer devant les manifestants, qui se retrouvent coincés sur leurs bancs. Ils saisissent à deux ou trois, plutôt délicatement, les frêles septuagénaires qui résistent en traînant des pieds, se laissant peser de tout leur poids. A 9h10, les dizaines de camions qui étaient restés bloqués peuvent passer. Les travaux d’agrandissement de la base américaine de Camp Schwab peuvent commencer. Deux ou trois manifestants tentent d’écarter du bras les policiers qui protègent le défilé motorisé. En vain. Trente minutes plus tard, pourtant, nouveau coup de théâtre, nouveau scénario rôdé : les travaux s’interrompent. Un jeune contestataire kayakiste a fait le tour par la mer et pénétré dans les eaux du camp.

Jane March et Elsa Toussaint

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