Alter sommet

A Athènes, les mouvements sociaux européens cherchent une riposte commune à l’austérité

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Venus de toute l’Europe, un millier de syndicalistes et d’altermondialistes ont débattu, à Athènes, d’une stratégie commune pour s’opposer aux politiques d’austérité. Les défis sont considérables : comment offrir des perspectives concrètes aux populations confrontées à une réduction sans précédent de leurs niveaux de vie en Grèce, en Espagne ou au Portugal, tout en pesant sur les politiques européennes et en enrayant la progression de l’extrême droite partout sur le continent. Alors qu’en Grèce, le mouvement social est dans un état d’épuisement avancé après quatre ans de vaine lutte.

Les mines sont circonspectes. Un bon millier de participants à ce premier « Alter sommet » déambulent dans les immenses allées de l’Olympic Stadium d’Athènes, ces 7 et 8 juin. Toute l’Europe est représentée : des syndicalistes norvégiens aux indignés espagnols, en passant par les grandes centrales syndicales – CGT, FSU et Solidaires pour les Français, IG Metal et Ver.di pour les Allemands... – ou les Attac d’Europe. Mais chacun s’interroge : où sont les Grecs ? Si les responsables de plusieurs organisations grecques sont bien là, militants et sympathisants sont très peu nombreux.

« La Grèce est dans un état de délabrement psychologique », décrit Marie-Laure Veilhan, une Française qui vit et travaille en Grèce avec sa famille, venue donner un coup de main pour les traductions. « A l’effet de sidération provoquée par les mémorandums (les mesures d’austérité et de régressions sociales imposées au pays, en échange d’une aide financière, ndlr), a suivi une grande lassitude. Nous sommes pris à la gorge par les problèmes vitaux du quotidien. » Elle-même a vu son salaire de traductrice abaissé de 40%, de 1400 euros à 850 euros par mois. Son compagnon est au chômage depuis un an, sans indemnités, attendant toujours les arriérés de salaires que l’hôtel de luxe pour lequel il a travaillé doit lui verser. Une histoire parmi des centaines de milliers de situations similaires.

« Une logique implacable qui ne se soucie plus de l’humain »

Le choix d’Athènes pour accueillir ce sommet, héritier des Forums sociaux européens [1], était donc plus que symbolique. Le premier pays à avoir été frappé par des mesures d’austérité, des coupes budgétaires, provoquant un abaissement sans précédent du niveau de vie, continue de s’enfoncer dans des limbes inconnues. « L’expérience grecque est très importante pour nous », explique une militante portugaise, proche du mouvement « Que se lixe la Troïka » – « Que la Troïka (FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne) aille se faire voir » –, l’équivalent portugais du « 15M », les indignés espagnols. « Ce qui est en train de s’y dérouler précède ce qui se passe en Espagne ou au Portugal : une logique implacable qui ne soucie plus de l’être humain. »

« Rejeter l’austérité et revendiquer la démocratie réelle » : tels sont les deux mots d’ordre de cet Alter sommet. Avec l’objectif de dégager des pistes de propositions et d’actions communes face au pouvoir de la finance, au chômage, aux démantèlements des services publics, dont les systèmes de santé particulièrement visés, ou à la destruction de l’environnement. Et de partager des expériences collectives, de la lutte contre les expulsions de logement, assez efficace en Espagne, à la reprise en coopérative d’usines mises en faillite par leur propriétaire, ou aux expériences de démocraties participatives menées en Allemagne. Plusieurs grandes confédérations syndicales discutent ainsi d’un calendrier commun pour peser sur la Banque centrale européenne (BCE), symbole de la politique d’austérité, et les politiques de réduction des dettes.

« La gauche européenne est en très mauvaise posture »

Un débat s’est invité parmi la quinzaine de tables-rondes : comment répondre à l’émergence, ou l’enracinement, des mouvements d’extrême droite. Des intervenants grecs, allemands, français, hongrois, tchèques se succèdent. De partout en Europe émerge la même inquiétude face à des droites extrêmes relookées ou à des partis clairement fascistes, qui surfent sur le « terreau fertile » de la crise et arrivent à se présenter comme « une alternative anti-système » avec parfois plus de succès que la gauche. En Grèce, le mouvement ouvertement néo-nazi Aube dorée est crédité de 8 à 15% dans les sondages, le double de son score (7%) des dernières élections législatives il y a un an. « La criminalité néo-nazie augmente : agressions contre les étrangers, les Roms, les homosexuels. Et une partie de la population la tolère », détaille une militante grecque. Dans ce contexte, la mort du militant antifasciste Clément Méric, à Paris, tué le 5 juin par un skinhead néonazi, résonne de manière singulière.

Reste que les organisations présentes semblent encore bien démunies face à une situation pourtant jugée « critique ». Les déclarations d’intention se succèdent. « Le but du jeu, c’est que nous sortions d’ici avec des propositions », répètent inlassablement les animateurs de la table ronde. Chacun appelle de ses vœux « une grande conférence européenne » sur le sujet, la nécessité « d’une réponse rapide aux agressions » et « d’agir sur le monde du travail, les jeunes et et les chômeurs pour qu’ils ne se trompent pas de colère ». Des discours maintes fois entendus en France depuis l’émergence électorale du FN il y a 30 ans. Mais sur la manière de s’y prendre, rien, ou si peu. « Nulle part en Europe la gauche n’est en état d’affronter le danger. Nous sommes en très mauvaise posture », soupire Giorgos Mitralias, l’un des animateurs de la campagne pour un audit de la dette grecque. « Élus des partis de gauche et représentants syndicaux grecs ont beaucoup tendance à discuter mais oublient que, dehors, c’est la désintégration », critique une participante, pour qui, si l’extrême droite progresse, c’est aussi en raison de la faillite des organisations de gauche, syndicales comme politiques. Une question qui ne sera pas vraiment abordée dans les débats.

« Un sentiment d’abattement règne dans le monde syndical »

Un décalage qui se répète lors d’autres discussions, où, face à l’ampleur des problèmes énumérés, on peine à offrir de perspectives concrètes. « Il y a une tendance à répéter les mêmes formules. Cela fait trente ans que l’on appelle à une Europe sociale sans entraîner les populations. Mais quelles sont les propositions ? », reconnaît Martine Billard, co-présidente du Parti de gauche, venue à Athènes en compagnie de Pierre Laurent, secrétaire national du PCF. « Faut-il sortir de l’euro ? Ou garder la monnaie commune mais transformer les institutions ? Comment refuser de rembourser une dette illégitime ? Si échanger entre Européens et faire le point sur ce qui émerge est positif, nous avons beaucoup plus de questions que de réponses. »

La maigre participation grecque et la sous-représentation des nouvelles formes d’engagement révèlent les difficultés des organisations classiques à se renouveler et à mobiliser. L’Alter sommet, une énième rencontre sans grande utilité alors que le chaos gagne ? « Dans la situation déplorable où nous sommes et le sentiment d’abattement qui règne dans le monde syndical, ce n’est pas rien », positive une militante française. « Les mouvements traditionnels sont beaucoup plus humbles vis-à-vis des nouvelles formes d’actions. Ce qui n’était pas le cas avant, loin de là ! »

Mouvement du 15M en Espagne ou « Uncut » (contre les coupes budgétaires) au Royaume-Uni, émergence de nombreuses initiatives autogérées pour répondre aux besoins de base en Grèce, mobilisations locales en France, comme à Notre-Dame-des-Landes, ou pressions grandissantes en Allemagne contre la BCE avec l’action « Bloccupy Francfort », autant de formes d’action variées propres à chaque situation qu’il s’agit de coordonner et non de centraliser ou de dupliquer à tout prix. Devant le Parlement grec, les 3 000 participants de la marche de clôture de l’Alter sommet croisent le jeune et joyeux cortège de la Gay Pride, d’où montent des slogans contre les néo-nazis d’Aube dorée. Un clin d’œil au nécessaire renouvellement ?

Ivan du Roy

(@IvanduRoy sur twitter)

Photos : Agnès Rousseaux et Ivan du Roy

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