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Féminisme

Maroc : l’impossible combat des mères célibataires

Par Rédaction (18 février 2007)

Au Maroc, s’intéresser au sort des filles mères, c’est entrer en résistance. Présidente de l’association casablancaise Solidarité Féminine, Aïcha Ech-Channa se bat depuis plus de vingt ans pour la reconnaissance des mères célibataires, considérées comme des parias.

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Un combat commencé dans un cri. Aïcha Ech-Channa est une femme qui ne cède pas à la fatalité mais qui croit volontiers au destin. Elle ne doute pas que c’est un signe qu’il lui a adressé ce jour-là. Elle le raconte de sa voix douce, à mots et à cœur ouvert. « Je venais d’être mère pour la première fois et je reprenais tout juste mon travail. J’étais dans le bureau d’une de mes collègues assistantes sociales. Une jeune femme est là, assise, qui donne le sein à son enfant. L’assistance sociale lui fait signer un acte d’abandon. Et soudain, on lui arrache le bébé, le lait gicle du sein. Et ce cri de l’enfant ! Jamais de toute ma vie, je ne pourrais l’oublier. »

Cette ancienne assistance sociale et sanitaire, pionnière du planning familial, a été la première à s’intéresser à la situation des mères célibataires au Maroc en créant en 1985 l’association Solidarité Féminine à Casablanca. Dans un pays où « l’honneur des jeunes filles est entre leurs jambes », une femme enceinte hors mariage est une paria. Au yeux de la loi, qui la considère comme une prostituée. Aux yeux de la famille, qui la renie le plus souvent, même en cas de viol. Aux yeux du père biologique qui la plupart du temps refuse de reconnaître l’enfant.

Grossesse de la honte

Solidarité Féminine aide ces mères exclues, âgées de 15 à 35 ans, à se réinsérer dans la société en leur proposant durant trois années un emploi et une formation. À Casablanca, l’association gère ainsi plusieurs cantines, un hammam, une salle de sport, un salon de coiffure, tous tenus par les jeunes mamans. Pendant ce temps, une crèche s’occupe des petits. « Elles arrivent chez nous les épaules voûtées, le regard baissé. Et ici, petit à petit, elles osent lever les yeux. » Faiza, Rachida, Hannane... Cinquante-huit mères travaillent ici au centre. Une goutte d’eau dans l’océan. En 2003, on dénombrait dans le grand Casablanca près de 5 000 mères célibataires, dont 1 800 auraient dû abandonner leur enfant. Un chiffre sans doute bien en-deçà de la réalité. Et pour ces jeunes filles marginalisées par « leur grossesse de la honte », les dangers sont multiples. « Il y a le réseau classique de la prostitution. Il y aussi le réseau de vente de nourrissons. Les petites filles sont très demandées. Ceux qui aident la maman sont souvent ceux qui tentent ensuite de lui enlever son enfant. »

Et puis il y a la violence et la barbarie. Un lundi matin, 10h. Dans l’agitation du bureau de l’association, l’ambiance est détendue, on plaisante volontiers. Un simple coup de téléphone et la violence revient comme un boomerang. La police vient d’amener une jeune mère avec ses deux enfants au siège de l’association. Sur la photo transmise par les autorités, un jeune visage déchiré par la lame d’un couteau. La joue gauche écorchée dévoile la chair à vif. Ces scènes, Aïcha en faisait déjà le récit dans Miséria, des histoires poignantes de jeunes filles violées, de mères rejetées, d’enfants abandonnés.

Code de la famille

Depuis, du chemin a été parcouru dans cette « drôle d’aventure. » Un chemin semé d’embûches. Parce que s’intéresser au sort de ces filles mères, c’est entrer en résistance. Contre les traditions. Contre les prêches de plusieurs imams islamistes qui ont fait d’Aïcha Ech-Channa la défenseure des « dépravées. » Contre l’hypocrisie, lorsque « les médecins recousent à la demande les hymens pour les certificats de mariages ». Aïcha ne compte plus les visites dans les familles, chez le père, parfois la peur au ventre. Ni les nuits blanches. Mais, heureusement, les moments d’espoirs sont aussi présents. Comme ce matin où un papa vient reconnaître sa petite fille. L’association milite d’ailleurs en faveur de l’utilisation de l’ADN pour la reconnaissance du père.

A 66 ans, le combat de cette femme pour les filles-mères l’a propulsée comme le fer de lance d’une société civile marocaine en pleine émergence. En 2003, la réforme de la Moudawana, le code de la famille, lui a laissé un sentiment mitigé. Si le contenu du texte a peu fait évoluer la situation de la mère célibataire - le père peut reconnaître son enfant sans devoir épouser la mère -, elle y voit un signe fort d’une volonté de changement. « Le roi a reçu dans la salle du trône les associations de femmes. Pour la première fois. » Reste pour Aïcha le moment où il faudra passer la main. La tentation d’abandonner le navire l’a saisie. Souvent. L’épuisement également, à côtoyer la souffrance de ces femmes d’aussi près. Elle raccrochera un jour. Mais pas tant que ses songes seront hantés de jeunes mères sans visages et de dizaines d’enfants qui s’accrochent à ses jambes.

Jean Abbiateci

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