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Xénophobie

« Il n’y a que quatre minarets en Suisse… »

Par Eros Sana (30 novembre 2009)

57,5% des électeurs suisses ont voté le 29 novembre pour interdire toute future construction de minarets en Suisse. Ce référendum était proposé par le parti de droite extrême UDC et un parti protestant ultra conservateur, l’Union démocratique fédérale. Membre des Verts suisse, Pierre-Alain Tschudi, décrit le climat « d’islamophobie grandissante » qui s’installe chez nos voisins hélvètes. Entretien.

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En photo : un minaret de Sarajevo, à côté de la cathédrale (Bosnie-Herzégovine)

Etes-vous surpris par l’ampleur du « oui » à l’interdiction de la construction de minarets en Suisse ?

Je suis surpris, choqué et scandalisé. J’étais cependant très inquiet ces dernières semaines. Je n’accordais qu’une crédibilité très modérée aux sondages. J’observe que les gens qui ont voté oui à l’interdiction des minarets ont une certaine honte de leur vote. Ils sont peu nombreux à assumer publiquement ce vote.

Vous voulez dire que lorsqu’ils étaient sondés, certaines personnes avaient du mal à exprimer une position qu’elles savaient xénophobe, voire raciste ?

Absolument. Ceux qui soutiennent cette initiative tiennent des propos totalement contradictoires. D’un côté, ils disent que cette initiative ne s’adresse pas à toute la communauté musulmane, mais seulement aux « islamistes ». De l’autre, ils parlent du voile à l’école ou de la « burqa qui fait très peur aux gens ». Lorsque l’on évoque les conséquences désastreuses à l’extérieur, les mêmes disent qu’il faudra expliquer que ce n’est pas du tout dirigé contre l’islam mais exclusivement contre les minarets, que « nos amis » musulmans nous ont expliqué qu’une mosquée pouvait très bien fonctionner sans… [1] Ces propos sont profondément malhonnêtes. Il est absolument clair que cette initiative surfe sur les vagues de craintes et de peurs d’une religion mal connue. Cette peur a attisé de nombreux phantasmes.

Le vote pour l’interdiction des minarets est-il urbain ou rural ?

Des villes comme Bâle et Genève, où il y a une présence musulmane plus importante, ont refusé l’interdiction. Ce sont les cantons qui ont très peu de présence musulmane qui l’ont massivement soutenue. Cela prouve bien que l’on a attisé des craintes et des phantasmes. C’est dangereux. Car c’est clairement une mesure discriminatoire, contraire à la constitution helvétique votée en 1999 qui prône la liberté religieuse et un certain nombre de droits fondamentaux sans lesquels une démocratie ne peut pas fonctionner.

Confirmez-vous l’information qui circule selon laquelle Les Verts pourraient déposer un recours devant la Cour européenne des Droits de l’Homme ?

Il semble que cela ne soit pas possible de la part d’un parti politique, seule une personne directement concernée par l’interdiction peut déposer un recours. Il existe une demande de construction de minaret dans la commune de Langenthal. Les autorités de cette commune en ont interdit la construction. Il y a un recours devant le gouvernement Bernois qui, au vu du résultat de la votation, va vraisemblablement confirmer cette interdiction. Il y aura alors certainement un recours auprès de la Cour européenne des Droits de l’Homme de la part des personnes directement concernées. Les Verts soutiendront alors ce recours.

Qu’attendez-vous de l’Europe ?

Quand un pays viole des principes démocratiques auxquels je suis attaché, à titre personnel, j’en appelle à la communauté internationale pour faire pression sur ce pays. Prenons exemple du mur entre Israël et la Palestine. Les Israéliens progressistes en appellent à la communauté internationale pour faire pression sur Israël. La Suisse accepte des conventions qui refusent toutes discriminations religieuses mais laisse un tel vote s’organiser. Si le Conseil de l’Europe et les Nations Unies dénoncent cette contradiction, ce serait une bonne chose. Il est impératif qu’à travers les engagements internationaux de la Suisse, on lui rappelle qu’il existe un droit supérieur. D’ailleurs, les Verts souhaitent que cette initiative soit déclarée anticonstitutionnelle.

Comment situez-vous ce résultat dans le contexte politique suisse et européen ?

Ce résultat est à replacer dans un contexte d’islamophobie grandissante. N’oublions pas les récentes campagnes contre les « frontaliers » [2] ainsi que celles moins récentes contre le « mouton noir » [3]. La Suisse, comme de nombreux pays d’Europe, est parcourue par un fort courant culturel de droite extrême qui commence à avoir des résultats politiques. A force de désigner des boucs émissaires et des moutons noirs, dans une société qui par ailleurs est déstabilisée par la crise, ce genre de fonds de commerce marche. Bien que ce ne soit pas toujours les mêmes acteurs : ceux qui ont tenu un discours anti-frontalier extrême, comme le Mouvement citoyen genevois, appelaient à voter non à cette initiative. En dépit de cela, même si elle a été refusée à Genève, l’interdiction a tout de même réalisé un score bien supérieur aux estimations. La campagne contre l’interdiction n’a pas été à la hauteur du danger qu’elle représentait.

Cela va-t-il provoquer un électrochoc salutaire ou aggraver la situation ?

Je suis inquiet de la suite. Le soir du 29 novembre, en écoutant les présidents de partis politiques traditionnels, j’avais une drôle d’impression. Ils disaient qu’ils allaient « tenir compte de ce vote ». On accusait les musulmans « modérés » ou « progressistes » d’être restés en retrait. C’est aberrant ! C’est un débat politique et c’est aux partis politiques d’aller au front. Nous sommes dans un état laïc, ce n’est pas aux musulmans de défendre « leurs » minarets, mais bien aux partis traditionnels de défendre leurs valeurs. Le parti démocrate chrétien, par exemple, dit qu’il va intervenir au Conseil national (parlement fédéral suisse, ndlr) pour interdire la burqa. Je ne suis pas un fan de la burqa, mais je ne vois quasiment jamais des femmes portant la burqa en Suisse. S’occuper tout d’un coup de la burqa, c’est montrer du doigt la communauté musulmane, monter en épingle un problème. C’est comme les minarets, il n’y en a que quatre en Suisse. Que des partis traditionnels soient tentés de surfer sur cette vague extrémiste et discriminatoire est très inquiétant. Même le président du parti socialiste, contrairement à d’autres députés de son camp, a tenu des propos ambigus. Il ne se démarque pas clairement de ceux qui demandent à « tenir compte des craintes ». « Tenir compte des craintes » peut revenir à demander aux musulmans de se transformer en crypto-chrétiens. C’est absurde.

Comment réagit l’opinion suisse à ce résultat ? Existe-t-il des résistances populaires ?

A l’image de l’électrochoc qu’avait causé en France la présence de Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, et qui avait – momentanément au moins – réveillé une partie de la jeunesse, j’espère qu’un mouvement similaire se dessinera en Suisse. Sur les réseaux sociaux d’Internet, on lit déjà des appels à manifester, à exprimer sa honte, sa colère ainsi que sa solidarité avec la communauté musulmane, et de montrer que l’on ne se reconnaît pas dans cette Suisse frileuse, qui prend des dispositions aussi discriminatoires.

Pierre-Alain Tschudi (Vert) a présidé le conseil municipal de Meyrin, dans le canton de Genève, et est fondateur du « Jardin des disparus », contre les disparitions forcées.

Recueillis par Eros Sana

Notes

[1] Pour la petite histoire, certains courants salafistes sont eux-mêmes opposés aux minarets car ils n’existaient pas au temps du Prophète. Les « amis musulmans » de l’UDC et de l’UDF seraient-ils des salafistes, comme nombre de militants intégristes ?

[2] les Français allant travailler en Suisse

[3] Les travailleurs migrants

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