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Polémique

Les suicides au travail sont-ils statistiquement admissibles ?

Par Ivan du Roy (22 octobre 2009)

« On se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs », assure, chiffre à l’appui, un statisticien à la retraite. Sous-entendu : pourquoi tout ce battage puisqu’il n’y a pas de problème particulier. Une analyse très managériale qui nie tout ce qui n’est pas chiffrable, quantifiable : le vécu même de dizaines de milliers de salariés. Réponse à cette tentative d’étouffer le débat sur les conditions de travail.

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Illustration : Domas

La tribune d’un ex statisticien de l’Insee, publiée dans La Croix et reprise sur la toile a relancé la polémique autour des suicides de France Télécom. « En 2007 (cela varie peu d’une année à l’autre), on avait pour la population d’âge actif (20 à 60 ans) un taux de 19,6 suicides pour 100 000 (1). Vingt-quatre suicides en dix-neuf mois, cela fait 15 sur une année. L’entreprise compte à peu près 100 000 employés. Conclusion : on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de « vague de suicides »… », explique René Pardieu. Le statisticien va plus loin, dénonçant implicitement l’instrumentalisation qui est faite de ces suicides par les syndicats, laissant entendre, à propos du stress qui les provoquerait, que « quand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître », et associant le débat sur les conditions de travail et le management qui s’est ouvert depuis plus d’un mois à un « délire » autour d’une exagérée « vague de suicides » : « Ici, ce n’est personne en particulier, mais le corps social qui délire : salariés, direction, ministre, syndicat, journalistes, commentateurs, vous et moi tous ensemble », écrit-il.

Bref, France Télécom serait, question suicide, en dessous des moyennes statistiques. René Pardieu érige cette moyenne en norme, tout ce qui ne la dépasse pas restant statistiquement normal, donc admissible voire acceptable. En est-il de même pour les accidents du travail, les discriminations à l’embauche ou le harcèlement sexuel ? Tant qu’ils restent dans la moyenne, ces problèmes n’existeraient donc pas. En parler reviendrait à « délirer ». René Pardieu reprend là la rhétorique du management « moderne » pour laquelle seuls les chiffres ont du sens : le ratio chiffre d’affaires/masse salariale, la marge opérationnelle, le temps passé à traiter la demande d’un client, la courbe de croissance de l’activité… Sans se préoccuper de l’activité réelle des salariés et des moyens qu’elle nécessite. Tout ce qui n’entre pas dans la case, le baromètre ou le tableau de bord est effacé, nié.

Comparer les 100.000 salariés de France Télécom à une population globale de 100.000 personnes est-il pertinent ? Évidemment non. « Les études statistiques et épidémiologiques qui visent à analyser le taux de suicide au sein du personnel d’une entreprise n’ont rien à voir avec une règle de trois aussi primaire et peu fondée ! En effet, tout statisticien connaît la complexité des comparaisons statistiques d’une population donnée à celle d’une population plus générale. Chacun sait que les taux de suicide sont très dépendants de l’âge, du sexe, de l’activité professionnelle. Aucune comparaison n’a de pertinence sans que l’on étudie la situation « toutes choses égales par ailleurs » », répondent, dans un communiqué commun, quatre organisations syndicales de l’Insee (CGT, CFDT, FO, Sud).

A ce petit jeu des chiffres et des moyennes, on pourrait également procéder au calcul suivant : la France compte 23,8 millions de salariés (Insee, 2008) et, au minimum, 400 suicides par an liés au travail (estimation de la Fédération française de santé au travail), soit 1,6 suicide lié au travail pour 100.000 salariés par an. France Télécom est donc bien au-dessus, même si l’on ne comptabilise que les suicides clairement liés au travail, soit par une lettre laissée par le défunt, soit parce que le drame s’est déroulé sur le lieu de travail.

A délirer autour de ces terribles gestes ultimes, on en oublie les autres signes extérieurs du « symptôme ». Un taux d’absentéisme deux fois plus fort à France Télécom qu’ailleurs (20 jours d’absence par salarié par an) ? Probablement dû à la paresse chronique des fonctionnaires. Quatre fois plus de démissions en quatre ans ? Mais mon bon Monsieur, c’est que le marché du travail se porte moins mal qu’on veut nous le faire croire, et les débouchés pour des « seniors » expérimentés et compétents sont nombreux, c’est bien connu. L’analyse de René Pardieu évacue tout ce qui n’est pas chiffrable, quantifiable, et résumé à des moyennes. Les rapports des médecins du travail ? Les expertises commandées par les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ? Les témoignages de salariés ? Autant de gens qui délirent, qui observent ou vivent des choses qui n’existent pas. Sans oublier quelques livres : « Travailler à en mourir » de Paul Moreira et Hubert Prolongeau, « Suicides et travail, que faire ? » de Christophe Dejours, « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », de Marie Pezé, « Et pourtant je me suis levée tôt », d’Elsa Fayner, ou « Orange Stressé ». Tout cela n’entre pas dans la moyenne de René Pardieu.

« On passe très vite de la statistique au benchmarcking. C’est-à-dire, d’une pensée de médecin à une pensée de gestionnaire de populations. La comparaison conduit le médecin à considérer que le fait d’avoir près d’un quart des agents en état anxieux « certain » est dans l’ordre normal des choses. Ce qu’il en est de ces 25 % en difficulté ? Cela n’intervient pas : on est dans l’analyse statistique », expliquait le médecin du travail Philippe Davezies à propos de ces approches statistiques en matière de « bonne santé globale ». « Prenons l’exemple de la médecine vétérinaire. Elle privilégie effectivement le troupeau par rapport aux individus. Mais que penserait-on d’un vétérinaire qui affirmerait que tout va bien sous prétexte qu’un quart du troupeau seulement est atteint ?, illustre-t-il. Les salariés de France Télécom ne bénéficient même pas, pour René Pardieu, du statut de troupeau dont il faut prendre soin. « Les drames surviennent justement parce que certains sont particulièrement fragilisés par les évolutions, au moment où la majorité arrive à tirer son épingle du jeu, ou au moins à se préserver. C’est parce qu’il n’y a pas de réponse collective aux problèmes du travail qu’il y a des décompensations individuelles », rappelle Philippe Davezies.

Quelles sont les motivations du statisticien « honoraire » ? « Ce raisonnement tente de minimiser les dégâts considérables que produisent parmi les salariés les méthodes de gestion managériales actuelles et qui sont constatées par tous les professionnels de santé. Ses affirmations hâtives s’inscrivent bien dans la logique actuelle qui nie et banalise la maladie professionnelle, présentée comme la contrepartie inévitable du travail. De ce point de vue, la volonté de fiscaliser les indemnités d’accident de travail, de minorer l’impact de l’exposition à l’amiante, de valoriser le stress au travail, sont des tendances lourdes qui s’accentuent dans le discours public et qui sont fortement relayées ou suscitées par une pression idéologique qui ne doit rien au hasard », avancent les syndicalistes de l’Insee. Les tentatives de refermer le débat qui s’est ouvert sur la maltraitance au travail ne font que commencer. Ce sujet est bien trop encombrant pour les pouvoirs économiques et politiques en place.

Ivan du Roy

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1 contribution

  • De Phil  | 21:19 | 03/11/09 |
    Scénario pour une supercherie

    1- La déception
    Le taux de suicide annuel des 20 à 60 ans (c’est à dire en gros, la population active) est en moyenne de 22/100 000. Il y a eu vraisemblablement, avant que la mise en place d’un observatoire n’en limite le nombre, 23 suicides par an en moyenne sur 100 000 salariés à France Telecom (en France), d’où la comparaison :
    taux de suicide annuel chez France Telecom / taux moyen de suicides dans la population active

    France Telecom Taux moyen
    23/100 000 22/100 000

    Conclusion : il n’y a pas plus de suicides à France Telecom qu’il n’y en a en moyenne dans la population active. Les conditions de travail à France Telecom ne sont pas en cause dans les suicides.

    La correspondance des chiffres est frappante. Nous sommes forcés de l’accepter et de nous rendre à l’évidence : soit, les raisons des suicides des salariés de France Telecom ne tiennent pas à leurs conditions de travail, oui, les raisons des suicides ne sont pas différentes ici ou ailleurs. Quelles sont-elles, ces raisons que l’on rencontre partout ? Des raisons personnelles, familiales, incidentes, accidentelles… où interviennent aussi des raisons d’ensemble (les statistiques ont montré les corrélations avec l’habitat, le climat, la situation familiale (mariés/non mariés), etc.). L’important est que ces raisons se trouvent uniformément réparties sur les deux populations, celle des employés de France Telecom et celle des actifs (c’est à dire de ceux qui sont en âge de l’être que nous avons représenté par les 20 à 60 ans). Elles le sont, il n’y a pas de doute : il n’y a pas plus de divorcés, pas plus de gens du Nord dans l’une ou l’autre population. Bien sûr, la population des salariés de France Telecom n’est peut-être pas un échantillon parfaitement représentatif de la population active dans son ensemble, mais elle est assez nombreuse (100 000 salariés en France) pour que les différences soient minimes et négligeables et, par conséquent, le taux de suicide sur l’échantillon France Telecom donne une bonne estimation du taux d’ensemble (la correspondance des chiffres le confirme).

    2- La supercherie
    Vraiment ? Regardons bien… Eh bien non ! Pas du tout et ce n’est pas Laurence Parisot qui nous contredira : la supercherie apparaît immédiatement pour n’importe quel statisticien. Il y a une différence majeure et systématique entre les deux populations : les salariés de France Telecom sont tous obligatoirement des actifs occupés ; l’échantillon est représentatif de la population actives occupées, mais il ne l’est absolument pas de la population des actifs inoccupés (les chômeurs). Or cette population, on le sait, a un très fort taux de suicide et, de plus, elle est très nombreuse (2 000 000 d’individus). Par conséquent, l’écart ne devrait pas être mince entre les taux de suicides des deux populations. Mais alors, pourquoi ne l’est-il pas (23/100 000 contre 22/100 000) ?
    Qu’y a-t-il dans la balance ? Nous avons d’un côté la population des salariés de France Telecom et de l’autre la population active dans son ensemble. Du côté France Telecom un nombre de suicides correspondant à un taux de suicide ordinaire, de l’autre un nombre de suicides correspondant à un taux de suicide ordinaire auquel il faut ajouter un nombre de suicides non commun correspondant au taux de suicides de la population des actifs inoccupés. Le résultat est clair : il devrait y avoir moins de suicides pour 100 000 individus du côté France Telecom que du côté de la population active dans son ensemble.
    Le ratio de 23/100 000 contre 22/100 000 pose donc une question : pourquoi n’y a-t-il pas moins de suicides chez France Telecom que dans la population active ?
    Et la réponse est fort simple : il n’y en a pas moins parce que, aux raisons ordinaires du suicide du côté France Telecom, s’en rajoute une autre : les conditions de travail chez France Telecom.

    3- Première estimation corrective
    Faisons quelques calculs (tous les taux étant annuels). Il y a en France (données INSEE) 34 000 000 d’individus âgés de 20 à 60 ans. Le taux de suicides dans cette population (qui correspond grosso modo la population dite active) est en moyenne de 22/100 000. Cela donne 34 000 000x22/100 000, soit 340x22=7480 décès par suicide en un an (le nombre est de 10000 sur la population totale).
    On peut estimer que le taux de suicide dans la population active inoccupée est de 100/100 000 (Louis Chauvel). Il y a 2 000 000 d’actifs inoccupés en France (chômage). Cela fait, par conséquent,
    2 000 000x100/100 000, soit 20x100= 2000 suicides annuels dans la population active inoccupée.
    7480-2000=5480, le nombre de suicides dans la population active occupée est donc de 5480. L’effectif de la population active occupée est de 34 000 000-2 000 000= 32 000 000. Nous pouvons maintenant savoir le taux de suicide dans la population active occupée, il est de, 5480/32 000 000, soit 54,8/320 000, ce qui donne 17/100 000.
    Voilà le rectificatif apporté ; c’est à celui de cette population des actifs occupés (dans laquelle n’intervient pas le taux des actifs inoccupés) que devrait être égal le taux de suicide chez France Telecom. Voyons le résultat :

    France Telecom Taux moyen
    23/100 000 17/100 000

    La différence est significative : il y aurait eu 6 suicides supplémentaires parmi les salariés de France Telecom comparativement à ce qu’aurait dû être le nombre de suicide si le suicide n’était dû qu’à des causes ordinaires. Le masque commence à tomber.

    4- Deuxième estimation corrective
    Nous avons tenu compte de la population active inoccupée, mais il faut tenir compte aussi de la population des travailleurs précaires. Les travailleurs précaires (intérimaires, CDD, contrats aidés, stagiaires : salaires inférieurs à 700 euros en moyenne) représente 12% de la population active occupée qui ne sont pas représentés au sein de la population des salariés de France Telecom. Leur nombre peut être estimé à 3 000 000 qui se rajoutent donc aux 2 000 000 de chômeurs.
    Si l’on estime que le taux de suicide dans cette population est de 60/100 000 (entre 22/100 000 et 100/100 000), alors les calculs donnent :
    ® nombre de suicides dans la population active inoccupée ou précaire : 2000 + 3 000 000 x 60/100 000 = 2000 + 1800 = 3800
    et donc :
    ® nombre de suicides dans la population active occupée non précaire : 7480 – 3800 = 3680
    Il en résulte que :
    -  le taux de suicides dans la population active occupée non précaire est de 3680 /29 000 000 = 36,8/290 000 soit : 12,5/100 000

    Comparaison :
    France Telecom Taux moyen
    23/100 000 12,5/100 000

    Cette fois on approche du double. Le taux de suicide chez France Telecom a été près de 2 fois supérieur à ce qu’il aurait dû être s’il n’avait eu que des raisons ordinaires.
    Le masque est tombé.

    5- Remarques
    Paradoxalement, c’est au moment où les cas de suicides ont été révélés au grand public que le taux en a été le moins élevé (en 2008 et 2009). Mais cela s’explique fort bien si l’on considère que la question a pris alors un caractère vital pour l’entreprise (à cause de la création du centre d’observation du stress au travail qui a commencé à communiquer systématiquement les comptes rendus à la presse). Il y a fort à parier que les responsables se sont alors fixés ‘’l’objectif’’ de ramener coûte que coûte le taux de suicide à 12,5/100 000. Et ils y sont parvenus (bravo !)… mais par quels moyens ? Probablement des manipulations tout à fait artificielles ont été utilisées ; on peut imaginer que les suicides sans aucun rapport avec le travail ont pu être facilement rayés (l’observatoire ayant alors un rôle négatif, les familles ne désirant naturellement pas donner une publicité à l’événement). Malheureusement ces procédés, s’ils ont bien réduit le taux, ont aussi eu pour effet de rendre les suicides liés aux conditions professionnelles plus visibles. Qu’on ne nous dise pas que le taux avancé de 23/100 000 est invraisemblable, mais de toute façon notre but n’a été, ici, que de démontrer que la manipulation est simple et comment elle fonctionne. Rappelons toutefois que c’est la direction de France Télécom elle-même qui a indiqué que les nombres des suicides en 2000 et 2002 avaient été respectivement de 28 et 29. (« L’entreprise rappelle que pendant l’année 2000, 28 suicides avaient été enregistrés, soit un taux de 21,5 pour 100 000 salariés. En 2002, le nombre était de 29 suicides, soit un taux de 24,9 pour 100 000 » Le Monde du 11/09/2009). Bien que les chiffres n’aient pas été communiqués pour les autres années (et peut-être à cause de cela), on peut, à bon escient, penser que les choses ne se sont guère arrangées par la suite. En témoigne par exemple la conférence de presse du 24 juin 2004 donnée par la sénatrice Mme Marie-Claude Beaudeau : « Le bilan social de l’entreprise reconnaît une augmentation des arrêts maladies de 60,4% en sept ans et leur durée de 37%. Ce qui m’a frappé, c’est que certaines personnes, moralement détruites, avec lesquelles j’ai parlé m’ont dit que jamais elles n’auraient imaginé quelques années plus tôt être un jour en dépression. La question des suicides, taboue semble-t-il à la direction de France Télécom - le ministre du budget qui m’a répondu n’en a reconnu qu’un sur le lieu de travail - est souvent évoquée. Ces derniers mois, des cas dans plusieurs départements m’ont été communiqués ainsi que les vagues d’émotion et de colère qui les ont suivies. » Manifestement, en juin 2004, bien qu’alors inconnue du grand public, la musique était la même.

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