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Résister et agir

Une minute de silence pour les suicides liés au travail

Par Brigitte Font Le Bret (10 septembre 2009)

Brigitte Font Le Bret est psychiatre, spécialisée dans l’accueil des salariés en souffrance. Membre de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom, elle s’insurge contre l’attitude de la direction de l’opérateur et le silence qui règne autour des suicides, une fois retombée l’émotion médiatique.

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Psychiatre spécialisée en souffrance au travail, j’ai demandé, il y a plus de six mois, d’observer une minute de silence pour les familles endeuillées par les suicides de leurs proches. Après cet été meurtrier et la dernière nouvelle parvenue de Troyes où, au cours d’une réunion, un salarié de France-Télécom s’est donné un coup de poignard, ce n’est même plus de la colère. Je suis sidérée, sans voix, dans un sentiment de quasi-impuissance face à une société qui ne laisse plus aucune place à l’homme mais seulement aux profits et à la rentabilité. Les mesures proposées par la direction sont indignes de ceux qui les mettent en place. Ce ne sont pas des cellules d’écoute dont nous avons besoin mais d’une réflexion globale sur la stratégie de l’entreprise et du devenir de ceux qui la font exister. Sans vendeur, on ne vend pas, sans plateforme, on ne répond plus aux questionnements des acheteurs. L’entreprise est un tout et ne se résume pas à un Comité de direction.

Ne médicalisons pas la situation, celle-ci implique une analyse économique et des règles éthiques dans la manière de manager une entreprise. Nous en sommes loin à ce jour ! Alors, les journées de mobilisation prévues à France-Télécom doivent être un véritable temps d’arrêt où tout homme est considéré avec respect et dignité. Des négociations sur le fond avec les salariés et les organisations syndicales doivent s’ouvrir dans une transparence totale. Je reste psychiatre et aide comme je peux à soulager ces nouvelles formes de souffrances psychiques. J’interpelle tous mes confrères dans une réflexion sur ces actes auto et/ou hétéro agressif défiant notre clinique psychiatrique classique.

Depuis 2008, le chiffre des suicides sur le lieu du travail ou en lien avec le travail ne cesse d’augmenter : 400 suicides estimés, autant que le nombre de décès accidentels en lien avec le travail. Depuis janvier 2009, pas un jour sans une météo des suicides survenus sur le lieu du travail. Un accident impliquant autant de personnes en une seule fois aurait déjà eu une couverture médiatique, la visite des officiels et peut-être la fameuse minute de silence pour le respect de toutes ces familles, collègues et amis endeuillés par ces drames. En 2007 Annie Thébaud-Mony, sociologue, écrivait déjà dans Le Monde Diplomatique : « Le travail monde de violence et de mort ».

Arrêtons d’observer, de faire passer des questionnaires, d’évaluer. Le résultat est connu : nous vivons une situation historique dramatique en lien avec un néolibéralisme ne sachant plus comment s’y prendre pour apporter plus de dividendes à leurs actionnaires. Plus aucun secteur n’est épargné : secteur privé, secteur public, salariés de production, cadres, dirigeants de PME, agents du tertiaire, agents pénitentiaires, gendarmes, médecins. Le passage à l’acte suicidaire, témoin de l’amputation du pouvoir d’agir et d’une impasse existentielle, fait partie de notre quotidien.

Je refuse de m’y habituer, il faut agir et résister, chacun selon nos compétences, mais surtout tendre la main à celui qui est en train de fléchir. Comme l’écrivait la philosophe Simone Weil : « Le travail est l’expérience humaine formatrice de notre rapport au réel, la matière ne renvoie pas à une donnée inerte, mais est d’abord le résultat de l’élaboration humaine. C’est le travail qui introduit de l’unité et de la continuité dans l’univers ». Je terminerai en paraphrasant Maurice Godelier, anthropologue, et en vous demandant de diffuser ce texte pour l’enrichir et créer de nouvelles formes de solidarités et d’actions pour remettre de l’humain là où il est en train de disparaître : « Ne travaille jamais seul, ne t’enferme pas dans ta discipline, appuie-toi sur l’histoire, la philosophie, la psychanalyse. Enfin parle avec les politiques, les religieux, les patrons, les syndicalistes, parce qu’ils peuvent avoir besoin de ce que tu sais. Pour cela, parle une langue que les gens peuvent lire ».

Docteur Brigitte Font Le Bret, psychiatre à Grenoble

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2 contributions

  • De ManchaNegra  | 19:48 | 26/09/09 |
    Porter un brassard ou un pin’s noir contre le fléau de la souffrance au travail

    La minute de silence, idée pas mal, mais tout sera vite oublié une fois que les médias ne s’intéresseront plus à la souffrance au travail et tout continuera de plus belle, la course aux profits, aux chiffres etc, avec les politiques de mobilités, de restructuration dans les entreprises privées comme dans les services publics ..
    et les hommes et les femmes continueront de souffrir au travail....
    J’ai lu quelque part une suggestion de quelqu’un qui proposait de porter des brassards noirs pour témoigner de la solidarité envers un collègue
    qui a mis fin à ses jours.

    Pour essayer de surmonter toute cette période noire au travail (suicides, harcèlement) etc
    à France Télécom et ailleurs, et la sale politique de profit qui sous-tend cela,
    j’ai lu sur ce site on ailleurs une suggestion géniale de quelqu’un
    qui proposait de porter des brassards noirs pout témoigner de la solidarité envers un de nos collègues qui avait mis fin à ses jours.
    Pourquoi ne pas proposer ce brassard noir ou un pin’s noir par exemple ’Fin" mais à tous les salariés, toute la population de France et d’ailleurs comme on il y a eu le petit ruban rouge pour sensibiliser sur les méfaits du sida et ne pas l’oublier....
    Ce brassard noir ou ce pin’s pour ne pas oublier le fléau de la souffrance au travail, pour essayer de rompre l’isolement dans lequel se trouvent beaucoup trop de salariés du public et du privé, de s’engager aussi chacun à être plus solidaire, de ne pas laisser nos collègues seuls dans leur difficultés.....

    Pour plus de chaleur humaine contre les règles froides du profit !
    Mancha Negra

  • De vulcanoo  | 22:54 | 30/09/09 |
    Osons

    Bonsoir Docteur.
    Vous exprimez tellement bien les choses complexes de la souffrance au travail.
    Etre aujourd’hui un fonctionnaire de plus de 45ans à France Télécom ou plutôt Orange, c’est se retrouver dans un statut "d’étoilé".

    On nous parle de mobilité forcée. Moi je parle d’exil, de déportation.

    On veut nous accompagner !! Mais nous n’avons pas besoin de soins paliatifs !! Nous ne sommes pas malades.

    J’accuse mes bourreaux d’avoir porter atteinte à ma dignité et à ma famille !

    Comme vous je citerais un savant célèbre :

    "Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire." (Albert Einstein)

    Au plaisir de vous rencontrer le 14 Octobre 2009 aux assises de l’observatoire du stress.

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