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Modèle agricole

Les alternatives aux pesticides se développent partout… sauf en France

Par Sophie Chapelle (20 mars 2013)

En France, le développement des alternatives naturelles aux pesticides reste un parcours du combattant. La faute aux règlements européens, affirme le ministère de l’Agriculture. Les préparations à base de composants naturels s’échangent pourtant sans problème dans plusieurs pays européens. Enquête sur ces alternatives aux pesticides.

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« Vous voyez cette préparation ? Elle est à base d’ortie et de luzerne et vise notamment à stimuler la croissance des végétaux, à renforcer les défenses et à repousser les pucerons. » Nous sommes près d’Estella en Navarre (Espagne), dans la ferme de Cruz García et de son fils Rubén. Ils ont créé une entreprise familiale qui élabore et vend des extraits de plantes, sans aucun type de conservateur ou d’additif. Ils combinent leurs préparations avec de la valériane, de la sauge, de la lavande, de la camomille, du mille-feuille ou de la consoude. Et n’hésitent pas à les goûter. « Il faut se rappeler que nous sommes faits d’eau et de plantes que nous mangeons », lance Cruz, un brin provocateur. Vous l’aurez compris : ici, point d’engrais chimiques et de cocktails de molécules toxiques allègrement produits par Monsanto, BASF, Bayer ou Syngenta.

La grande fierté de l’entreprise familiale est d’être parvenue à soigner par les plantes des vignes abîmées par la grêle, ou à épaissir et rendre plus vigoureux les sarments. Ce jour-là, ils s’apprêtent à expédier plusieurs dizaines de bidons à un grand viticulteur. « 90 % des produits que nous vendons sont à destination d’agriculteurs conventionnels, précise Rubén. Deux de leurs produits sont actuellement commercialisés en Espagne. Ils n’ont rencontré aucune difficulté avec l’administration pour mettre leurs produits sur le marché, assure Ruben. Ils ont simplement rempli un formulaire de demande, et fourni une étude sur l’efficacité de leurs préparations.

Espagne-France : 1-0

En France, la réglementation est beaucoup plus complexe et coûteuse : la commercialisation de ces préparations requiert l’inscription de leurs substances actives sur une liste communautaire, au même titre que les produits chimiques. 40 000 euros, c’est le coût moyen pour le dépôt d’un dossier. Résultat : aucune « préparation naturelle peu préoccupante », c’est-à-dire à base de composant naturel [1] n’est aujourd’hui reconnue et acceptée officiellement à la vente. « Hormis une recette officielle de purin d’ortie que nous qualifions, nous, de "piquette d’ortie" », souligne Jean-François Lyphout, « ortieculteur » et membre d’Aspro-PNPP, une association qui promeut ces préparations. « Au lieu de faciliter les procédures, les textes réglementaires français créent un blocage évident, qui va à l’encontre de la demande des français de réduire au plus vite l’usage des pesticides », explique-t-il.

Qu’en disent les autorités gouvernementales espagnoles ? « Il y avait un vide juridique pour les fortifiants de plantes. Nous avons donc pris les dispositions nécessaires en créant un arrêté ministériel en 2007 prévoyant un régime simplifié de commercialisation », relate un fonctionnaire du ministère de l’Environnement. Le fort développement de l’agriculture biologique en Espagne a joué un rôle dans la mise en œuvre d’un cadre juridique spécifique. Mais, six ans après sa création, le registre espagnol compte seulement 19 fortifiants [2]. Car l’administration a des difficultés à traiter l’avalanche de demandes. Rubén et Cruz n’ont toujours pas reçu de numéro de registre pour leurs produits, malgré des demandes remontant à 2007...

Le modèle allemand

Un retard très critiqué par l’AEFA, une association de producteurs industriels de fortifiants. Elle milite pour que l’arrêté ministériel évolue afin d’éviter de se retrouver « avec des produits qui ne sont pas des fortifiants, commercialisés en totale liberté et sans le moindre contrôle », explique José Ignacio Castillo. « Nous avons découvert la loi de protection des végétaux en Allemagne qui distinguait les fortifiants, et avons décidé de la traduire en espagnol. Puis nous nous sommes rendus au ministère en disant que nous avions besoin d’un registre similaire à celui de l’Allemagne. »

Car à Berlin, les choses bougent. Pour se mettre en conformité avec un règlement européen de 2009 [3], l’Allemagne vient de réviser sa réglementation. « Nous sommes très heureux d’avoir pu conserver la catégorie des fortifiants, que nous pouvons utiliser en agriculture pour protéger les plantes », témoigne Stefan Kühne du JKI, un institut en charge de l’évaluation des fortifiants de plantes. La procédure d’inscription reste simple : un formulaire de notification à remettre à l’Office fédéral de la protection des consommateurs et de la sécurité alimentaire, avant la mise sur le marché. « Quant à la procédure d’enregistrement, elle demeurera accessible au plus nombre », assure Stefan. Le coût de l’examen général de la demande devrait avoisiner les 290 euros en Allemagne... contre 40 000 euros en France !

Lobby de l’industrie chimique

Près de 500 produits étaient inscrits dans la catégorie des fortifiants en Allemagne. Avec la nouvelle loi, tous ces produits doivent être réévalués avant d’envisager une réinscription. Mais Stefan reste confiant. « Les préparations de plantes, qui représentaient 46 % des produits inscrits, devraient retrouver leur place ». En revanche, des produits comme la poudre de lait ou le vinaigre blanc pourraient être considérés comme des « phyopharmaceutiques », un qualificatif appliqué aux pesticides chimiques. Leur commercialisation s’avérera donc beaucoup plus coûteuse. Les autorités publiques allemandes pourraient être aussi beaucoup plus strictes avec les produits à base de micro-organismes, auparavant autorisés.

« Prenons l’exemple du compost du jardin qui recèle une grande diversité de micro-organismes. Beaucoup d’entre eux sont bénéfiques aux plantes, d’autres sont des pathogènes, et les autorités vont maintenant nous demander des millions d’euros pour les enregistrer », s’emporte Helmut Junge, responsable d’une petite entreprise allemande de biotechnologie. Depuis quelques années, il commercialise un produit à base de bactéries, qui colonisent les racines des plantes de façon à ce que les pathogènes ne puissent pas se développer. Avec la nouvelle réglementation, ce produit pourrait être exclu de la catégorie des fortifiants. « Cette situation est le résultat du lobby des grosses compagnies pour faire cesser l’activité des plus petites », confie-t-il. Pour le moment, la nouvelle liste allemande de fortifiants ne comprend que 46 produits, contre 500 auparavant.

« Produits naturels alternatifs »

A Oberndorf, une petite ville autrichienne située dans la région de Salzburg, Helmut Rampler développe depuis 25 ans des « produits naturels alternatifs » pour la protection des plantes. Lui-aussi regarde avec attention la situation en Allemagne. Car les autorités autrichiennes suivront sans doute le cadre juridique allemand. L’un de ses produits, qui vise à régénérer les micro-organismes du sol pour revigorer les plantes, et ainsi réduire la consommation d’engrais artificiels et de produits phytosanitaires, est directement concerné. « Pour le moment, c’est surtout en France que les entreprises rencontrent des difficultés pour distribuer nos produits car il n’existe pas de catégorie pour les fortifiants. On doit choisir entre les pesticides et les fertilisants, et entre les deux il n’y a rien. »

Illustration de ces blocages : l’Institut technique de l’agriculture biologique travaille depuis 2008 sur des demandes d’homologation. En janvier 2013, aucun d’entre eux n’avait encore abouti. « Même des produits aussi anodins que le sucre, l’huile de colza ou le vinaigre restent en France bloqués sur une liste d’attente, témoigne Jean-François Lyphout de l’Aspro-PNPP. Les préparations naturelles peu préoccupantes répondent à la demande des agriculteurs, des jardiniers, des collectivités locales et d’un nombre croissant de consommateurs. Leur avenir dépend de la volonté politique de faire aboutir ce dossier ». Face à ce blocage, le commerce des pesticides illégaux s’envole. Au détriment de la santé publique.

Sophie Chapelle

@Sophie_Chapelle sur twitter

Photo : FlickR

Notes

[1Le terme « Préparations naturelles peu préoccupantes » (PNPP) est issu de la Loi sur l’eau et désigne les préparations à base de composant naturel comme la prêle, l’ortie, la fougère, l’argile, le vinaigre blanc ou le petit lait. Utilisées pour renforcer la capacité des plantes, ces préparations prennent la forme d’extrait fermenté, de décoction, d’infusion ou de macération.

[2Le registre est consultable sur le site du Ministère de l’Environnement (rubrique « Registro de otros medios de defensa fitosanitaria »).

[3Le règlement européen 1107/2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques amène chaque pays européen à revoir sa réglementation en matière de (phyto)fortifiants, moyens naturels d’aide aux plantes ou préparations naturelles peu préoccupantes.

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En savoir plus

Aller plus loin : télécharger l’étude sur la réglementation européenne relative aux PNPP : état des lieux en Espagne, Autriche et Allemagne.

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  • 1 - De Toto  | 13:11 | 20 mars 2013 |

    Merci pour l’article.

    1. Le titre de l’article parle de pesticide, mais le corps de l’article parle de "fortifiant". Parle-t-on d’engrais ou de protection contre les ravageurs ?

    2. Quels sont les rendements (produit + main d’oeuvre) de ces produits sur de grandes exploitations, afin de pouvoir comparer leur efficacité avec les engrais et pesticides synthétiques ?

    3. "« Prenons l’exemple du compost du jardin qui recèle une grande diversité de micro-organismes. Beaucoup d’entre eux sont bénéfiques aux plantes, d’autres sont des pathogènes, et les autorités vont maintenant nous demander des millions d’euros pour les enregistrer », s’emporte Helmut Junge, responsable d’une petite entreprise allemande de biotechnologie" : ces préparations étant destinées à être épandues sur des fruits et légumes, on peut quand même trouver normal que les autorités s’assurent qu’elles ne vont pas empoisonner les gens.
    Après tout, c’est bien la critique que font les écologistes à propos des pesticides "chimiques" (de synthèse).

    Répondre

    • De Lyphout  | 08:19 | 21 mars 2013 |

      Réponse à Toto
      Les Pnpp ne sont pas forcément à mettre en parallèle avec les engrais ou pesticides chimique.
      Leur complexité et leur diversité (+ de 500 en Allemagne) permettent une approche plus professionnelle du métier de paysan ou de jardinier (observation, transmission des savoirs..).
      Depuis la fin de la guerre, la chimie est devenue la règle. Le commerce a pris la place du savoir, le paysan est devenu un applicateur au nom du progrès dont on mesure les grandes limites aujourd’hui.
      Le secteur ou la reconversion en bio est la plus grande, c’est en viticulture. Les enjeux économiques pour les producteurs ne sont pas minces et pourtant, les conversions continuent.
      Dans le secteur petits fruits, nous avons réussi en peu de temps à réduire les pesticides et le engrais des 2 tiers avec de simples purins.
      pour l’instant, les autorités ne cherchent même pas à s’assurer d’une innocuité quelconque puisqu’il n’y a aucune recherche dans le domaine public.
      Il est évident que le sucre et le vinaigre comme l’ail que nous ingérons peuvent devenir toxiques pour la santé des lobbies si nous les appliquons sur les plantes. Toxiques en France mais dans aucun autre pays, je vous laisse apprécier la pertinence de ces interdits.Pas sûr que le Ministère de l’Agriculture en France, par ses blocages, affiche la transparence et garantisse la neutralité que nous serions en droit d’attendre.

      Répondre

  • 2 - De Eric  | 20:50 | 20 mars 2013 |

    Si la France était une démocratie et non un gouvernement non représentatif, les alternatives aux pesticides seraient homologuées très rapidement car le peuple serait souverain. Malheureusement, les Français s’attaquent aux conséquences de l’absence de démocratie au lieu de s’attaquer à cette dernière, si bien que rien ne change.

    Si vous voulez savoir ce qu’est la démocratie, je vous invite à visiter le site de la Coalition Nationale pour la Constituante : http://lacnc.fr/

    Répondre

  • 3 - De Pages Vertes  | 10:54 | 25 mars 2013 |

    C’est pourtant simple de mettre des actions concrètes en place. En Belgique, la région Bruxelloise va dans le bon sens en ce qui concerne les espaces publics.

    Répondre

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