BASTA !
Accueil > Chroniques > « Liberté de conscience » des maires ou atteinte à la neutralité de l’État ?

Mariage pour tous

« Liberté de conscience » des maires ou atteinte à la neutralité de l’État ?

Par Eros Sana (22 novembre 2012)

Quand un maire homophobe refuse d’appliquer une loi, c’est sa « liberté de conscience ». Une femme voilée dans la rue, c’est une « atteinte à la laïcité »... Les dernières déclarations de François Hollande sur la possibilité pour les maires de refuser de célébrer le mariage pour tous n’ont pas seulement amoindri la portée de cette réforme. Elles constituent également une remise en cause de la neutralité de l’État et du principe de laïcité.

  • Réagir à cet article
  • Recommander à un-e ami-e
  • Augmenter la taille du texte
  • Diminuer la taille du texte
  • Imprimer

Ce 20 novembre, lors de son allocution à l’occasion du congrès des Maires de France, le président de la République a peut-être définitivement dévoyé le concept de laïcité. En se prononçant sur l’application de la future loi garantissant le mariage pour tous, François Hollande a, tout en rappelant que « les maires sont des représentants de l’État », affirmé que « la loi s’applique pour tous dans le respect de la liberté de conscience ». « Les possibilités de délégations (d’un maire à ses adjoints, ndlr) existent et peuvent être élargies », a-t-il précisé.

Cette déclaration avait pour but d’apaiser la colère d’une partie des maires de France, soutenus voire poussés par les franges conservatrices de l’Église catholique, qui menaçaient de refuser de célébrer des mariages de personnes de même sexe. Certains de ces maires étaient ostensiblement présents le 17 novembre dans des cortèges d’opposants au « mariage gay ».

Mais le président de la République est le premier magistrat de France. Le maire est le premier magistrat de sa ville. Ils sont censés faire respecter et appliquer la loi. La déclaration de François Hollande vient affaiblir la portée de la future loi sur le mariage pour tous. Elle semble instaurer une sorte de droit au tri sélectif. Demain, selon la ville et les convictions des maires, les couples homosexuels verront l’exercice effectif de leur droit au mariage soumis à une incertitude [1]. Toute mairie devra accepter de célébrer le mariage pour tous. Mais par « liberté de conscience », certains élus délégueront cette mission à leurs collègues, pour ne pas avoir à appliquer eux-mêmes une loi dont ils sont pourtant les dépositaires.

Un dévoiement de la neutralité de l’État

Pire : en fondant la possibilité pour les maires de refuser de célébrer eux-mêmes une cérémonie de mariage universel, François Hollande viole la loi de 1905. Cette loi « de séparation des Églises et de l’État » instaure deux principes fondamentaux : la garantie de la liberté de conscience et la neutralité de l’État. La liberté de conscience est garantie pour tous les citoyennes et citoyens. Alors que la neutralité de l’État doit être garanti par tout agent de l’État. Les « édiles » sont officiers d’état civil. Leur permettre, en ce qui concerne le mariage universel, de se « cacher » derrière la clause de conscience revient à violer le principe de neutralité de l’État. Cela reviendrait à faire perdre son caractère laïc au mariage, en étant confronté, en allant à la mairie, non plus à un officier d’état civil mais à un officier du culte.

L’évolution des rapports à la laïcité entraine des débats passionnés et controversés, depuis plusieurs années. Avant tout vis-à-vis de l’islam, autour de la question du port du voile à l’école ou du voile intégral dans la rue. Nombreux sont les juristes, sociologues et politiques qui se sont (en vain) opposées à des lois qui dévoyaient la laïcité, en faisant peser le principe de neutralité non plus sur la puissance publique mais sur les individus, tout en ne respectant pas leur liberté de conscience.

Face aux vives critiques, François Hollande a déclaré le 21 novembre « retirer » l’expression « liberté de conscience ». Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, a précisé que « la clause de conscience » évoquée par le président de la République n’est pas prévue dans la loi qui va être présentée à l’Assemblée nationale. Si les propos de François Hollande ne se limitaient pas au cénacle des maires, mais se traduisaient dans le domaine législatif ou règlementaire, la portée de l’une des réformes majeures de son quinquennat pour l’égalité de toutes et tous devant le mariage aurait été considérablement amoindrie ; mais le président de la République aurait également et durablement dévoyé le principe de laïcité.

Eros Sana

Photo : Les Inrocks

Notes

[1Le Figaro recense 416 communes où aucun élu ne voudrait célébrer un mariage entre deux personnes du même sexe, les maires et l’ensemble de leurs adjoints s’étant déclarés opposés au projet de loi. Source

Cet article vous a intéressé ? Basta ! a besoin de ses lecteurs
pour poursuivre son travail, faites un don.

  • twitter
  • facebook
  • delicious
  • google

Réagir à cet article

  • 1 - De fabien  | 08:51 | 23 décembre 2012 |

    en partant du principe que l etat et la loi a trouvée légitimité, utilité publique et représentative, on peut penser que l etat est neutre, mais n est ce pas un peu naif ?

    aucun etat est neutre, la vie est régie par des individus avec leur conscience propre, la religion (toutes confession confondues) est presente un peu partout, l ’exemple le plus évident est les USA ou même le president s en remet a DIEU, la LAICITE est une idée francaise, elle est liée a l EGALITE et c est bien, mais limitée dans la réalité au quotidien,

    un maire par exemple issu d une ville ou la religion est presente (catholique ou musulman ou juif...) sera forcement obliger de considerer cette population NON LAIQUE,

    la loi sur le MARIAGE HOMO est dans ce meme sens exclusivement préparée pour les HOMO (la notion de "mariage pour tous" etant tragiquement fausse heureusement), cela avantage la population communautariste des GAY, et désavantage un coupe homme+femme par rapport a l adoption et l affiliation, comme en angleterre ou belgique cette loi va servir pour 1% des HOMO, sans compter le mécontentemment d une partie non négligeable de la population francaise...

    qui veut écoute qui ? faire une loi c est pa avant tout POUR TOUS ?

    FABIEN

    Répondre

L'actualité du droit au logement
Nos vidéos

Débattre

Services publics

Quand François Hollande encourage la privatisation de l’eau en Grèce

Par Rédaction

Lors de son déplacement en Grèce en février, François Hollande a appelé les entreprises françaises à investir dans la terre et l’eau. Dans une lettre ouverte, Save Greek Water rappelle que ces biens communs n’appartiennent à personne. « L’eau n’est pas seulement un bien commun, c’est le symbole de la justice et de la liberté », écrit ce mouvement, qui considère que l’Europe se comporte en « oligarchie anti-démocratique ».

[Lire la suite]

ça bouge !

Mesures d’austérité

Union européenne : des centaines de juristes appellent au respect des droits sociaux

Plus de 545 juristes spécialisés en droit du travail et en droit social réclament que l’Union européenne respecte et promeuve les droits sociaux fondamentaux, dans le cadre des mesures liées à la crise. Élaboré par les membres du Réseau d’experts en droits syndicaux transnationaux (TTUR), leur manifeste contribue à jeter des ponts entre le monde universitaire et le mouvement syndical, face aux politiques d’austérité menées par la Troïka.

[Lire la suite]
Creative Commons License Sauf mention contraire, le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons | CGU  | Nous contacter | Mentions légales | Spip | RSS 2.0 fil rss
Avec le soutien de la région Ile-de-FranceIle-de-France et la Fondation pour une Terre HumaineFondation pour une Terre Humaine