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Discriminations

Ces agriculteurs à qui on refuse le droit de vote

Par Sophie Chapelle (12 septembre 2012)

Ils sont plus de 60 000, exercent pour la plupart le métier d’agriculteur, cotisent au régime agricole... mais ne bénéficient pas du droit de vote aux élections professionnelles, ni de l’ensemble des droits sociaux. La raison ? Trop petite surface, trop petit revenu. La Confédération paysanne a lancé une campagne pour la reconnaissance des droits de ces « cotisants solidaires ». Enquête sur ces paysans de seconde zone, pas assez productifs pour voter.

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Imaginez un règlement qui vous interdise de voter aux élections professionnelles et prud’homales pour l’unique raison que votre salaire est trop modeste... C’est pourtant bien ce qui se passe pour 61 417 petits agriculteurs, appelés « cotisants solidaires ». Soit 12% du monde agricole. Ils dépendent du régime agricole, cotisent à la Mutualité sociale agricole (MSA) – l’organisme de protection sociale obligatoire des salariés et exploitants du secteur en France – mais ne disposent que de droits très restreints.

Les chambres d’agriculture, dont les élections auront lieu en janvier 2013, les instances de la MSA ou les tribunaux paritaires, leur sont fermés. Pas d’éligibilité, pas de droit de vote. Et ce, même dans le cas où l’agriculture constitue leur activité principale. Cotiser à la MSA ne leur ouvre aucun droit à l’assurance maladie, à la retraite ou aux allocations familiales [1]. Les cotisants solidaires ne bénéficient pas non plus des aides à l’installation, ni du droit à construire un logement en zone agricole. Et l’accès au foncier ? « Si une parcelle est en vente et qu’un cotisant solidaire est intéressé, il n’est pas prioritaire », déplore Michel David, secrétaire national de la Confédération paysanne.

Trop petit pour voter

La raison de cette discrimination ? Une trop petite surface, et une trop petite production. « L’idée au départ de cette cotisation était de faire contribuer aux caisses de la MSA ceux qui avaient des terres et qui n’en faisaient rien », explique Michel David. Une manière notamment d’encourager les retraités à louer ou à vendre leur terre. «  Le problème aujourd’hui c’est qu’avec ce "faux statut", non seulement les cotisants solidaires ne sont pas considérés comme des agriculteurs, mais ils sont en plus privés de tous les droits, sociaux et politiques ».

« C’est une situation complètement injuste quand on sait que les conjoints collaborateurs [les conjoins d’exploitants agricoles, au nombre de 47 670, selon la MSA, ndlr] ont le droit de vote, alors que certains d’entre eux n’aident que rarement ou exercent une autre activité professionnelle », s’insurge Michel David. « C’est vrai que l’on compte parmi les cotisants solidaires des pluriactifs, des avocats voir même des chanteurs qui possèdent des terres, mais ce n’est pas pour eux que l’on se bat. On demande le droit de vote pour tous ceux qui ne peuvent pas se présenter alors qu’ils sont très engagés ».

De plus en plus d’installations

Ce statut de seconde zone est conditionné à la surface mise en production. Est considérée comme cotisant solidaire, une personne qui exploite une surface comprise entre 1/8ème et une demi « surface minimum d’installation » (SMI). Celle-ci varie entre les départements et selon les cultures. Dans l’Aude par exemple, quelqu’un qui exploitera entre 11,5 et 23 hectares sera considéré comme cotisant solidaire. A partir de 23 ha, la personne est reconnue exploitant agricole et bénéficie de tous les droits sociaux et politiques associés.

Il existe aussi des équivalences entre les cultures. Un hectare de maraîchage correspond par exemple à 10 hectares de grande culture. Mais certaines productions, comme la spiruline (une algue utilisée comme complément alimentaire), ne sont toujours pas répertoriées. Il est cependant possible de s’affilier en tenant compte du temps de travail. Si l’activité représente entre 150 et 1 200 heures de travail par an, on devient redevable de la cotisation de solidarité. En Auvergne ou en Languedoc-Roussillon, les cotisants solidaires représentent ainsi la moitié des installations agricoles ! Dans l’Aude, 40 % des nouveaux installés en 2010 ont ce statut [2]. Parmi eux, on trouve des petits agriculteurs, des pluri-actifs et des « néoruraux ». 19 000 cotisants solidaires se considéraient, en 2008, comme des agriculteurs, selon une étude de l’organisme de formation Vivea.

Pas le droit de vendre leurs produits

Pourtant, un cotisant solidaire ne dispose pas, forcément, du droit de commercialiser sa production. La vente suppose d’être affilié aux régimes d’assurance maladie, retraite et allocations familiales... ce qui n’est pas compris dans la cotisation de solidarité. « Une bonne partie des cotisants solidaires sont des petits producteurs en Amap (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne), souligne Michel David. Il est aberrant qu’ils n’aient pas le droit de vendre leurs produits à cause d’une trop petite surface ». L’application des règlements n’est heureusement pas la même partout. Certains départements reconnaissent l’installation progressive dans le cadre d’accords [3].

La Confédération paysanne a décidé de se battre pour que les cotisants solidaires bénéficient de l’égalité des droits. D’autant que le premier dépôt pour les inscriptions sur les listes électorales, pour les élections aux chambres d’agriculture de janvier 2013, doit se faire avant le 15 septembre.« L’enjeu à court terme est d’obtenir l’égalité politique entre tous les paysans actifs », assure le secrétaire national de la Confédération paysanne. Outre une lettre ouverte envoyée au Président de la République, le syndicat a également déposé un projet de texte règlementaire auprès de Stéphane le Foll, ministre de l’Agriculture. Ce dernier a répondu fin août que l’« on ne changeait pas les règles à quelques mois d’un scrutin ». Un argument qui ne tient pas, selon Michel David. « Ils ont bien changé le seuil de la représentativité en juillet. La véritable raison, c’est qu’ils ne veulent pas déplaire à la FNSEA ». Le profil des cotisants solidaires, néoruraux ou petits agriculteurs pour l’essentiel, ne correspond pas vraiment aux affiliés du syndicat majoritaire...

Le droit de vote pour commencer

Progressivement, à force de pressions, les cotisants solidaires reconquièrent leurs droits : droit à la formation ainsi qu’à l’assurance accident du travail et maladies professionnelles. L’Assemblée générale de la Mutualité sociale agricole Grand Sud (regroupant les caisses de l’Aude et des Pyrénées-Orientales) a voté en 2011 un vœu [4] pour l’intégration des cotisants de solidarité dans la catégorie des exploitants, avec les droits afférents. La caisse centrale de la MSA reconnaît également vouloir s’affranchir du critère « surface » afin d’intégrer à terme les cotisants de solidarité.

Des élus, parlementaires ou sénateurs, ont d’ores et déjà interpellé le gouvernement à ce sujet [5]. La Confédération paysanne demande que cette reconnaissance soit suivie d’une concertation sociale afin d’engager le débat avec l’ensemble des partenaires sur la capacité contributive des cotisants solidaires, une demande également émise par la MSA. L’une des conséquences sera le transfert de ces actifs agricoles vers un régime et une couverture sociale en rapport avec la nature de leur activité. Il y a quelques jours, Michel David a rendu symboliquement sa carte d’électeur politique au ministre de l’Agriculture. « Je lui ai dit que je la reprendrai quand mes copains auront aussi le droit de vote ».

Sophie Chapelle

Notes

[1Le montant de la cotisation est égal à 16% des revenus professionnels agricoles auxquels il convient d’ajouter 8 % de CSG et CRDS. En 2007, le montant moyen de cette cotisation était de 200 euros/an

[2Selon le journal de la Chambre d’agriculture de l’Aude (2e trimestre 2011).

[3Entre les ADEAR (Association pour le développement de l’emploi agricole et rural) et les Chambres d’Agriculture.

[5Voir notamment la question de Brigitte Allain (députée de Dordogne) au ministre de l’Agriculture.

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  • 1 - De raimane  | 13:01 | 12 septembre 2012 |

    « Il y a trois sortes de tyrans.

    Les uns règnent par l’élection du peuple,
    les autres par la force des armes,
    les derniers par succession de race. »

    « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. »

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire

    http://www.desobeissancecivile.org/servitude.pdf

    Répondre

  • 2 - De kojah  | 11:22 | 13 septembre 2012 |

    Tiens, le cens existe toujours ?

    Si c’est pas un aveu de dictature économique ça !

    Emmanuel-Joseph Sieyès considérait que le vote est une fonction et que par conséquent seuls les individus ayant les capacités (intelligence, niveau économique) d’exercer cette activité peuvent l’exercer. Selon cette théorie, seuls « les actionnaires de la grande société » seraient suffisamment légitimes pour exercer l’activité de vote. Sieyès distingue les « citoyens actifs », ceux qui paient suffisamment d’impôts directs et qui sont capables de voter, des citoyens passifs, dont la richesse ne justifie pas une imposition, et incapables de voter. Sieyès justifie cette position en constatant que seuls les citoyens riches contribuent à la bonne marche de l’économie nationale et qu’il est par conséquent juste qu’ils influent sur la vie politique par le truchement du vote.


    wikipedia:suffrage censitaire

    Répondre

  • 3 - De Lionel  | 15:09 | 16 septembre 2012 |

    Les intentions de la Conf’ sont honorables.
    Mais je doute que la priorité revienne à la reconnaissance du droit de vote aux élections professionnelles !
    Vous parlez des questions de santé.
    Vous connaissez comme moi le problème lié à la CMU à laquelle tous les cotisants solidaires doivent être affiliés, si nous n’avons pas les moyens de cotiser à une caisse complémentaire maladie, nous n’avons pas accès aux soins de qualité.
    Je me suis vu refuser deux fois des soins dentaires dans le Tarn par des dentistes qui n’ont pas le droit de le faire mais qui, dans les faits ne soignent pas les "CMU"...
    Les cotisations dont nous ne sommes pas exonérés sont de l’ordre de 400€ /an, une pécadille direz-vous, mais où va cet argent qui ne nous donne aucun droit ?
    La question du droit de bâtir est cruciale elle aussi et ce non droit a des répercussions fort opportunes pour les gros agriculteurs :
    Un agriculteur part en retraite, il laisse ses terres mais conserve son habitat.
    Or un jeune agriculteur qui se porte acquéreur se voit refuser le droit de construire, qu’il s’agisse d’habitation ou de bâtiment agricole....
    Il est donc contraint à deux situations, ou il abandonne ou il acquiert une terre plus vaste avec habitation.
    Il est donc contraint à contracter des crédits "à mort" ( sachant qu’il a peu de chances de survie dans ces conditions ) ou à changer de métier !
    Les terres de grandes superficie qui ne présentent pas ces inconvénients sont assez fréquemment en vente mais seuls les riches s’en emparent ( oui, les domaines ne sont achetés que par le gratin, les gros agriculteurs ne s’intéressent qu’à la terre, ils ont déjà les habitations ).
    Il est donc incontournable de payer un loyer pour un habitat souvent assez éloigné de l’exploitation, donc d’engager des frais de fonctionnement que n’ont pas les plus gros !!!
    Nous sommes dans la logique néolibérale qui veut que seuls les riches peuvent devenir riches et que les pauvres ne seront que plus pauvres, alors les élections syndicales vous comprendrez que nous autres cotisants solidaires nous nous asseyons dessus, c’est le cadet de nos soucis.
    Résultat de l’équation, il n’y a pas de terre qui corresponde aux critères de la MSA, elles sont ou trop réduites ou trop grandes, les petits paysans sont voués à disparaître telle est la volonté de l’UE, il faut savoir qu’il existe une directive parlant de "l’éradication des petits exploitants...", ce qui me glace, je ne me sens pas un parasite en produisant mes légumes de qualité !!!
    Si je désire conquérir mes droits ( comme dans l’arène ) il me faudra cotiser aux alentours de 3000€ / an, donc renoncer au RSA, donc voir mes revenus baisser dramatiquement.
    Syndicalistes de tous horizons, vous vous réveillerez un jour, à n’en pas douter, lorsque les petits exploitants auront tous été impitoyablement effacés du territoire et que nos denrées alimentaires ne viendront plus que d’un autre continent !
    Totalement à côté de la question les gens là...
    Sophie, je vous crois très motivée, alors faites donc la démarche d’aller plus avant dans l’analyse du problème, nous méritons un peu plus qu’une vague promesse de droit à élire des gens que nous ne connaissons même pas et qui ne défendent qu’eux-mêmes.
    Petit aparté : quel dommage que si peu de gens prennent la peine de partager leurs impressions sur ce site qui est un des derniers ( ... ) où le dialogue est de rigueur !

    Répondre

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