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Catastrophe environnementale

Fuite de gaz en mer du Nord : Total totalement dépassé

Par Sophie Chapelle (29 mars 2012)

Après le golfe du Mexique, après les côtes de Rio, voici la mer du Nord. La plateforme gazière de Total au large de l’Écosse menace d’exploser à la suite d’une fuite massive et incontrôlée. À chaque fois, ces accidents se déroulent sur des forages de plus en plus profonds. Ou quand les compagnies pétrolières jouent aux apprentis sorciers pour aller chercher les ultimes ressources en hydrocarbures.

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C’est un mauvais remake de Deepwater Horizon qui se joue actuellement au large de l’Écosse, en mer du Nord (lire nos articles). Depuis le 25 mars, du gaz naturel s’échappe massivement de la plateforme Elgin-Franklin, exploitée par Total. La compagnie pétrolière a fait évacuer les 238 employés de sa plateforme dans la nuit du 25 au 26 mars. La compagnie anglo-néerlandaise Shell a également évacué 85 employés se trouvant sur une autre plateforme et un puits à quelques kilomètres de Elgin-Franklin. Une zone d’exclusion a été décrétée pour les navires, de 2 milles marins autour de la plateforme (soit 3,7 km), et une autre pour les avions, de 3 milles (5,6 km).

Car c’est bien le risque d’une explosion qui est redouté. Alors qu’une torchère de la plateforme brûle encore, des dizaines de tonnes de gaz ont envahi l’atmosphère, formant un nuage visible à des kilomètres à la ronde. Composé principalement de méthane, ce gaz est inflammable et pourrait, au contact de la torchère, provoquer une puissante explosion. La compagnie aux 12 milliards d’euros de bénéfices se veut rassurante, évoquant l’absence de risque « en raison des conditions météorologiques ». Pour le moment, le vent d’ouest pousse le nuage de gaz dans la direction opposée à la torchère. Mais « par mesure de sécurité », précise le groupe, quatre navires se trouvent près des lieux, « prêts à intervenir ». Parmi eux, deux navires transportent des équipements anti-incendie. En parallèle à ce nuage de gaz, une nappe d’hydrocarbures d’environ 12 km2 s’est répandue en surface.

Six mois pour colmater la fuite

Cette fuite, située à environ 240 km au large de la ville écossaise d’Aberdeen, est d’ores et déjà considérée comme « le plus gros incident pour Total en mer du Nord depuis au moins dix ans », a reconnu le groupe. Les origines de la fuite sont encore incertaines. Un puits d’extraction serait percé à 4 000 mètres de profondeur, et les vannes de sécurité ne parviendraient pas à contenir le gaz remontant à la surface. Deux solutions sont pour le moment évoquées : « L’une consiste à creuser un puits de secours, ce qui pourrait prendre environ six mois. L’autre est une intervention sur la plateforme pour sceller le puits (...), ce qui serait une option plus rapide. »

Six mois… Pourquoi un tel délai ? Le gisement de pétrole Elgin-Franklin est situé exactement à 5 300 mètres de profondeur. Le gaz sous forte pression (1 100 bars) atteint une température de 190 °C ! Des conditions extrêmement difficiles. À titre de comparaison, le puits Macondo dans le golfe du Mexique, où s’était produit l’explosion qui a détruit la plateforme Deepwater Horizon en avril 2010, atteignait une pression de 900 bars. À noter aussi, relève France Soir, qu’au-dessus de 180 °C les systèmes électroniques qui permettent l’analyse en temps réel des structures géologiques forées sont inopérants. La compagnie prouve qu’elle n’est pas meilleure que British Petroleum (BP). Il avait fallu trois mois à BP, en 2010, pour endiguer la catastrophe de Deepwater Horizon, alors que 53 000 barils de pétrole par jour étaient relâchés.

Apprentis sorciers

Pour l’association les Amis de la Terre, « cette exploitation, que Total présentait comme une véritable "performance technique", est maintenant complètement hors de contrôle ». « Une fuite en avant » dénoncée par Greenpeace, qui reproche aux compagnies de chercher à « forer toujours plus loin, plus profond, plus risqué ». « En octobre 2011, le Parlement européen avait adopté un rapport appelant au renforcement des règles plus strictes en matière de sécurité des plateformes pétrolières et gazières, rappelle Sandrine Bélier, députée européenne d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). Ce nouvel incident démontre une nouvelle fois l’urgence qu’il y a à agir en ce domaine et la nécessité d’un moratoire sur toute nouvelle exploitation en pleine mer. » D’autant qu’une exploitation de gisements pétroliers en mer Méditerranée pourrait être prochainement envisagée.

La dernière catastrophe majeure en mer du Nord remonte à 1988, avec l’explosion de la plateforme gazière Piper Alpha, opérée par Occidental Petroleum, qui avait tué 167 travailleurs. Avant son évacuation, la plateforme Elgin-Franklin produisait 9 millions de mètres cubes de gaz par jour, l’équivalent de 3 % de la production britannique de gaz naturel, auxquels s’ajoutaient 60 000 barils par jour de brut léger. Total indique sur son site internet qu’il pourrait s’attaquer à des gisements encore plus profonds, à plus de 6 000 mètres. À cette profondeur, il faut développer des techniques encore différentes car les températures approchent les 300 °C et la pression est de l’ordre de 1 500 bars. Un accident ou une fuite seraient encore plus irréversibles. Après l’enfouissement industriel de CO2, Total continue de jouer aux apprentis sorciers.

Sophie Chapelle

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