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Société de consommation

Bernard Stiegler : « Le marketing détruit tous les outils du savoir »

Par Rédaction (20 mars 2012)

Vous êtes fatigués des petites phrases, des analyses politiques et médiatiques incapables de se projeter au-delà du prochain sondage ? Basta !, en partenariat avec Soldes, la revue « pop et intello », vous propose une interview fleuve du philosophe Bernard Stiegler. Disciple de Derrida, il dirige l’Institut de recherche et d’innovation et a cofondé l’association Ars Industrialis. Face à la domination du marketing et à l’hégémonie du capitalisme financier, qui font régresser nos sociétés, il est urgent, pour Stiegler, de changer de modèle : passer d’une société de consommation à une économie de la contribution, qui aurait pour pilier la révolution numérique.

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Texte publié intégralement dans la revue Soldes [1], que vous pouvez vous procurer dans l’une de ces librairies ou lors de l’événement organisé au Point éphémère à Paris le 24 mars (voir à la fin de l’article).

Peut-on sortir de l’ère industrielle ?

J’ai la conviction profonde que ce qu’on appelle humain, c’est la vie technicisée. La forme de vie qui passe par la technique, qu’elle soit du silex taillé ou du silicium, organisée comme aujourd’hui par un microprocesseur ou par autre chose. Dans tous les cas, nous avons affaire à de la forme technique. L’individuation psychique, c’est-à-dire la manière de devenir ce que je suis, l’individuation collective, la manière dont se transforme la société dans laquelle je vis, et l’individuation technique, la manière dont les objets techniques se transforment, sont inséparables. Un homme qui vit sur une planète où il y a un million d’individus n’est pas le même homme que celui qui vit dans une société où il y a sept milliards d’individus. Sept milliards, cela veut dire sept mille fois plus ! Ce sont des facteurs colossaux.


Quand on appréhende les questions dans leur globalité, il est inconcevable de faire face à cette poussée démographique avec des moyens non industriels. Ce n’est pas possible. La question n’est pas de sortir du monde industriel, parce que ça, c’est du vent. Les gens qui disent cela sont des irresponsables ! La question est d’inventer une autre société industrielle, au service de l’humanité et non pas du capital. Des gens ont rêvé de cela. On les appelait des communistes. Marx est le premier philosophe à avoir dit que l’homme est un être technique. Mais Marx et le marxisme, c’est très différent ! Il faut repenser en profondeur, premièrement, qu’est-ce que la technique pour l’être humain ; deuxièmement, sa socialisation ; et troisièmement, le projet d’économie politique qui doit accompagner une industrialisation. Le problème n’est pas l’industrie, mais la manière dont on la gère. Elle est sous l’hégémonie du capitalisme financier.

D’où vient cette hégémonie du capitalisme financier ?

En 1977, au moment du mouvement punk, c’est l’enclenchement d’une catastrophe annoncée. La droite radicale pense : il faut remplacer l’État par le marketing. En 1979, arrivent Thatcher puis Reagan en Grande-Bretagne et aux États-Unis, les conservateurs tirent les conséquences de ce qu’on appelle la désindustrialisation. L’énorme RCA (Radio Corporation of America, ndlr) est rachetée une bouchée de pain par Thomson, l’électronique part au Japon, Thatcher a compris que la grande puissance du Commonwealth touche à sa fin. Donc, pour pallier à la déroute de la puissance industrielle, ils se lancent tous les deux dans la spéculation financière. Tout ce système qui s’est écroulé en 2008 a été mis en place à cette époque, c’est l’école de Chicago. Ils dérèglent tout, les puissances publiques, le système social, et de manière systématique. Ils vont tout dézinguer. La conséquence de tout cela, c’est la destruction des savoirs et une nouvelle prolétarisation généralisée.

Comment s’opère cette destruction des savoirs ?

Les institutions familiales, l’éducation, l’école, les systèmes de soin, la sécurité sociale, les partis politiques, les corps intermédiaires : tous les outils du savoir sont systématiquement détruits, le savoir-faire (les métiers, les techniques), le savoir-vivre (le comportement social, le sens commun), le savoir-penser (la théorisation de nos expériences). Les lieux où se développaient ce que les Grecs et les Romains nommaient la schola. Tout cela a cédé face au goût vers la satisfaction immédiate, à la pulsion infantile égoïste et antisociale. Alors que le désir est le départ d’un investissement social.

Aujourd’hui, 180 millions de Chinois sont dépressifs et partout ailleurs les gens sont dépressifs. C’est grave, plus personne n’est pilote, l’avion vole de lui-même. Nous ne sommes pas encore dans l’apocalypse, nous sommes dans un « ton apocalyptique » qui est perçu par tout le monde. Dans les rues à Paris, au bistro en face, là, vous discutez avec les gens, il y en a de toutes les nationalités et ils sont tous d’accord sur une chose, c’est que ça va mal et que personne ne voit comment sortir de là. L’organisation de la destruction de tout cela, c’est le marketing. C’est le fer de lance programmé depuis 1979 par les économistes libéraux de l’école de Chicago.

Le marketing triomphant… ?

Ce qui s’est mis en place dans les années 1950 avec le développement des médias de masse, c’est le projet d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud. Edward Bernays, concepteur du "public relation", est convaincu que pour faire adopter des idées ou des produits par des individus, il faut s’adresser à leur inconscient et non à leur conscience. Son idée est de faire consommer les Américains de plus en plus en détournant leurs désirs, en court-circuitant leurs pulsions. Sur la base d’une théorie freudienne, Bernays construit une stratégie de développement du capitalisme qui permet de capter, de contrôler, de canaliser chaque individu et de l’orienter vers les objets de l’investissement économique, les objets de consommation.

Le but est de prendre le pouvoir sur le psychisme de l’individu afin de l’amener à un comportement pulsionnel. Cette captation est évidemment destructrice. On canalise le désir vers des moyens industriels et pour ce faire, on est obligé de court-circuiter l’énergie libidinale et tout son dispositif, parce que l’énergie libidinale est produite dans un deuxième rang, ce n’est pas une énergie primaire, les énergies primaires ce sont les pulsions. C’est ce qui nous rapproche des animaux. Nous sommes tous habités par des pulsions et nous pouvons nous comporter comme des bêtes. Nous sommes témoins d’une régression des masses, qui n’est plus une régression des masses politiques mais une régression des masses de consommateurs. Le marketing est une des grandes causes de désaffection du public pour le progrès. Le marketing est responsable de la destruction progressive de tous les appareils de transformation de la pulsion en libido.

Comment enrayer cette régression, ne pas en rester à nos pulsions de consommateurs ?

Herbert Marcuse a fait un discours important en 1953 sur le processus de désublimation. À l’époque, ça fait six ans que la télévision fonctionne, et il voit déjà comment va s’accomplir le processus. En 2011, on observe avec une conscience planétaire ce processus de désublimation prédit par Marcuse il y a plus de cinquante ans. La sublimation, beaucoup sont d’avis de dire que c’est un cas un peu exceptionnel de la libido. Dans un texte précis, Freud dit : « La libido, c’est la sublimation. » C’est-à-dire que de près ou de loin, il n’y a pas de libido sans idéalisation de l’objet de celle-ci. Il n’y a pas d’idéalisation sans sublimation. Si j’aime un artiste ou si je suis prêt à libérer mon pays, c’est le même processus. Derrière cela, il y a le sacré. On en parlait couramment autrefois. Marcuse pose l’hypothèse qu’il n’y a pas de possibilité de lien social sans un processus de ce type-là, sans idéalisation.

Peut-on retrouver le goût de la sublimation, de l’idéalisation ?

Il faut profiter de cette prise de conscience pour renverser le processus, pour transformer la panique en nouvel investissement. La nouvelle lutte a commencé dans le nord de l’Afrique. Apprenons à faire de la thérapeutique. Il s’agit de reconstruire progressivement les savoirs et les saveurs. C’est le travail de l’artiste, c’est de la création et de la technique. L’artiste doit être un technicien. Ce que vous faites est très important. Même si l’art conceptuel semble avoir effacé toute la technicité de l’art. Le conceptuel est aussi de la technique. En tant que fabricant de concepts, je me considère comme un artisan. Je peux vous dire que mes concepts, je les usine. (Bernard Stiegler place ses deux mains en étau puis mime le façonnage d’une pièce). J’ai un établi, j’ai besoin d’un étau pour bien les serrer, ça se passe dans la matière. C’est une technologie matérielle. Je suis un manuel.

Qui sont ces artisans thérapeutes de nos sociétés en régression ?

Je compte moyennement sur le monde économique et le monde politique. Quand je dis « nous devons », je compte plus sur les scientifiques, les artistes, les philosophes et tous au sens large : les profs, les juristes, les psychologues, les soignants, tous ceux qui prennent soin du monde. Nous avons tous besoin d’ouvrir une discussion avec la vie parce que plus rien ne se fera sans une volonté indépendante des pouvoirs. Aujourd’hui, il est évident que l’utilisation des réseaux numériques est fondamentale parce qu’ils sont de nouveaux systèmes d’écriture et de publication. Nous vivons l’émergence d’une nouvelle politeia planétaire : nouveau temps, nouvel espace, qui se disent en latin respublica, la chose publique ; en grec politeia. Un retour aux origines de la démocratie.

Avec Internet et les nouvelles technologies de l’information comme outils ?

Le web, c’est l’ère industrielle de l’écriture. Le numérique, c’est de l’écriture. Une écriture faite avec l’assistance d’automates, de moteurs de recherches, de serveurs, d’ordinateurs, qui se propage à la vitesse de la lumière, est évidemment technique, et de dimension industrielle, car elle suppose des infrastructures de type Google. Soit trois millions de serveurs, trois pour cent de la consommation électrique de tous les États-Unis. C’est une industrie de dimension mondiale qui permet de développer toutes sortes de choses extrêmement intéressantes. La révolution numérique crée une situation nouvelle sur le plan économique et politique et c’est là que Marx regagne de l’intérêt, il ne pense pas la politique sans l’économie et réciproquement. Nous pensons, à Ars Industrialis [2], que cela rend possible l’émergence d’un nouveau modèle industriel. L’évolution humaine est indissociable de l’évolution technique.

La technique peut-elle aussi provoquer des régressions...

Pensons une pharmacologie générale où la technique est un remède (un facteur de progrès) si elle contribue à intensifier les possibilités d’évolution des individus psychiques et sociaux, et un poison (un facteur de régression) lorsqu’elle conduit à court-circuiter ces mêmes individus. Après le protocapitalisme que décrit Marx, puis le capitalisme consumériste, celui que décrit Marcuse, il y a maintenant un troisième modèle industriel qui émerge depuis la crise de 2008. Et je ne sais pas s’il restera capitaliste longtemps, je vous dirai que je m’en fous.

Microsoft a divulgué ses codes sources parce qu’il a fini par comprendre que la dynamique des logiciels libres est beaucoup plus forte que celle des propriétaires. Un rapport de la Commission européenne prévoit qu’en 2014 le logiciel libre sera majoritaire. Aujourd’hui une multitude de domaines s’établissent sur ce modèle libre (Linux, Wikipedia…). C’est ce que nous appelons l’économie de la contribution. C’est une reconquête du savoir, une déprolétarisation. De grands mouvements fondamentaux se mettent en place, et il est indispensable que nous, thérapeutes, accompagnions, théorisions, critiquions avec joie, courage et modestie !

Qu’est-ce que cette économie de contribution ?

L’économie contributive existe déjà, elle est déjà extrêmement prospère et elle s’imposera parce qu’elle seule est rationnelle. Une politique industrielle contributive est en train de rompre avec le modèle consumériste. Elle s’est développée dans le domaine du logiciel, qui est aujourd’hui tiré par le modèle contributif. Toutes les grandes boîtes comme Google reposent sur cette culture. Et c’est ça qui est en train d’inventer l’avenir. Et nous pensons que ces modèles-là sont expansibles à beaucoup de secteurs. Y compris à la construction du monde énergétique.

Le problème n’est pas de passer du pétrole au nucléaire, ou du nucléaire aux énergies renouvelables. La question fondamentale, c’est de créer des réseaux, des « smart grids » (réseau intelligent, ndlr) contributifs. Là il y a du soleil, on va baisser les rideaux, ça va produire de la chaleur qu’on va canaliser et mettre en commun sur des serveurs d’énergie. Beaucoup de monde travaille là-dessus. Je connais deux architectes de l’école polytechnique de Zurich, une des meilleures écoles scientifiques du monde, qui soutiennent que le photovoltaïque suffit entièrement à satisfaire les besoins énergétiques. Mais cela ne se développe pas parce que c’est contraire aux intérêts des spéculateurs.

Je pense qu’il faut relancer une critique de l’économie politique qui repose sur la sublimation, et fait que les gens s’investissent dans des projets contributifs. En économie, il y en a de plus en plus. Comme Wikipedia. C’est inouï. Sept personnes font marcher Wikipedia – quatre-vingt treize salariés. Salariés au service de centaine de milliers de contributeurs, dont je fais partie, et des millions d’internautes dans le monde. Ils contribuent par amour de faire quelque chose de bien. Et ce bien qu’ils font produit beaucoup de valeur économique. Wikipedia produit une utilité sociale énorme. Et il faut trouver des moyens de le valoriser économiquement sans le monétariser ! Car sinon, ça devient du business, et les actionnaires rentrent…

Quel rôle pour les nouvelles générations ?

C’est le problème le plus urgent, le plus fondamental, il faut montrer aux jeunes générations ce recyclage possible. Avec eux, on peut devenir beaucoup plus intelligents. L’intelligence n’est pas une compétence mentale ou neurologique, c’est une compétence sociale. Il faut reconstruire une intelligence intergénérationnelle, ça passe par la technique parce que aujourd’hui, ce qui fait les générations, ce sont les mutations technologiques. Après l’analog native, dont je suis (les enfants du cinéma et de la télé), nous avons les enfants du Net, qui inventent des tas de choses. Il est urgent de faire la critique des générations successives, les analog natives, aussi les litterate natives, et les print natives ; Luther était natif de l’imprimerie, Socrate était natif de la lettre. La technique est fondamentale dans la construction de l’intergénérationnel. Autrement dit, de ce qui relie l’inconscient à la conscience.

Quand je parlais tout à l’heure des nouvelles technologies, je le prends au sens kantien. Kant, c’est la critique de la conscience. Je veux que l’on fasse une critique de l’inconscient. Je veux aussi laisser s’exprimer une critique qui vient de l’inconscient. Et ça c’est le problème de 68. N’avoir pas su penser une critique de l’inconscient. Le faire est urgent. Freud disait de lui-même qu’il était un grand rationaliste. Repensons la critique des Lumières à partir de la question de l’inconscient. Les seuls qui l’ont fait ce sont les capitalistes, les gens du marketing, qui sont de plus en plus aguerris sur ces questions. Ils en ont tiré un maximum, en ont fait de véritables instruments de domination.

Cette économie de la contribution passe-t-elle par l’éducation ?

À Ars Industrialis, nous disons que le modèle américain, the American Way of life, est épuisé. Nous considérons qu’une nouvelle industrie est en train de se mettre en place, une industrie de la contribution. Nous pensons que cette industrie de la contribution, il faut la mettre en œuvre en développant une politique de recherche. Une politique éducative d’un genre tout à fait nouveau. Non pas en faisant une dixième réforme de l’Éducation nationale, d’une manière ridicule et administrative, non. En posant les problèmes comme ils doivent être posés. Réunissons des philosophes, des mathématiciens, des physiciens, des historiens, des anthropologues… Cela ne se fait pas du jour au lendemain, mais il faut mettre en place les travaux de ce qu’a fait Jules Ferry à l’époque. Il faut se donner du temps et savoir raisonner à deux temporalités différentes. Le court terme et le long terme. Et là, il faut effectivement développer des pratiques tout à fait nouvelles, de nouveaux médias.

Fini, les universités ?

Comme je vous le disais, l’écriture se produit aujourd’hui à la vitesse de la lumière par l’intermédiaire d’une machine. Mais c’est toujours de l’écriture. Qu’est-ce qu’une université ? En fait, l’Université, qui est apparue au début du XIXe siècle en Europe, vient de l’Académie au sens de Platon. L’Université, appelons-la le monde académique, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui transforme le caractère empoisonnant de l’écriture en quelque chose de bénéfique. « On dit qu’avec l’écriture, les sophistes ont détruit la vie collective, et bien moi, répond Platon, je vais faire une école, que j’appellerai l’Académie, qui produit des livres, des manuels, et je fais en sorte que l’écriture soit mise au service des mathématiques, du droit et de la philosophie. » C’est ce qu’il faut faire aujourd’hui. On nous dit que cela va se faire par le marché, mais le marché, il ne faut pas y compter. Le marché, ce sont les sophistes.

Les profs ne sont pas armés intellectuellement pour suivre notre vie technicisée, ils n’ont actuellement aucune critique là-dessus. Il faut donc repenser en totalité l’Université. Il faut surtout comprendre que le numérique est en train de faire exploser ce qui est à la base de l’Université du XIXe siècle. Il faut repenser tout cela. En totalité. En fait, l’informatique est absolument partout, et on n’enseigne pas ça à l’école. On ne l’a pas même enseigné aux profs. Alors ils ne sont pas intellectuellement armés pour faire face à une génération bardée de smart phones, de caméras, de transformateurs. Il n’y a aucune réflexion sur ces changements, ni en France ni en Europe.

Et aux États-Unis ?

De par son histoire, l’Amérique a été confrontée au fait de développer une culture de l’adoption. Adoption des émigrants, des nouveautés technologiques. Cette culture de l’adoption a mis le développement de l’industrie et des industries culturelles au cœur des États-Unis, et le cinéma en particulier. L’Amérique a su accueillir les grands cinéastes qui fuyaient l’Allemagne, comme Fritz Lang, la Tchécoslovaquie, comme Milos Forman. Et l’Amérique a su aussi accueillir Derrida. Il faut quand même savoir qu’on lui a refusé un poste en France, à Jacques Derrida, et il s’est retrouvé prof aux USA. Ils ont aussi accueilli Foucault, Lyotard [3]. Aujourd’hui, mes meilleurs étudiants sont aux USA, chez Google.

L’intelligence, c’est ce qui manque à l’Europe ?

On veut supprimer l’enseignement de la philosophie. On avait au moins cela. Je peux vous dire qu’aux États-Unis, les Français ont une cote d’enfer, grâce à Derrida, Deleuze, Barthes, Foucault… Lorsque j’y enseigne, je suis un nabab, parce que je suis un philosophe français. En France, ils veulent flinguer la philosophie. Ils sont en train de rendre la philosophie optionnelle en première, pour pouvoir la supprimer en terminale. C’est absolument hallucinant. L’enseignement du grec et du latin aussi. C’est calamiteux. On a affaire à des benêts…

L’Amérique sait faire venir les intelligences. L’Europe, c’est une calamité. Elle n’a pas de politique industrielle, n’investit pas dans la culture et dans ce que l’on appelle « les nouveaux médias », alors que Google est devenu aujourd’hui la plus importante entreprise du monde. Je ne dis pas que c’est parce qu’elle gagne le plus d’argent, mais parce qu’elle détient les clefs de la nouvelle ère. Peut-être pas pour longtemps d’ailleurs, car cela va très vite. Pendant des années, Google perdait de l’argent, ils ont été soutenus. Essayez ici de monter une entreprise qui perd de l’argent. Vous ne pouvez pas. Parce que vous avez affaire à des crétins qui sont dans la logique « prends l’oseille et tire-toi ! ». Ils ne pensent qu’à se faire du fric comme de pauvres philistins…

Ce qui permettrait de transformer le poison en remède, c’est une politique industrielle publique qui ne consiste pas simplement à donner des réductions de charges sociales aux entreprises. Avoir une politique industrielle, c’est avoir une vision de son développement sur vingt ans. À une époque où la France était un très grand pays industriel, on n’a pas fait le TGV en réfléchissant sur dix-huit mois, il a fallu quarante ans d’anticipation. Cela a été massacré à partir de Giscard d’Estaing, puis par Mitterrand, Chirac et bien sûr Sarkozy. C’est l’effet du néolibéralisme, qui consiste à dire « moins il y a d’État et de politique, mieux on se porte ». C’est le vieux discours de Reagan et de Thatcher.

Recueilli par Thomas Johnson et Marc Borgers pour Soldes

Adaptation pour Basta ! [4] : Ivan du Roy.

Photos : source

Notes

[1172 pages, 19,90 €

[2Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit, voir leur site.

[3Le philosophe Jean-François Lyotard.

[4Le texte a été très légèrement réorganisé ; pour faciliter la lecture sur écran, nous nous sommes permis d’intercaler des questions et des relances qui ne figurent pas dans l’entretien initial, divisé en trois grands chapitres.

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Le site d’Ars Industrialis, association fondée par Bernard Stiegler.

Le site de la revue Soldes

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  • 1 - De J.B.  | 06:29 | 21 mars 2012 |

    une coquille dans l’article : Bernard Stiegler parlait probablement de Lyotard, plutôt que Léotard...
    Bonne continuation.

    Répondre

    • De Ivan du Roy  | 10:00 | 21 mars 2012 |

      Effectivement... C’est corrigé. Merci de votre vigilance.

      Répondre

  • 2 - De Rififoin  | 10:05 | 21 mars 2012 |

    J’espérais lire un jour quelque chose de ce genre, mais je ne pensais pas que cela pouvait arriver si tôt.

    Que d’émotion, de savoir qu’il existe des gens qui bénéficient d’un peu d’attention publique et qui pensent cela, qui vont pouvoir dresser leur petit étai contre la débâcle, qu’il existe des poches de résistance...

    Cela m’encourage à ne pas baisser les bras.

    Merci.

    Répondre

  • 3 - De Drumming  | 12:58 | 21 mars 2012 |

    Excellent entretien.
    Je me permets de vous signaler une petite erreur — me semble-t-il — à propos de la distribution d’électricité. Il s’agit sans doute de « smart grids » (réseau intelligent) et non de « smart greens » (le long des golfs clairs ? =:o)

    Répondre

  • 4 - De decroissant  | 14:23 | 22 mars 2012 |

    Tout a fait d’accord sur le fond de l’article. Un changement de société est nécessaire.
    Mais manque un peu de recul dans cette réflexion.
    Le numérique, issu de la technologie galopante qui est un des piliers du capitalisme (le marketing/pub en étant un autre), aiderai donc a résoudre.. les excès du capitalisme.

    On ne résout pas un problème avec la technologie qui l’a fait naitre disait Einstein..

    Numériser un livre ça n’est rien de plus que le faire devenir propriété privé d’une tierce personne n’étant ni l’éditeur ni l’auteur. L’echange ne sera plus jamais gratuit (il y aura au moins des pub pour le financer). Passer un bouquin a son voisin ca restera toujours gratuit.. mais en dehors d la sphère du capitalisme donc "inutile" a ses yeux

    l’Éducation n’a jamais eu besoin du numérique pour se répandre. bien au contraire. Il est évident que le numérique force a une certaine standardisations des contenus justement car il doit pouvoir être utilisé par tous. Regardez un peu le contenu du net pour se rendre contre que l’ère du numérique n’a pas franchement fait avancer la pensée de l’homme ni sa connaissance ! La même chose a été dit de la tv a son apparition.. elle allait éduquer le peuple.. mais bien sur !!! non elle est juste, comme le numérique, un support de plus pour le marketing..

    Répondre

    • De Rififoin  | 18:52 | 22 mars 2012 |

      On ne peut plus vrai.

      La numérisation du savoir n’aboutit qu’à sa confiscation. Sa disparition donc, puisqu’il n’est plus vivant. Le vrai savoir passe d’humain à humain, par l’enseignement, et des objets.

      Personne ne lit en réalité ces prétendus textes numériques sur ces gadgets pour riches, on ne peut plus polluants, par ailleurs.

      Répondre

      • De Niconux  | 12:15 | 27 mars 2012 |

        la numérisation confisque une certaine forme de savoir : celui des livres, unidirectionnel, des auteurs vers les lecteurs.

        le réseau numérique apporte la possibilité de l’échange entre les 2 parties et donne naissance à une nouvelle forme de savoir plus communautaire ...

        Bien entendu, on ne passera pas du jour au lendemain à une économie de contribution et il est vrai que ceux qui aujourd’hui "possèdent" le monde ne vont pas le relâcher de sitôt. Nous pouvons aujourd’hui parler sur la place publique et réaliser que nous sommes nombreux à ne plus vouloir de la société dans laquelle nous vivons sous sa forme actuelle ... et ceci grâce aux "gadgets pour riches". Nous arriverons peut-être un jour à en fabriquer de moins polluants mais pour le moment, ils nous permettent de vivre en choisissant la source de nos informations.

        Alors, peut-être qu’effectivement, la masse choisira dans un premier temps de continuer à "s’alimenter" sur TF1 mais cela restera son choix ... jusqu’au jour où elle aura faim d’autre chose.

        Pour ce qui est de l’enfermement de l’information, les derniers événements nous montrent qu’il ne sera pas possible de voler la connaissance au peuple car la technologie de chiffrement sera toujours dépassée un jour et le libre échange de la connaissance se fera pas le numérique ... à n’en pas douter (http://www.nikopik.com/2012/02/pouvoir-lire-les-livres-achetes-via-itunes-sur-nimporte-quel-appareil-marche-aussi-pour-les-musiques-et-les-videos.html)

        Facebook et autres distractions font leurs heures de gloire en ce moment mais c’est le gavage final !! Le peuple est affamé de culture et se jette à corps perdu sur facebook pour se nourrir ... avec tout un panel de réaction : boulimie, rejet total, lassitude, que sais-je ? Mais au delà du lavage de cerveau à grand coup de jeux débilitants destinés à alimenter un modèle économique basé sur la captivité des internautes, on peut voir aussi la montée du raz-de-marée qui s’abattra sur le capitalisme qui l’a fait naitre.

        Car lorsque les individus comprendrons que Facebook (et autres) ne les nourrit pas correctement, ils ne mettront pas longtemps à faire tomber le monstre sacré ... la capacité communicante du réseau ne laissera pas le temps aux mastodontes de se retourner pour conserver leur position dominante.

        J’ai confiance.

  • 5 - De Freddyspow  | 12:13 | 23 mars 2012 |

    vision brillante en totale adéquation avec la mienne...
    il y a de l’espoir !

    Répondre

  • 6 - De Max100jours  | 13:59 | 23 mars 2012 |

    Bernard Stiegler intervient même directement sur JCDecaux sans le savoir ..!
    Aujourd’hui sur le site du projet 100jours le film +57 où l’on suit un personnage anonyme, peu ou prou, remplacer les affiches publicitaires.
    Un peu de résistance en acte !

    Répondre

  • 7 - De GreenLeaf  | 14:55 | 25 mars 2012 |

    Moi aussi, je me dis enfin ! enfin un texte avec lequel je suis complètement en phase et qui vient en plus nourrir mes réflexions. A vrai dire je me sens moins cinglée... et moins seule... :-)
    Pour travailler dans ce domaine, je ne suis pas tellement d’accord pour mettre tout sur le dos du marketing. Pour moi, le marketing n’est pas - ou ne devrait pas être - un outil dont l’objectif est d’abêtir une population. J’y voyais quelque chose de beaucoup plus positif, mais la cupidité de certaines personnes a aussi dévoyé cet outil (ce ne sera pas le 1ère ni la dernière fois). Je suis probablement un peu trop idéaliste.
    En tout cas merci à Bernard Stiegler, et merci à Bastamag. Tout n’est pas perdu même si on a l’impression que "tout fout le camp".

    Répondre

  • 8 - De yt75  | 09:13 | 4 avril 2012 |

    Le problème est que le numérique, ou l’informatique, est aussi en retard d’une révolution, disons rimbaldienne ou nietzschéenne, dans le sens ou elle est toujours en recherche d’enveloppe, et dans un syndrome paroxystique du "cordonnier toujours le plus mal chaussé". Ne pas oublier que la technique, sans jamais être de la poésie, est cependant la preuve que la où la vraie métaphysique a lieu c’est dans la poésie, et non la philosophie, à ce sujet :
    http://iiscn.wordpress.com/about/

    Répondre

  • 9 - De alex  | 11:35 | 4 avril 2012 |

    Tout ça c’est du verbiage, de l’esbroufe. Donnez donc cette interview à lire à 10 personnes, faites leur écrire ce qu’ils en ont compris et vous aurez 10 réponses différentes tellement le propos de Stiegler est (volontairement) flou et imprécis.

    J’ai choisi quelques morceaux mais il y aurait à dire sur le reste aussi.

    "L’énorme RCA (Radio Corporation of America, ndlr) est rachetée une bouchée de pain par Thomson"

    Ça ne démontre rien et en plus c’est faux. General Electric a racheté RCA en 1986, puis l’a revendu en deux parties : RCA Records à Bertelsmann et l’électronique grand public à Thomson, tout en gardant les brevets (= ce qui rapporte) pendant 10 ans.

    "Dans les rues à Paris, au bistro en face, là, vous discutez avec les gens, il y en a de toutes les nationalités et ils sont tous d’accord sur une chose, c’est que ça va mal et que personne ne voit comment sortir de là. L’organisation de la destruction de tout cela, c’est le marketing. C’est le fer de lance programmé depuis 1979 par les économistes libéraux de l’école de Chicago."

    Je pense que cette phrase est assez révélatrice de la pensée de Stiegler : on est dans la discussion de café du commerce, on se moque des faits. Si vraiment il pense que le problème fondamental c’est le marketing, alors c’est vraiment mal barré pour avoir une analyse qui ait un peu de sens. Les théoriciens libéraux de l’école de Chicago n’ont pas inventé le marketing, qui existait bien avant eux. Ils ont simplement remis au goût du jour la théorie classique de l’économie qui prône une concurrence libre et non faussée.

    "Nous sommes témoins d’une régression des masses, qui n’est plus une régression des masses politiques mais une régression des masses de consommateurs."

    Serait-il capable de nous décrire précisément ce qu’est une "régression des masses de consommateurs" car j’ai un peu de mal à saisir le sens. Sans doute se dit-il que le lecteur y mettra bien l’idée qu’il veut.

    "Marcuse pose l’hypothèse qu’il n’y a pas de possibilité de lien social sans un processus de ce type-là, sans idéalisation."

    Ou comment une hypothèse un peu aventureuse se retrouve un fait qui n’a même pas à être démontré pour Stiegler.

    "Nous avons tous besoin d’ouvrir une discussion avec la vie [...]"

    Amen.

    "Aujourd’hui, il est évident que l’utilisation des réseaux numériques est fondamentale parce qu’ils sont de nouveaux systèmes d’écriture et de publication."

    Fondamentale parce que "nouveaux". Quel argumentaire !

    "Microsoft a divulgué ses codes sources parce qu’il a fini par comprendre que la dynamique des logiciels libres est beaucoup plus forte que celle des propriétaires"

    On attend tous que Stiegler nous donne le code source de Windows puisqu’il est le seul à savoir que Microsoft a divulgué ses codes sources...

    "Aujourd’hui une multitude de domaines s’établissent sur ce modèle libre (Linux, Wikipedia…)."

    Certes, mais aussi une multitude sur le modèle propriétaire (Apple par exemple ?) et sur un modèle Open Source bâtardisé (Androïd).

    "De grands mouvements fondamentaux se mettent en place, et il est indispensable que nous, thérapeutes, accompagnions, théorisions, critiquions avec joie, courage et modestie !"

     ??

    "L’économie contributive existe déjà, elle est déjà extrêmement prospère et elle s’imposera parce qu’elle seule est rationnelle."

    En quoi "elle seule est rationnelle" ? De quel point de vue ? De quelle façon est-elle extrêmement prospère ? Il réinvente la méthode coué : on va gagner parce qu’on est les plus forts.

    "Je connais deux architectes de l’école polytechnique de Zurich, une des meilleures écoles scientifiques du monde, qui soutiennent que le photovoltaïque suffit entièrement à satisfaire les besoins énergétiques. Mais cela ne se développe pas parce que c’est contraire aux intérêts des spéculateurs."

    Pourrait-on avoir les sources de ces travaux de l’école de Zurich ? Quant aux "smart grids", c’est là dessus que bossent les allemands pour remplacer l’énergie fossile et nucléaire et si ce n’est pas tout à fait au point encore c’est qu’il y a des difficultés techniques et non un complot de spéculateurs.

    "Je pense qu’il faut relancer une critique de l’économie politique qui repose sur la sublimation, et fait que les gens s’investissent dans des projets contributifs."

    C’est bien joli tout ça, mais il y a une vie en dehors de l’informatique. D’abord il y a ceux que ça n’intéressent guère, ceux qui n’ont pas le temps tout simplement parce qu’ils bossent pour pouvoir se loger, bouffer. Stiegler pense-t-il que la bouffe qu’il a dans son assiette repose sur une sublimation ou un projet contributif ? Qu’il analyse aussi (et sérieusement) l’économie "réelle" plutôt que de se perdre dans les méandres d’une économie virtuelle qui ne résout fondamentalement rien.

    "parce que aujourd’hui, ce qui fait les générations, ce sont les mutations technologiques"

    Sérieusement, dans quelle monde il vit ? Celui du marketing en fait ? Le chômage, les conditions de travail, l’accès aux soins etc., toutes ces questions CONCRÈTES qui touchent toutes les générations, il s’en fout comme de savoir si le système d’après crise sera capitaliste ou non ?

    "Je veux que l’on fasse une critique de l’inconscient. [...] Les seuls qui l’ont fait ce sont les capitalistes, les gens du marketing, qui sont de plus en plus aguerris sur ces questions. Ils en ont tiré un maximum, en ont fait de véritables instruments de domination."

    Honnêtement il faut qu’il fasse un upgrade à propos du marketing. L’inconscient utilisé par les marketeux d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui formalisé par Freud (qui au passage n’avait pas grand chose d’un rationaliste), c’est beaucoup plus terre à terre. Quant à faire une "critique de l’inconscient", bon courage.

    "Nous pensons que cette industrie de la contribution, il faut la mettre en œuvre en développant une politique de recherche. Une politique éducative d’un genre tout à fait nouveau. Non pas en faisant une dixième réforme de l’Éducation nationale, d’une manière ridicule et administrative, non. En posant les problèmes comme ils doivent être posés. Réunissons des philosophes, des mathématiciens, des physiciens, des historiens, des anthropologues… Cela ne se fait pas du jour au lendemain, mais il faut mettre en place les travaux de ce qu’a fait Jules Ferry à l’époque. Il faut se donner du temps et savoir raisonner à deux temporalités différentes. Le court terme et le long terme. Et là, il faut effectivement développer des pratiques tout à fait nouvelles, de nouveaux médias."

    Mais encore ? On dirait du François Hollande : "sur ce point là, je propose de faire une commission qui réfléchira au problème."

    "En fait, l’Université, qui est apparue au début du XIXe siècle en Europe"

    Erreur factuelle ahurissante, qu’attend-il pour lire l’article "Université" sur Wikipedia ?

    "On ne l’a pas même enseigné aux profs. Alors ils ne sont pas intellectuellement armés pour faire face à une génération bardée de smart phones, de caméras, de transformateurs. Il n’y a aucune réflexion sur ces changements, ni en France ni en Europe."

    Qu’est-ce que c’est que cette image d’Épinal sur les profs qui ne réfléchissent pas à ces changements ? C’est vraiment n’importe quoi, il ferait mieux de nous dire ce qu’il pense de la proposition d’un ministre anglais d’enseigner la programmation à l’école plutôt que la bureautique, ce qu’il pense des tentatives de faire entrer les tablettes numériques à l’école, de la politique de Microsoft dans le secteur éducatif etc. Qu’il aille dans un collège, un lycée, il verra que l’informatique est là, que les profs l’utilisent (parfois mal, parfois bien).

    "Il faut quand même savoir qu’on lui a refusé un poste en France, à Jacques Derrida"

    Tant mieux !

    "L’intelligence, c’est ce qui manque à l’Europe ?"

    Tiens, ceux qui posent les questions sont aussi à l’ouest que celui qui y répond ? Comme est-ce qu’on peut dire "l’intelligence" ? L’intelligence de qui, de quoi ?

    "Je peux vous dire qu’aux États-Unis, les Français ont une cote d’enfer, grâce à Derrida, Deleuze, Barthes, Foucault…"

    Chez certains post-moderne, nul doute mais je crains pour notre ami Stiegler que ce soit assez minoritaire (du moins je l’espère).

    "Lorsque j’y enseigne, je suis un nabab, parce que je suis un philosophe français."

    Whaou, trop la classe...

    "Ils sont en train de rendre la philosophie optionnelle en première, pour pouvoir la supprimer en terminale."

    La philosophie optionnelle en première, je ne sais même pas si ça existe. Jusqu’à présent ça a toujours été enseigné exclusivement en terminale mais peut-être que je me trompe. D’ailleurs c’est plus les "auteurs de la philosophie" (à apprendre par cœur s’il vous plaît) qu’on enseigne et non la philosophie.

    "L’Amérique sait faire venir les intelligences. L’Europe, c’est une calamité. Elle n’a pas de politique industrielle, n’investit pas dans la culture et dans ce que l’on appelle « les nouveaux médias », alors que Google est devenu aujourd’hui la plus importante entreprise du monde."

    Il croit sérieusement que "l’Amérique" a une politique industrielle remarquable ? Il a déjà regardé la balance commerciale des États Unis ? Les 5 ou 6 entreprises (Microsoft, Apple, Google, Facebook, Oracle...) sur lesquelles il fantasme ne seraient elles pas le bosquet qui cache la plaine bien vide ?

    "Pendant des années, Google perdait de l’argent, ils ont été soutenus."

    Par qui ? Mais par qui donc ? Par des sociétés de capital risque ! Des vrais philanthropes qui évidemment ne pensent pas qu’à faire du fric comme de pauvres philistins. C’est donc ça qu’il défend ?

    "À une époque où la France était un très grand pays industriel, on n’a pas fait le TGV en réfléchissant sur dix-huit mois, il a fallu quarante ans d’anticipation."

    La commission recherche de la SNCF sur le TGV lancée en 1966, le premier TGV (après moult prototypes) a été livré en 1980 : 14 ans au total et non 40... C’est sur Wikipedia, il se fout de nous ou quoi ?!

    "C’est l’effet du néolibéralisme, qui consiste à dire « moins il y a d’État et de politique, mieux on se porte ». C’est le vieux discours de Reagan et de Thatcher."

    Sauf que c’est une analyse complétement fausse. L’État intervient quand ça l’arrange et surtout quand ça arrange le grand capital ou les autres intérêts économiques du pays. EADS, la PAC, le soutien au système bancaire, tout cela est mené par les États européens (et idem aux États Unis).

    Je n’arrive pas à croire que certains ici trouvent cette analyse "brillante", c’est même désespérant...

    Répondre

    • De grandmonde  | 14:48 | 30 avril 2012 |

      Bravo pour cette analyse critique de l’intervention de Stiegler.
      Je m’étonne pour ma part, sur un article portant sur la technique, ne pas voir une seule fois cité Jacques Ellul qui lui aussi a été bien plus reconnu aux Etats Unis qu’en France.
      Pour Ellul, la technique nous aliène bien plus qu’elle nous libère.
      Le marketing détruit les outils de savoir, mais la technique aussi.
      Et je ne suis pas d’accord pour dire que l’humain se résume à la vie technicisée.
      Il manque à la théorie développée par Stiegler une chose essentielle.
      La place de l’homme dans ce système technicien.

      Répondre

      • De alex  | 13:51 | 3 mai 2012 |

        Tiens je passe par hasard, et une réponse qui parle d’Ellul, ça me plaît bien. Effectivement les réflexions d’Ellul sur la technique sont intéressantes (et en plus sans le verbiage abscons et élitiste propre à trop d’intellectuels français, type Stiegler).
        Ellul a d’abord "rejeté", si on peut dire, la technique. Dans "Changer de révolution", Ellul évolue dans sa position et tente justement de réfléchir à une utilisation émancipatrice de la technique, en parlant notamment de forte réduction du temps de travail et de plus grand partage des richesses rendu possible par le progrès technique (c’est quand même d’actualité, quand on dit qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde ou qu’on crée des emplois dont on doute de leur utilité...). Il aura aussi été sensible aux idées des dissidents marxistes tchécoslovaques au moment du printemps de Prague (là je ne vais pas développer, mes connaissances en la matière ne sont pas suffisantes, mais ces dissidents avaient pris en compte l’aspect fondamental de la technique dans leurs réflexions). Si on met de côté ses idées sur la théologie (Ellul était, bien qu’anti-clérical, protestant et très croyant), ça reste pour moi un des penseurs les plus intéressants de ces dernières années.

    • De Lionel  | 22:18 | 1er février 2013 |

      Oui, merci pour cette critique sans concession.
      Au cours d’un entretien télévisé, je l’ai un jour entendu s’exclamer « l’avenir sera industriel ou ne sera pas ! » avec l’emphase qui le caractérise.
      Sacré Bernard...
      C’est seulement un banal productiviste qui ne pense qu’au bien-être par la consommation et la Croissance, pour un athée c’est une bien piètre religion.
      Sa culture marxiste orthodoxe l’empêche des visions d’avenir réel, je reprends l’argument de ses potes de l’X de Zurich, c’est une pure ânerie pour la simple question du coût prohibitif de fabrication du photo-voltaïque et de son faible rendement ( grosso-modo le même que le nucléaire ) et la nécessité du stockage impossible...
      À moins que la technique Stieglérienne n’invente le soleil la nuit !
      Décidément je préfèrais de loin mon Bernard paysan jouant du saxo à ses chèvres, l’installation d’intellectuels comme paysans est parfois une réussite, l’inverse un peu moins.

      Répondre

  • 10 - De LovelyElsa  | 20:02 | 4 avril 2012 |

    Ca ressemble un peu a du Rifkin, ou me trompe je ?

    Répondre

  • 11 - De Crapaud Rouge  | 14:59 | 8 mai 2012 |

    Un peu décevant, ou bien c’est moi qui ne mesure pas la portée du texte. C’est bien gentil, cette économie de la contribution, mais l’on ne voit pas comment elle pourrait se généraliser parce qu’il lui manque le volet financier. Par analogie avec l’économie actuelle, - fondée sur l’appropriation par le biais de la loi du profit -, il reste à imaginer ce que pourrait être sa loi fondamentale sur le plan monétaire.

    Répondre

  • 12 - De delphine b  | 18:49 | 31 mai 2012 |

    j’ai lu tous les commentaires et merci pour ceux qui se donnent la peine d’ecrire une longue critique meme si je ne la trouve pas convaincante car souvent hors propos de Stiegler,il me semble,
    et vraiment merci a Basta pour leur travail d’information et d’echanges.
    et j’ajouterai que perso je pense que toutes les references a la pensee des uns ou des autres (ellul etc...) sont interressantes mais qu’il faut imperativement sortir de ce que j’appelle "l’ere du guru" ou "du star systeme" qui est une maniere de deleguer nos responsabilites ou nos reves. certains sont plus competents que d’autres dans des domaines differents et je comprends bien que l’on s’inspire et avons tous a apprendre les uns les autres mais personne ne detient le monopole de quoi que ce soit et aucun etre humain n’est superieur a un autre c’est ca sortir d’un systeme de pouvoir verticale a un systeme horizontale. il me semble que c’est beaucoup plus difficile d’en sortir que certains le laissent croire probablement par inconscience(tres a propos) de ce que j’appellerais "la pulsion de desengagement" .

    Répondre

  • 13 - De VincentMoreau  | 23:22 | 24 juillet 2012 |

    marketing

    je désire donc j’achète
    mon désir a un prix
    il est à vendre
    et à acheter

    on débite le désir au mètre
    le prix d’un mètre de désir

    notre désir n’a plus de surprises
    il est formaté et calibré
    connu et anticipé

    mon désir n’a plus de plaisir
    mon désir a un maître

    Répondre

    • De electron-g  | 17:01 | 1er octobre 2012 |

      heureusement il y a des gens exemplaires comme moi.

      Je suis végétarien et je consomme mois de 2000 calories par jour.
      Je consomme 6 kw électricité par jour et bientôt de l’électricité gratuite car j’aurai mon prototype de générateur écologique autonome ,mobile et sur-unitaire. voir www.electron-g.fr

      Répondre

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