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Restauration

Une cuisine solidaire pas vraiment au goût des spéculateurs

Par Julien Bonnet (16 juin 2011)

Le restaurant associatif la Rôtisserie Sainte-Marthe à Paris va-t-il devoir fermer ses portes ? Victime d’une opération immobilière spéculative, l’association est sous le coup d’une expulsion des locaux. Les riverains se mobilisent pour que cet établissement de quartier autogéré continue de proposer des repas à petits prix, à contre courant des logiques marchandes. Pétition et manifestations sont au menu de juin.

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Un mardi pluvieux de juin, une vingtaine de convives savourent une quiche aux légumes ou un poulet coco dans un brouhaha assourdissant. Les tables, resserrées dans une pièce minuscule, jouxtent les fourneaux où s’affairent trois cuisiniers : « Ouvrez la porte, on étouffe ! », s’écrie l’un d’eux. Ambiance conviviale et produits frais à petits prix : bienvenue dans la Rôtisserie Sainte-Marthe, restaurant associatif planté aux portes de Belleville.

Depuis une douzaine d’années, cette cantine fait double emploi : le midi, les 7 salariés – en contrat aidé – proposent des repas à prix abordables (10 euros maximum) à une clientèle locale et relativement populaire. « On attire les artisans, les étudiants, les immigrés, les militants... Une résistance à la gentryfication de l’Est parisien ! », se félicite Mathieu Colloghan, l’un des responsables. Même si, comme le précise avec une pointe d’amertume le manuel de présentation du restaurant, les habitants des quartiers plus bourgeois viennent aussi « s’émerveiller de l’aspect si pittoresque de la rue Sainte-Marthe » et savourer le plaisir de « consommer autrement ».

Le principe : un restaurant associatif

Les cuisiniers passent les clés chaque soir à une association différente, chargée de servir les dîners. Contre une indemnité de 70 euros, l’association gagne le droit de confectionner librement les repas. Et empoche ainsi la caisse de la soirée pour financer ses projets. En mobilisant bien ses réseaux et en assurant deux à trois services consécutifs, le menu peut rapporter plusieurs centaines d’euros.

« Le système fait la joie de grandes organisations de solidarité internationale, d’associations culturelles de quartier, de mouvements socio-éducatifs ou politiques », se réjouit Mona, l’animatrice salariée. Du lycée autogéré de Paris à Amnesty International en passant par RESF, 150 collectifs se sont ainsi emparés de la cuisine en 2010. Tous adhérents, ils constituent une « association d’associations ». L’organisation se veut souple, horizontale et démocratique, privilégiant le consensus aux procédures de vote.

Une opération immobilière plus que suspecte

Le concept est réjouissant... mais en sérieux péril. Depuis six ans, la Rôtisserie se bat en effet pour sa survie, au milieu d’une sombre affaire immobilière. En 2005, locataire, elle tente de racheter les locaux mis en vente par le propriétaire. « Il fallait 30.000 euros, on avait réussi à rassembler 90% de la somme », enrage Mathieu Colloghan. L’agence immobilière Tape, en charge du bien, fait alors traîner la vente.... et cède finalement les locaux à un autre acquéreur. Surprise après quelques semaines : l’acheteur n’est autre que le directeur de l’agence, désireux de réaliser une juteuse plus-value... Un conflit d’intérêt flagrant ! L’avocat du bailleur argue que ce dernier a acheté le bien en tant que particulier, et non en tant que directeur d’agence [1].

Sans scrupules, le propriétaire exige dans la foulée un triplement du loyer sous peine d’expulsion. L’association propose alors en vain un nouveau rachat. S’ensuit une longue affaire juridique à l’épilogue douloureux : en janvier 2011, la justice donne raison au bailleur.

Dès lors, l’association vit en permanence sous la menace d’une expulsion, mais se montre particulièrement tenace. À court terme, elle continue jour après jour ses activités et organise des actions de soutien, telle celle qui aura lieu le 25 juin place Sainte-Marthe. En parallèle, La Rôtisserie a fait appel du jugement et conserve l’espoir d’une victoire judiciaire. Elle a aussi repéré des locaux municipaux dans une rue voisine et cherche une nouvelle location auprès d’un propriétaire plus sûr. Joyeux bobos et artisans fauchés peuvent se lécher les babines, la Rôtisserie n’est toujours pas grillée.

Julien Bonnet

Notes

[1] Le Parisien, 24 mars 2007

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