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Propagande

Gross Paris Match

Par Christophe Guichet (12 octobre 2010)

18. Ce n’est pas tout à fait le nombre de milliards que possède Liliane Bettencourt, mais le nombre de pages que Paris-Match consacre à la riche héritière de L’Oréal. Une « gross » manipulation dont « le poids des mots et le choc des photos » est coutumier.

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En explorant mon kiosque à journaux, j’ai aperçu la couverture du « poids des mots et le choc des photos » : une dame d’un âge certain mais l’air très alerte s’apprêtant à grimper joyeusement une volée d’escaliers. En scrutant de plus prêt la photo, je reconnais Mme Bettencourt (Liliane pour les intimes) la ride fortement estompée et le sourire éclatant. Mais de quoi s’agit-il ? Une publicité pour les pilules jeunesse ? Une offensive contre les fauteuils qui remontent les escaliers tout seul ? Une image du bonheur quand on bénéficie du bouclier fiscal ? Un exemple parmi tant d’autres de la joie de vivre des généreux donateurs de l’UMP ? Une réelle et ouverte complicité avec le pouvoir en place ?

Je feuillette le dit magazine et d’autres photos surgissent sur 18 pages : Madame avec Médor joue à la baballe, Madame à son bureau écrit, Madame dans son salon aux couleurs pastels boit un thé… Je parcours la très longue interview mille fois relue par les conseillers en communication et avocats de la chère Liliane. Et les souvenirs me reviennent.

J’avais 20 ans. J’entendais parler pour la première fois du Sida. Nous étions en 1983. Nous étions nombreux à croire qu’il s’agissait d’une invention : une maladie qui ne toucherait qu’exclusivement les homosexuels, les drogués et les haïtiens… du n’importe quoi. Je savais déjà que, hormis mes goûts prononcés pour la gente masculine, Village People et Boney M, rien ne me différenciait des autres bipèdes. Une enquête américaine avait été réalisée auprès des premiers malades homosexuels atteint du virus. L’interprétation de ces résultats prônait la limitation des partenaires : moins de 89 partenaires sur douze mois et le risque d’attraper cette saloperie devenait infime.

« Le poids des mots et le choc des photos » s’est tout de suite fait l’écho de cette très sérieuse enquête pas du tout orientée. Rappel en première page, enquête sur l’état de dépravation des invertis et témoignages anonymes d’homosexuels parisiens s’engageant à ne pas dépasser la dose prescrite pour leurs ébats sur une année. La propagation de telles âneries (d’autres rumeurs ont suivi : les laboratoires russes, les israéliens, la punition divine, les noirs et les singes…) a contribué les premières années pour bon nombre d’entre nous à nier cette saloperie. Il a fallu que mes proches commencent à être touchés pour que je saisisse la réalité de ce fléau.

Du haut de mes 20 ans, « Le poids des mots et le choc des photos » a perdu le jour de la parution de cette enquête toute sa crédibilité. Aujourd’hui quand je regarde en première page Madame Bettencourt au bas des escaliers de son hôtel particulier, je ne vois qu’une grossière manipulation orchestrée par une classe dirigeante pleine de morgue et de mépris. Le triomphe de cette droite décomplexée dont ce journal traduit avec talent la réussite…

Christophe Guichet, auteur et metteur en scène

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