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Fondation pour le progrès de l’Homme

Une utopie d’avance

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Pierre Calame préside depuis 1988 la Fondation pour le progrès de l’Homme. Discrètement, celle-ci vise à réformer les manières de penser et les modes de gouvernance pour la construction d’un monde responsable. Portrait d’un néo-constructiviste.

La fondation qu’il préside est inconnue du grand public. Lui également. Pourtant, Pierre Calame nourrit une vaste utopie : inventer une nouvelle forme de « gouvernance » locale et mondiale, associant les citoyens et répondant aux grands enjeux sociaux et environnementaux du 21ème siècle. Avec un budget annuel de sept millions d’euros, la FPH, Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme, joue dans la même cour que d’autres consœurs plus médiatiques, telles les Fondations Nicolas Hulot (6,5 millions d’euros) ou Abbé Pierre (19 millions d’euros). Sa relative discrétion tient principalement à deux raisons : la FPH n’a pas besoin de se faire connaître pour récolter des fonds. Son budget découle directement des dividendes issues du patrimoine financier de son fondateur, le milliardaire Charles Léopold Meyer. Ensuite son travail de fond sur la gouvernance mondiale et la nécessité de changer de modèle de développement ne suscitent guère l’intérêt des foules accros aux indignations éphémères et aux grandes tragédies humanitaires.

Pas de stratégie de communication ni de grandes campagnes militantes... La FPH semble vivre dans un autre temps, celui du long terme. Un temps presque oublié des médias, shootés à l’info continue, et des politiques, dont le regard dépasse rarement la prochaine échéance électorale. Pierre Calame assume pleinement ce choix : « Nous n’avons pas de nécessité vitale de notoriété. Une ONG ou une entreprise qui n’en ont pas meurent le lendemain. Mais cette notoriété là est-elle utile à la diffusion des idées ? Nous posons la question inverse : le besoin de notoriété est-il compatible avec la nécessité du changement ? Le cheminement d’idées nouvelles ne se vend pas comme un produit labellisé ! L’art de gérer les sociétés, de la gestion locale à la gouvernance mondiale, est décalé par rapport aux enjeux ». Et c’est bien cet art que cet ancien haut fonctionnaire de 63 ans ambitionne de renouveler. « Sur quoi se met-on d’accord entre Africains, Chinois ou Européens, entre catholiques ou bouddhistes, pour la planète ? Face à l’incapacité de résoudre les grands problèmes, il est nécessaire de réinventer une gouvernance ».

Fidèle serviteur de l’Etat

Ce constat, ce fils de jardinier et petit-fils d’horticulteur du Berry, né en 1944, l’a forgé dans l’administration. Sa famille de « paysans sans terre » mise tout sur l’école. En devenant ingénieur des Ponts et Chaussées, leur fils Pierre ne les décevra pas. De ses fonctions au sein du Commissariat au Plan à la Direction de l’urbanisme, en passant par l’aménagement urbain à Valenciennes ou Alger, il oeuvre pendant vingt ans en bon « fonctionnaire fidèle au service de l’Etat ». Il en garde aujourd’hui une certaine amertume. Pour lui, l’Etat n’est plus capable d’anticiper les grands enjeux ni de mener à bien de véritables projets d’aménagement du territoire.

Dès la fin des années soixante, le jeune diplômé mène avec sa femme, Paulette, qui milite à la Cimade, des actions d’alphabétisation pour les travailleurs algériens et marocains de Nanterre. Il y constate l’archaïsme des politiques migratoires. « Nous observions le désastre actuel se préparer. Les politiques d’immigration avaient été inventées pour les Polonais et les Belges venus remplir les mines. L’administration continuait de mouliner un système de pensée inadapté ». Nommé en 1974 ingénieur en charge de l’arrondissement de Valenciennes (400 000 habitants répartis dans 82 communes), il est confronté aux prémices du tremblement de terre social qui va traumatiser la région avec la fermeture des mines de charbon puis la fin des hauts-fourneaux de la sidérurgie. « Tous les piliers économiques de l’arrondissement cédaient à quelques années d’intervalle. Or ces piliers étaient bien plus qu’économiques. » Préférant la « pertinence » de l’action locale à l’application des « procédures » définies par le ministère de l’Equipement, il fini par être considéré comme persona non grata et « promu » à Paris.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, l’ingénieur est promis à une belle carrière. Il va en fait accumuler déceptions et désillusions, en particulier face aux « dérives féodales » de la loi sur la décentralisation de Gaston Deferre, et à la force d’inertie des grands lobbies, politiques, administratifs ou agricoles. « Toutes les grandes politiques - sécurité sociale, HLM, Politique agricole commune, décentralisation - donnent naissance à des institutions qui ont intérêt au statu quo. », déplore-t-il. Un fort sentiment d’impuissance doublé d’un enthousiasme quelque peu « émoussé » poussent le quadra à accepter en 1983 un poste à la Direction des affaires économiques internationales en « Algérie socialiste », que François Mitterrand veut soutenir. Le voyage du Premier ministre Laurent Fabius à Alger, avec dans sa suite les « petits marquis du socialisme » devenus « porte-serviettes » des grandes entreprises françaises en quête de juteux contrats, finit de ruiner ses espoirs de coopération bilatérale où administration algérienne et française travailleraient sur un pied d’égalité. Il assiste également à la fin du rêve algérien brisé par la bureaucratie et la corruption. « J’ai rencontré de jeunes technocrates algériens de ma génération, extrêmement brillants. Aujourd’hui, soit ils se sont suicidés, soit ils ont émigré ».

De retour en France, Pierre Calame est nommé secrétaire général du groupe sidérurgique Usinor fraîchement nationalisé. Il s’était opposé quelques années plus tôt, lorsqu’il était en poste dans le Valenciennois, à la décision brutale de fermer les hauts-fourneaux. Cette fois il s’enquiert un peu naïvement de l’existence d’un club des directeurs des ressources humaines des entreprises nationalisées. Amer constat : « Il n’y avait pas de lieux où on réfléchissait aux conséquences de la nationalisation. Savoir si la nationalisation changeait quelque chose dans le fonctionnement de l’entreprise, on s’en foutait ! » Le retour de la droite au gouvernement met fin à cette parenthèse.

Une affaire de famille

En 1988, la perspective de succéder à sa mère, Madeleine, à la tête de la FPH arrive donc à point. Pierre Calame se permet même de refuser l’offre de Michel Delebarre, nouveau ministre socialiste des Affaires sociales et de l’emploi, qui lui propose la direction de l’urbanisme. « Sans perspective à long terme ni renouvellement de la pensée, ce n’est plus là que cela se jouait. » La FPH est une affaire de famille. « J’y suis arrivé par destin et non par choix », précise-t-il. Sa mère, Madeleine (son père, horloger d’origine suisse, a expiré lorsqu’il était enfant), gère le trésor d’actions et d’obligations accumulé par Charles Léopold Meyer, depuis son décès en 1971. Ce Français, scientifique et philanthrope, est l’un des précurseurs des fonds d’investissement. L’homme ne jurait que par le progrès technique. « C’était fondamentalement un saint-simonien », se souvient Pierre Calame. Des placements judicieux, comme l’achat massif d’actions Boeing en 1920 (la compagnie est créée en 1916) - dont la valeur a été multipliée par mille un demi-siècle plus tard - ou des participations dans des mines d’or sud-africaines lui assurent sa fortune qu’il dédie, avant sa disparition, au « progrès de l’Homme ». Sans héritier, le milliardaire fait de sa secrétaire particulière, Madeleine Calame, son exécutrice testamentaire. La descendante de paysans du Berry se retrouve en possession d’un patrimoine financier et immobilier de 300 à 400 millions de francs suisses (180 à 240 millions d’euros) dispersé en Suisse, au Liechtenstein et en France.

Le souhait de Charles Léopold Meyer de concourir à la sauvegarde de l’Humanité a cependant bien failli ne pas se réaliser. L’histoire de la fondation suisse devient encore plus rocambolesque. Plusieurs gestionnaires estiment que le « progrès de l’homme » est finalement bien abstrait et qu’investir la fortune du défunt milliardaire dans le progrès de quelques hommes, eux en l’occurrence, seraient plus raisonnable. Profitant de l’inexpérience de Madeleine, ils tentent de détourner par des jeux d’écriture les multiples comptes bancaires à leur profit. C’est la femme de ménage de Charles Léopold Meyer et son chauffeur qui, surprenant une conversation indiscrète des comploteurs, avertit Madame Calame. Tout un symbole : d’humbles domestiques sauvent le bien financier commun de la cupidité capitaliste !

Repenser l’Humanité

C’est sans doute cet épisode qui convainc Pierre Calame de faire de la fondation une entreprise quasi familiale, une démarche critiquée par ses contempteurs. Le conseil de la fondation, où se prennent les grandes décisions stratégiques, est composé d’une dizaine de membres. On y retrouve Paulette, son épouse, ou des proches, tels l’ancien ingénieur des Ponts et Chaussées André Talmant et sa femme, Danièle, amis de trente ans de la famille. Matthieu Calame, l’un des fils, gère la ferme bio installée dans le domaine de Villarceaux, 815 hectares de parcs et jardins entourant deux manoirs, situé dans le Vexin français (Val d’Oise), co-géré par la FPH et le Conseil régional d’Île-de-France. Matthieu Calame devrait prendre progressivement les rênes de la FPH dans deux ans. L’autre fils, Vincent, dirige une société informatique, Exemol, qui travaille étroitement avec la Fondation. Cette cooptation de proches, Pierre Calame l’assume sans complexe : « Je ne crois qu’aux histoires longues. Les seules qui investissent sur le long terme, ce sont les entreprises familiales parce que l’œuvre l’emporte sur le profit. »

La Fondation tente de gérer l’héritage de Charles Léopold Meyer de manière éthique. Un véritable casse-tête ! Car si « l’éthique par la négative reste facile » (pas d’investissements dans les secteur de l’armement ou de l’alcool, pas de prêts aux dictatures), le conseil de la fondation refuse également d’alimenter « l’économie de casino », la spéculation à court terme et des exigences de rentabilité qui provoquent délocalisations et licenciements massifs. Des gestionnaires britanniques sont chargés de résoudre la complexe équation : faire fructifier l’argent sans aggraver les conséquences sociales, économiques et environnementales de la globalisation. « L’intérêt, c’est que nous n’avons pas le droit de fuir les contradictions », philosophe Pierre Calame. « Prenez l’indicateur de la Banque mondiale, c’est du pipeau ! Mais que propose-t-on à la place ? Comment concevoir des outils économiques qui repensent à long terme ? »

Commedia dell’arte altermondialiste

« Ethique », « gouvernance » ou « intelligence collective » sont devenus les maîtres mots de la fondation. Parmi ses grands projets, une confédération de sites ressources, « DPH » (« Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale »), vise à « valoriser la mémoire des actions utiles pour l’avenir, partager des expériences, élaborer des propositions communes pour construire une démocratie mondiale » en accumulant des milliers d’articles et de fiches sur le commerce équitable, les résistances civiles, la biodiversité, les services publics ou « l’art de la paix » (lire l’encadré) ; la FPH a aussi réuni, avec la Fondation (belge) pour les générations futures, un « panel européen de citoyens » pour faire le bilan des politiques rurales et émettre des propositions ; A son actif encore, la mise en place d’un Institut de recherches et de débats sur la gouvernance (IRG) qui travaillent entre autres sur la « légitimité du pouvoir » ou le « rôle et impact de la société civile dans la décision publique. »

La FPH a aussi financé la création de l’Alliance pour un monde responsable qui rassemble des militants et collectifs de 115 pays. Le bras militant de la fondation en quelque sorte, avec plusieurs déclinaisons comme l’Alliance internationale des éditeurs indépendants qui publie des livres au Nord comme au Sud, à un prix accessible pour les populations des pays pauvres. Mais leur première « assemblée mondiale des citoyens », organisée à Lille en 2001, est escamotée par le premier Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, perçu au début comme concurrent par certains membres de l’Alliance. « J’étais ravi de voir émerger les FSM parce que c’était un besoin », se défend Pierre Calame. « Mais en Amérique latine, on a rejoué la commedia dell’arte : les néo-libéraux contre les anti-libéraux. » Plusieurs membres du secrétariat international du FSM sont des proches de la fondation, tels les Brésiliens Chico Whitaker (Commission justice et paix) et Candido Grzybowski (Institut brésilien d’analyse sociale et économique), ainsi que le franco-chilien Gustavo Marin. S’il y anime volontiers des ateliers, Pierre Calame garde un oeil critique sur les FSM, déplorant là encore l’absence d’un espace de construction. « Je signe des deux mains pour dire qu’un autre monde est possible. Mais comment le construisons-nous ? On peut organiser tous les forums sociaux mondiaux qu’on voudra, ce n’est pas parce que les gens discutent ensemble qu’une pensée nouvelle émerge. » Favorable à l’époque au Traité constitutionnel européen ou prompt à comparer Hugo Chavez à un « Kadhafi du Venezuela », l’homme dénote d’ailleurs avec le profil type du militant altermondialiste hexagonal.

« Ne plus passer son temps à gagner des batailles en perdant des guerres »

Je t’aime, moi non plus... Pierre Calame entretient le même rapport particulier avec la gauche, sa famille politique, qu’il nourrit avec l’Etat providence ou la mouvance alter. En 1981, il est chargé d’élaborer l’une des 101 propositions du programme de Mitterrand sur un impôt déclaratif annuel. Mais l’ingénieur s’aperçoit que celui-ci « ne tient pas la route » et le fait savoir. « En face, plutôt que d’élargir la réflexion, ils ont estimé que je n’étais plus des leurs ». Echappant à l’exil - une mutation en Nouvelle-Calédonie - il prendra ensuite ses distances même s’il garde de solides amitiés, avec Edgar Pisani par exemple. Celui-ci anime le Groupe de Bruges, un cercle européen de réflexion et de lobbying lancé par la FPH au début des années 90 pour élaborer une autre politique agricole et rurale commune, prenant en compte « les nouvelle attentes de la société » sur l’environnement, la qualité ou la souveraineté alimentaires. Le champs politique, et le PS actuel en particulier, sont de toute façon loin de répondre à ses exigences. « Il y a deux ans des amis hauts placés dans le parti m’ont confié qu’ils n’avaient aucun endroit pour faire circuler des idées au PS. Aucun. » En voyage en Chine avant le second tour de l’élection présidentielle, il suit sur internet le face à face entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. « J’ai eu le sentiment que la ruine de la démocratie était flagrante. Le débat sur les grandes mutations du monde - la biosphère, la gestion du capital matériel et du travail, celle de l’économie de la connaissance - n’ont à aucun moment été abordé. Le débat politique se déroule à l’échelle nationale, c’est la seule échelle qui n’est plus la bonne à l’intérieur d’un modèle productiviste qui lui-même est en crise ! A un certain niveau de complexité de la société, le mode de représentation parlementaire ne fonctionne pas. »

Ces critiques ont poussé Pierre Calame et la FPH a se doter de leurs propres outils, censés répondre aux multiples carences qu’ils dénoncent. Mais à force de se construire en décalage avec le cours du monde, ne risquent-ils pas de s’isoler dans une sorte de Tour d’Ivoire ? « La FPH compte quinze permanents. Ce n’est pas avec cela que l’on va repenser le monde tout seul dans notre coin », répond son président. « Je ne me pose pas en donneur de leçons. Je peux faire là ce que je n’ai pas pu faire au sein de l’Etat. » Il sait que les stratégies de changement qu’il prône prendront « des décennies ». «  Entre l’évidence de ce qui ne va pas et la capacité à trouver les leviers pour résoudre les problèmes, c’est laborieux », reconnaît-il. Mais c’est probablement le prix à payer pour arrêter de « passer son temps à gagner des batailles en perdant des guerres », tout en exauçant le vœu posthume de Charles Léopold Meyer.

Ivan du Roy


Une encyclopédie pour un autre monde

C’est l’un des projets phares de la FPH : « DPH » pour « Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale ». Un budget annuel de 140 000 euros sera désormais consacré par la fondation et l’association Ritimo à cette version altermondialiste de Wikipédia. Pierre Calame caressait ce projet depuis vingt ans. L’essor d’internet a rendu possible l’ouverture de ce « lieu d’intelligence collective », censé nous « sortir de cette amnésie permanente qu’est agir pour agir » et « transformer l’expérience en connaissance ». « Nous disposons de toute l’information du monde sur Google. Les gens sont-ils plus puissants pour autant ? », illustre l’ancien ingénieur. Des milliers de fiches thématiques seront progressivement réalisées dans ce laboratoire virtuelle de matière grise. Autant de futurs sérums contre la fatalité. « Les vraies connaissances sont issues d’élaboration collective. Ce sont des biens qui s’enrichissent en se partageant et non qui s’appauvrissent en se divisant. Cela ne peut pas dépendre de la loi du marché », explique le président de la FPH. Des appels à contribution sont lancés. Le premier concerne ce bien vital qu’est l’eau. « Pour l’Humanité, la gouvernance de l’eau est un problème majeur pour les décennies à venir car le cycle de l’eau commence à être affecté par les activités humaines. Il est nécessaire d’appliquer à l’eau, de toute urgence, les principes du développement durable. (...) Vous pouvez contribuer à ce dossier qui vise à montrer des expériences innovantes, des solutions techniques et sociales, des propositions en matière d’agriculture, de réhabilitation de techniques traditionnelles, de réutilisation des eaux usées, d’arrêt des pollutions chimiques et organiques de l’hydrosphère, de prises en compte des risques pour la santé, de coopération et de solidarité internationale, d’éducation, de nouvelles formes de gestion, de propositions de gouvernance internationale. » Alors au boulot !

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