Débattre Démocratie

L’avenir des villes se décide-t-il avec ou sans ses habitants ?

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Le prochain numéro de la revue Résonnances, dédiée à l’éducation populaire et l’action culturelle, abordera la question de la politique de la ville. « La politique de la ville est-elle condamnée à ressembler à la politique tout court, qui exclut le peuple des décisions tout en se prétendant démocratique » ?, s’interroge l’association Arc en ciel théâtre, éditrice de la revue, qui propose à chacun d’envoyer ses réflexions et ses expériences sur ce sujet.

Albert Camus suppose que, malgré la malédiction des dieux qui ont condamné Sisyphe à éternellement remonter la pente en poussant le fardeau d’un rocher qui redescend à chaque fois, il « faut imaginer Sisyphe heureux ».

Est-il possible aujourd’hui d’imaginer heureux celles et ceux qui inlassablement se battent depuis près de quarante ans, pour que « les habitants » aient leur mot à dire dans l’aménagement de leurs conditions d’habitants. La politique de la ville est-elle condamnée à ressembler à la politique tout court, qui exclut le peuple des décisions tout en se prétendant « démocratique » ?

Il faut bien admettre que ce grand projet d’une rénovation urbaine équilibrée prévu en 1981 et porté par la Commission nationale du développement social des quartiers (CNDSQ) qui aurait vu les habitants devenir d’une manière centrale et habituelle co-auteurs des décisions de rénovation, ressemble au rocher du mythe de Sisyphe développé par Albert Camus, qui revient sans cesse à son point de départ.

La faillite de la politique de la ville ?

Une faillite, alors ? Certainement, et pour au moins trois grandes raisons.

D’abord et avant tout parce que les divers acteurs institutionnels n’ont pas su, pas voulu ou pas pu se déprendre des rituels de la prise de décision experte. Les habitants ne savent rien, ne prennent pas la mesure des enjeux et des problèmes, ne restent qu’au terre à terre (les fameuses boîtes aux lettres cassées de Michel Rocard). La politique de la ville est une affaire sérieuse. Au mieux, il est nécessaire de « les former » pour qu’ils comprennent les enjeux réels. Évidemment, cette formation n’a pour objectif que de les mettre aux normes …

Ensuite, parce que l’on a nommé des « chefs de projets » pour coordonner les actions. Mais cette nouvelle profession a généré une « caste » de professionnels qui a tôt-fait, aidée par les arcanes des dispositifs et leur institutionnalisation, de monopoliser la décision et les choix, tout en se parant des masques de la démocratie.

Enfin, parce qu’il n’a jamais été sérieusement réfléchi aux méthodes à mettre en place. On s’est contentés de réunir les protagonistes, presque toujours autour d’une table, en des séances de discussions ne se prêtant pas à une circulation démocratique des opinions et de la parole. On a donc constaté l’impuissance de ces groupes, qu’il s’agisse de Comités de quartier, de Collectifs d’habitants,etc. Ce sont toujours ceux qui savent parler que l’on entend ou les représentants des groupes de pression organisés, quand ce ne sont pas les opposants à la municipalité qui poursuivent leur campagne électorale avec la participation de celle-ci.

Il y a aussi bien d’autres raisons dont la moindre n’est pas le constat régulier des « habitants » de l’inanité de leur présence, de leurs propos quant à la manière d’en tenir compte. Comme nous l’indiquait déjà en 1984 un habitant du Val Fourré à Mantes la Jolie : « Tu parles et au mieux le maire y fait le contraire, au pire y fait rien du tout. » À peine si on les écoute, jamais on ne les entend.

Les habitants ont fini par se résigner à n’être que des figurants

Le résultat ? Les quartiers entrés dans le dispositif CNDSQ en 1981 y sont toujours. Les dispositifs et les mécanismes se sont développés, empilés, complexifiés, générant une myriade d’acronymes tous plus incompréhensibles les uns que les autres. Dans de nombreux cas, les élus ont détourné les financements pour les utiliser à d’autres fins. Est née une classe de professionnels qui, à force de « piloter les dispositifs », a fini par en confisquer la maîtrise et s’est progressivement rangée du côté des élus qui les recrutaient. Les habitants ont fini par se résigner à n’être que des figurants auxquels on demandait d’acquiescer plus que de décider. Ils se sont majoritairement désengagés ou ont compris qu’il fallait jouer autrement.

Il était devenu de bon ton, dans les diverses rencontres, colloques, réunions, de lever les yeux au ciel en soufflant doucement l’air par le nez, les épaules légèrement montantes quant on abordait le thème de la « participation des habitants ». La cause était entendue. La tradition « républicaine » de notre pays interdirait à jamais aux experts de partager leur expertise, de tenir compte de ce que pensent, sentent, les populations.

Alors, Sisyphe ?

Une nouvelle loi avec quelles nouveautés ?

Il apparaît sous la forme d’une loi votée en février 2014, élaborée suite à un rapport élaboré par Marie-Hélène Basqué et Mohamed Mechmache, s’appuyant sur de nombreuses rencontres de terrain qui, même si ses propositions n’ont pas été totalement suivies, peut apparaître comme une novation, en particulier en ouvrant les chemins de Conseils de citoyens, de Maisons du projet pour préparer les nouveaux contrats de plan 2015 – 2017.

Branle-bas de combat. Une fois de plus le temps presse ce qui oblige à ne pas tenir les délais proposés. Et puis on s’appuie maintenant sur un nouvel organisme qui regroupe l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé), la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (Datar) et l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) , pompeusement baptisé Commissariat Général à l’Égalité des territoires ! Quand on connaît la culture de ces trois organismes, tous les espoirs sont permis.

Mais comment faire fonctionner ces conseils ? Même les élus de bonne volonté ne savent pas. Refaire les Comités de quartier dont on a mesuré les limites et bien souvent l’inanité ? D’autant que les habitants commencent à s’organiser, décidés à ne pas se laisser spolier cette fois. « Pas sans nous » se constitue comme une coordination qui veille au grain et qui va se mettre en position pour ce faire. Il flotte dans l’air des effluves intéressants qui maraudent du côté du « pouvoir d’agir » des habitants, beaucoup de monde ayant commencé à comprendre que l’expertise populaire n’était pas un vain mot. Et puis les « élus » se sentent peut-être un peu seuls et légers dans leur capacité de « représentation ».

Alors le rocher remonte ? Pour redescendre ? Oui, décidément, il faut imaginer Sisyphe heureux …

Pour contribuer à la revue Résonnances, envoyez vos textes de 4000 signes maximum, avant le 15 novembre, à cette adresse : arcencieltheatre@orange.fr

Photo : CC Alexandre Prévot

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