Urgence environnementale

Un Samu écolo pour détecter les pollutions

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Une rivière pas très nette ? Une allergie suspecte ? Une présomption de pollution ? Besoin de rassurer ou de protéger la population ? Pas de panique, le « Samu de l’environnement » est là pour réaliser analyses et prélèvements. Ces laboratoires mobiles ont été lancés par un toxicologue en Alsace. Et ces camionnettes blanches gagnent d’autres régions. Avec l’idée de multiplier les « sentinelles de l’environnement » et de démocratiser les sciences. Reportage à Strasbourg.

Une camionnette blanche surmontée de deux gyrophares, garée le long d’un canal, à quelque pas d’une voie ferrée. Dans l’arrière du véhicule, un jeune homme en polaire blanche manie des éprouvettes. Un autre, chaussé d’une paire de bottes en caoutchouc, prélève des échantillons dans l’eau du canal. Non, il ne s’agit pas d’une équipe de la police scientifique sur une scène de crime. Mais d’une intervention d’urgence d’un nouveau genre : le « Samu de l’Environnement ». Cette camionnette est un laboratoire mobile conçu pour permettre à une équipe d’experts d’intervenir dans un périmètre de 100 km autour de Strasbourg (Haut-Rhin) en cas de pollution présumée. Sur place, l’équipe réalise des analyses et donne rapidement des consignes aux riverains et aux éventuels secouristes.

Une idée testée au Kosovo

Lors de la fuite à l’usine Lubrizol de Rouen en janvier dernier (lire notre article), il a fallu attendre plus de 48h pour que des prélèvements soient réalisés. « A Strasbourg, nous aurions pu donner des informations beaucoup plus rapidement », estime le toxicologue Fariborz Livardjani. L’inventeur du « Samu de l’environnement », c’est lui. L’idée a germé il y a presque vingt ans. A l’époque, ce jeune étudiant en toxicologie travaille aux urgences et au centre antipoison des hôpitaux de Strasbourg. Les appels sont nombreux, notamment à cause des pollutions des eaux du Rhin, mais les moyens d’y faire face sont limités et les procédures longues. « Il fallait que les médecins se déplacent, qu’on ramène des échantillons à analyser, raconte Fariborz Livardjani. Je me suis dit qu’on aurait eu besoin d’une unité mobile de toxicologie pour intervenir sur ce genre de cas ».

Une idée qu’il ne pourra concrétiser qu’en 2000... à quelques milliers de kilomètres de Strasbourg. « J’étais engagé dans une mission humanitaire au Kosovo pour le compte du Comité international de la Croix-Rouge, se souvient-il. Les réfugiés revenaient dans les villages à la fin du conflit et tombaient malades à cause de l’eau ». Trop compliqué de ramener chaque patient dans la capitale pour des analyses. Il trouve alors le budget pour aménager un véhicule à bord duquel sillonner le pays. « Au bout de trois mois, nous avions constaté une baisse de 70 % des pathologies liées à l’eau ». Ce laboratoire mobile de santé, qui existe toujours, va préfigurer le futur Samu (pour « service d’analyse mobile en urgence ») de l’environnement.

Du mercure dans l’eau à la pollution domestique

Le Samu de l’Environnement reçoit presque un appel par jour. Auparavant, tous les appels passaient par le centre antipoison de l’hôpital. Désormais, chaque élément – eau, air et sol – a son référent. Parfois, les personnes cherchent simplement à être rassurées. D’autres fois, il s’agit de prouver une pollution. « Dès qu’ils voient un poisson mort dans le fleuve, les gens pensent tout de suite à une pollution chimique, reconnait Simon Schalck, en charge de la cellule eau du Samu. Mais souvent ce n’est qu’un manque d’oxygène dû à trop de végétation dans l’eau ».

Pour trancher, le Samu de l’Environnement sort son artillerie : plusieurs mallettes différentes permettent de réaliser en une heure environ une batterie d’une centaine de tests. Toutes les pistes sont ainsi creusées afin de remonter à la cause de la pollution. « Certains de ces tests n’étaient pas dans le commerce, explique Fariborz Livardjani. C’est notamment le cas des détecteurs de substances à faibles quantités, soit le type de pollution qu’on rencontre le plus fréquemment dans l’environnement ». Quand le résultat du test est positif, le Samu lance l’alerte.

« Au départ, les forces de l’ordre étaient assez réticentes, avoue le toxicologue. Notamment les pompiers : ils ont été perturbés par notre arrivée. En revanche, avec la gendarmerie, les choses se passent plutôt bien depuis la signature en 2009 d’une convention avec la brigade spécialisée dans la pollution pour la mutualisation des moyens ». Les grandes opérations avec les gendarmes pour les graves pollutions dans le Rhin ne représentent néanmoins qu’une partie des activités du Samu. Beaucoup d’appels viennent également des médecins traitants ou des médecins du travail, lorsque l’un des leurs patients présente des symptômes suspects. « La plupart du temps, c’est lié au mauvais usage des produits d’entretiens, des peintures ou des systèmes de ventilation », explique-t-il. Alerté par un médecin du travail suite à des hospitalisations, il vient par exemple de détecter une pollution de l’intérieur causée par la peinture dans un bureau du centre-ville.

Un modèle économique fragile

Au départ, le Samu de l’Environnement est financé par l’entreprise montée par Fariborz avec d’autres toxicologues. En 2008, le Samu se dote formellement d’un statut associatif avec son siège social à l’hôpital de Strasbourg. Si auparavant certaines interventions étaient facturées, depuis, elles sont gratuites. « Tout ce qu’on demande c’est d’adhérer à l’association : 10 € par an pour les particuliers, 40 € pour les entreprises de moins de 40 salariés et 80 € pour les autres », détaille son fondateur. Ce qui incite les personnes à s’adresser au Samu, y compris pour enquêter sur des soupçons de pollutions moins évidentes, comme celles des sols. « C’est notamment le cas des particuliers, pour qui les bureaux d’études gonflent les devis car ils les considèrent comme une clientèle peu rentable », confie Simon.

L’association a toutefois du mal à atteindre l’équilibre. La plupart du matériel technique est un don des fabricants, mais malgré le soutien du maire de Strasbourg à l’époque de la création, le Samu ne touche plus de subventions. L’association essaie donc de vendre des prestations de diagnostic environnemental et de signer des contrats avec les collectivités publiques. « Ce matin, nous avons fait du tout-terrain pour des analyses pour le compte de Voies Navigables de France, explique Frédéric Bossert, en charge de la cellule sol, en indiquant les pneus de la camionnette recouverts de boue. Mais nous négocions aussi un contrat avec une commune pour réaliser un état environnemental de ses jardins familiaux à chaque changement de locataire ».

Pour la Communauté urbaine de Strasbourg, le Samu a réalisé une étude sur les effets du salage hivernal sur les arbres en ville. « Nous n’avons pas de modèle économique, certes, mais nous travaillons beaucoup sur les partenariats », tient à préciser Fariborz Livardjani. Ainsi Simon et Frédéric travaillent à temps-plein pour le Samu tout en étant salariés en contrat de professionnalisation par deux structures partenaires : la Fédération du Haut-Rhin pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique et le Jardin de la Montagne Verte. La première accueille aussi les laboratoires des analyses sur l’eau et sert de parking pour la camionnette, alors que la deuxième est le siège du laboratoire pour les analyses des sols. Une troisième personne est mise à disposition selon les besoins par Habitat Santé Environnement, un cabinet d’études spécialisé en pollution intérieure et qui abrite la cellule air du Samu de l’Environnement.

Des « sentinelles de l’environnement »

C’est de retour du terrain que nous rencontrons Fatima Riahi, directrice du Jardin de la Montagne Verte, un jardin d’insertion membre du réseau Cocagne. « Nous faisions de l’agriculture en biodynamie mais nous voulions aller plus loin », explique celle qui a poussé le docteur Liverdjani à créer une cellule sol au sein du Samu. L’association a réalisé un diagnostic de tous ses terrains et fait désormais régulièrement appel au Samu avant chaque nouvelle acquisition. « Grâce au Samu, l’un de nos adhérents a détecté du plomb dans ses terres ! ».

Fatima et Fariborz cherchent également à jeter des passerelles entre le Samu et l’insertion par l’activité économique. « En formant des personnes en insertion à l’utilisation de nos mallettes, nous pourrions créer des postes de "sentinelles de l’environnement" », explique Fariborz Livardjani. L’initiative est en bonne voie avec les gardes-pêche de la fédération. « Nous en avons formé une centaine et leur avons mis à disposition quelques mallettes. Avant ils ne savaient même pas ce qu’était le PH (potentiel hydrogène, qui permet de mesurer le niveau d’acidité, ndlr). Aujourd’hui ils sont autonomes et peuvent déclencher des alertes beaucoup plus rapidement ». Dans le Bas-Rhin, une module de formation “sentinelle” est désormais inclus dans la formation pour devenir garde-pêche assermenté. Un aperçu du possible avenir du Samu de l’environnement et une manière de démocratiser les sciences de l’environnement.

Pour l’instant, l’objectif est d’étendre l’initiative au-delà des frontières de l’Alsace, où l’association compte 150 adhérents (dont la fédération de la pêche et ses 25 000 membres) et une quarantaine de bénévoles. Déjà d’autres antennes du Samu ont vu le jour, en Nord-Pas-de-Calais (2010), Centre (2011) et Bretagne (2013). « Chaque antenne est indépendante tout en faisant partie de la fédération nationale du Samu de l’Environnement, dont on partage la philosophie ». Et le concept s’exporte même en dehors de l’Hexagone : une quatrième filiale du Samu vient d’ouvrir à Dakar (Sénégal), accueillie au sein de l’université. Assez pour que Fariborz Liverdjani puisse penser quitter son poste et revenir à sa passion de toujours, l’humanitaire, en laissant « son bébé » grandir tout seul.

Texte et photos : Andrea Paracchini

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