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Catastrophe industrielle

Tragédie écologique et boues toxiques au Brésil : pourquoi les autorités ont tardé à réagir

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Le 5 novembre dernier, le Brésil a connu le plus grave accident environnemental de son histoire : 50 millions de tonnes de résidus de minerai de fer ont englouti une vallée après la rupture de deux barrages appartenant à des compagnies minières. Après avoir causé la mort d’au moins douze personnes, les boues toxiques se sont ensuite écoulées le long d’un des fleuves le plus importants du Brésil, tuant la faune et la flore sur 850 km, jusqu’à l’océan Atlantique. Le gouvernement fédéral a mis plus de trois semaines à réagir. En cause : l’absence de contrôles et la connivence des députés brésiliens avec une industrie minière toute puissante, qui finance allègrement leurs campagnes électorales.

Photos : © Kadeh Ferreira

« En moins de deux minutes, j’ai perdu 60 ans de ma vie », soupire José Barbosa dos Santos. L’homme de 68 ans était l’un des 600 habitants du village de Bento Rodrigues. Son village a été rayé de la carte par une énorme coulée de boue toxique. Le 5 novembre dernier, le Brésil a connu le plus grave accident environnemental de son histoire : 50 millions de tonnes de résidus de minerai de fer, l’équivalent de 20 000 piscines olympiques, ont tout englouti sur leur passage, après la rupture de deux barrages de rétention de l’entreprise Samarco Mineração.

Ce 5 novembre en pleine après-midi, les habitants du village qui ont reçu un appel téléphonique de proches, employés par l’entreprise, ont pu fuir vers les hauteurs. « C’était terrible, nous avons entendu un énorme bruit. Les gens ont commencé à crier qu’il fallait partir, nous avons pris quelques affaires et nous avons couru vers les lieux plus en hauteur », raconte Erdileia Marques de Santos, habitante de Bento Rodrigues. Pour les autres, aucun système d’alerte n’était prévu. « Il est inadmissible que dans des zones à haut risque, il existe des habitations, des écoles et des commerces », s’énerve le géologue Álvaro Rodrigues dos Santos.


Les rescapés se sont abrités sur les montanhas (collines) du très vallonné état du Minas Gerais, situé dans le sud-est du pays. L’accident a provoqué la mort de douze personnes, la disparition de onze autres et le déplacement de 600 habitants. Les boues toxiques se sont ensuite écoulées le long du Rio Doce (Rivière Douce), étouffant progressivement la faune et la flore de l’un des plus importants fleuve brésilien, avant de rejoindre l’océan Atlantique, à 850 km de là, dans l’état voisin d’Espírito Santos. Les sources en eau de tous les villages avoisinants ont été contaminées, ainsi que les moyens de subsistance de plusieurs communautés de pêcheurs de la région.

Un demi million de personnes privées d’accès à l’eau

Le responsable de cette tragédie environnementale ? Les barrages qui ont cédé (Fundão et Santarém) appartiennent à l’entreprise minière Samarco, une joint-venture entre deux géants miniers, le brésilien Vale et l’anglo-australien BHP Billiton. L’entreprise Samarco a réalisé un bénéfice net en 2014 équivalent à 700 millions d’euros (2,8 milliards de réais). « Tout le monde disait que le système de sécurité était très sûr, Samarco avait gagné plusieurs prix en développement durable », rappelle l’écologiste Gustavo Gazzinelli, membre du Forum national de la société civile dans le Minas Gerais. Selon la presse brésilienne, les barrages ne disposaient pas d’un système d’alarme pour avertir la population en cas d’accident.


L’entreprise a ensuite tenté de minimiser le drame. La coulée de boue « ne contenait pas d’éléments chimiques dangereux pour la santé. Les barrages ne contenaient que des déchets de minerai de fer et de manganèse, additionnés à de l’eau et du sable », a t-elle communiqué. Selon le rapport du Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’homme publié le 25 novembre, de nouveaux éléments indiquent que les boues « contenaient d’importantes concentrations de métaux lourds toxiques et d’autres composés chimiques également nocifs qui se sont déversés dans le Rio Doce ». L’agence de l’ONU a directement mis en cause la gestion de la crise par BHP Billiton, Vale et le gouvernement brésilien, estimant « que ces derniers n’avaient pas pris les mesures nécessaires pour protéger l’environnement et les communautés du risque d’exposition à des produits chimiques toxiques contenus dans les boues qui se sont déversées ». Depuis la rupture des deux barrages, un demi million de personnes sont privées d’accès à l’eau. L’eau du fleuve alimentait une vingtaine de villes, en plus d’être utilisée pour l’irrigation et l’élevage du bétail.

Un fleuve considéré comme mort par les scientifiques

Trois semaines après l’accident, les dégâts environnementaux sont tellement importants que les autorités brésiliennes et l’entreprise ne sont toujours pas en mesure de les évaluer. « Il est inadmissible que trois semaines se soient écoulés avant que les informations sur les risques toxiques de la catastrophe soient diffusées », soulignent John Knox et Baskut Tuncak, les rapporteurs des Nations Unies. « La biodiversité aquatique sera complètement affectée. Le Rio Doce était déjà une rivière très polluée par l’élevage et les égouts en plus de l’industrie minière », explique le biologiste Francisco Mourão, de l’Association de défense de l’environnement de la région du Minas.

Les écosystèmes ne sont pas près d’être restaurés : « L’impact pour l’environnement est inestimable. Et cela va durer au moins 100 ans ! », estime l’écologiste Gustavo Gazzinelli. Pour le journaliste, Caio Santos du Collectif « journalistes libres », « il est primordial de rappeler qu’un fleuve n’est pas que de l’eau en mouvement mais qu’il fonctionne aussi comme moyen de transport de nutriments jusqu’à l’océan, équilibrant et soutenant ainsi l’existence de divers organismes. Ajoutons à cela que l’embouchure du Rio Doce est le point de rencontre de courants marins venant des hémisphères Nord et Sud, sur 70 km de diamètre ».

Le Rio Doce, est une des plus grands bassins hydrographiques du Brésil. « Maintenant la rivière est considérée par les scientifiques comme morte », déplore le rapporteur spécial des Nations unies, John Knox. La boue toxique a atteint la mer fin novembre et a contaminé plusieurs plages. Ces plages, en plus d’être des zones protégées pour la reproduction d’espèces menacées de tortues marines, sont également une source de revenus pour les milliers de pêcheurs de la région.

Des entreprises minières bientôt reconnues d’utilité publique ?

Les barrages de rétention des résidus miniers sont construits à proximité des zones d’extraction des minerais. Ils ressemblent à de grands réservoirs où sont déversés tous les déchets – roches, boues, produits chimiques – issus de la séparation du minerai, du fer en l’occurrence. Dans l’état du Minas Gerais, il existe 450 barrages de ce type, selon la Fondation de l’environnement du Minas. Après l’accident du 5 novembre, un important débat s’est ouvert au Brésil sur l’encadrement des activités des compagnies minières. Selon Maurício Guetta, avocat au sein de l’Institut socio-environnemental, « les contrôles des activités de Samarco sont pratiquement inexistants. Les rapports sont produits dans les cabinets des analystes environnementaux embauchés par l’entreprise. Cette année moins de 10% des ressources du gouvernement fédéral destinées à la sécurité et à la surveillance des barrages ont été utilisées ».

Un diagnostic également partagé par Pablo Dias, coordinateur du Mouvement des personnes atteintes par les barrages : « Cela est lié au modèle économique du Minas, basé sur l’extraction minière. Il existe un vrai manque de contrôle de la part des autorités brésiliennes. La sécurité de la population est la dernière chose dont les autorités se préoccupent. » L’accident a ravivé le débat sur le controversé projet de loi sur l’industrie minière, le Código de Mineração (Code Minier) en discussion à la Chambre des députés. La loi encadrera la pratique des industries minières dans le pays. Le projet est très contesté par les mouvements sociaux et environnementaux . « L’accident met en lumière les faux discours qui affirment que les pratiques extractives sont réalisées de manière sûre et soutenable. La tragédie environnementale va nous aider à montrer à l’opinion publique les problèmes de ce projet de loi. Il prévoit même que les entreprises minières soient reconnues d’utilité publique ! », alerte Gustavo Gazzinelli.

Quand l’industrie minière finance les campagnes électorales

Les mouvements brésiliens dénoncent la connivence des autorités politiques avec les entreprises minières. Une connivence incarnée par le financement des campagnes électorales. Lors de la dernière élection présidentielle en 2014, la multinationale Vale, co-propriétaire des barrages qui ont cédé, a fait une donation de 52,9 millions de réais (environ 17 millions d’euros à l’époque) aux principaux partis politiques. La coalition au pouvoir, formée par le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre droit) et le Parti des travailleurs (PT, gauche) de la présidente Dilma Rousseff, a perçu les deux tiers de cette généreuse contribution à la vie politique [1]. La majorité des députés membres de la commission qui étudient la réforme du code minier brésilien aurait profité de financements du secteur minier lors de leurs précédentes campagnes électorales, dénoncent les mouvements sociaux et écologistes.

Le 29 novembre, le gouvernement fédéral et les deux États concernés ont enfin annoncé qu’ils allaient lancer « une action devant la justice civile » et qu’ils réclament plus de 5 milliards de dollars aux entreprises fautives. La justice a déjà bloqué environ 100 millions d’euros sur les comptes de l’entreprise Samarco qui, un mois après l’accident, n’a pas encore su expliquer les causes de la rupture des barrages. « L’action irresponsable d’une société a récemment provoqué la plus grande catastrophe écologique de l’histoire du Brésil », a déclaré la présidente Dilma Roussef à la tribune de la COP21, au Bourget, le 30 novembre. « Nous travaillons à une réduction des risques de catastrophe, nous agissons en soutien des personnes touchées, nous œuvrons pour la prévention de nouvelles occurrences et aussi pour punir sévèrement les responsables de cette tragédie. » Mieux vaut tard que jamais.

Erika Campelo, avec Kadeh Ferreira

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