Débattre #imagineLaGauche

Tayeb, 49 ans : « Percevoir les quartiers populaires non comme des ennemis, mais comme des alliés de la démocratie »

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Qu’est-ce qu’être de gauche selon vous ? Y a-t-il encore du sens à se dire de gauche ? Comment voit-on la gauche du futur ? Quelles sont ses valeurs, ses idées, ses projets, ses défis ? #imagineLaGauche, c’est la série lancée par Basta !, pour comprendre, reconstruire, rêver, renouveler, mettre en débat… Salariés, chômeurs, retraités, étudiants, paysans, militants associatifs, syndicalistes, artistes, chercheurs, jeunes et moins jeunes, témoignent. Aujourd’hui, Tayeb Cherfi, 49 ans, salarié de l’association toulousaine Tactikollectif, qui a par exemple vu naître le groupe Zebda.

Être de gauche, au sens large, c’est avoir la conviction qu’on ne doit pas reculer sur un certain nombre de valeurs : l’égalité, l’émancipation, l’ouverture, la solidarité, la culture et le respect. C’est aussi avoir un corpus idéologique qui permet de penser les questions sociales, sociétales et économiques, et de mettre ces réflexions en pratique le plus souvent possible.

Mais pour moi, c’est aussi avoir un regard intéressé et bienveillant sur les quartiers populaires. C’est un vrai enjeu. C’est là que se trouvent les misérables d’aujourd’hui, le sous-prolétariat. Et si ça, ça n’intéresse pas la gauche, alors il y a un vrai problème. La gauche, ça ne peut pas être juste le cinéma de Ken Loach. C’est un espace qui doit penser et se mettre au service des classes populaires.

Inventer de nouvelles formes d’organisation

Je considère qu’avec l’environnement, cette question des quartiers est le principal enjeu actuel pour la gauche. Ces deux thèmes sont d’ailleurs liés puisque la dégradation de l’environnement touchera d’abord les quartiers populaires. C’est d’ailleurs déjà le cas. Bien sûr, la question numéro un dans les quartiers, c’est le chômage. Mais la question démocratique est également essentielle. Il faut poser cette question de la prise de parole citoyenne.

Je suis membre du conseil citoyen des quartiers nord de Toulouse. C’est une instance très institutionnelle, il y a des comptes à rendre aux élus locaux, à la Préfecture... Je ne me fais pas trop d’illusions, mais cela permet malgré tout de réfléchir aux relations que peuvent construire des citoyens organisés avec les élus, et donc à la démocratie. Être de gauche dans les quartiers populaires, c’est encourager la parole des habitants. Il faut être dans une élaboration démocratique originale, et en même temps être capable d’obtenir des résultats.

Dans cette optique, selon moi, le défi de la gauche est double : il s’agit à la fois de retrouver ses valeurs, d’être imaginatif en mettant l’esprit d’entreprise au service du collectif, et de réformer ses propres mouvements. Il est urgent de sortir de l’organisation partidaire, hiérarchique et verticale, et de se réinventer dans des mouvements pluriels, ouverts, sans chef, sans secrétariat, sans délégué... Il faut en finir avec ces modes de structuration traditionnels et adopter des organisations plus horizontales. C’est ce que nous avions essayé de faire avec la liste Motivés en 2001.

Islam et laïcité : une gauche qui n’est pas à la hauteur

La mesure prioritaire d’un telle gauche renouvelée pourrait être la mise en œuvre du plan Marshall pour les quartiers dont on nous parle depuis quinze ou vingt ans : mettre le paquet sur l’école, l’habitat, les discriminations et retourner complètement la vision que la société a des quartiers populaires. Opérer un travail de profonde déconstruction des préjugés, afin que ces quartiers soient perçus non pas comme des ennemis, mais comme des alliés de la démocratie et de la culture. De mon point de vue, la réalisation la plus importante de la gauche a été la carte de dix ans pour les étrangers, au début du premier septennat de François Mitterrand. C’est une mesure qui a permis à toute une partie de la population de mieux respirer.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que la gauche est nulle sur à peu près tous les sujets. Prenons, par exemple, la question de la laïcité : elle est revenue dans le débat avec la question de l’Islam au point qu’aujourd’hui, la laïcité à la française, c’est le bras armé de tous les frileux, les racistes et les dominants. Par rapport à cette dérive, la gauche n’est clairement pas à la hauteur. Même si, sur ce point précis, la prise de position claire de Hamon, bien différente de celles de Valls ou de Mélenchon, nous a fait plaisir.

« En fait, être de gauche c’est plus qu’un choix, c’est une quête »

Pour autant, selon moi, la gauche n’est plus vraiment représentée, portée ni incarnée par les partis traditionnels. Je la retrouve plutôt dans des mouvements citoyens comme Droit au logement, Survie, les faucheurs volontaires, ou ce qu’a été, un temps, le Forum social des quartiers populaires (FSQP). La gauche idéale, celle du futur, elle irait du Louvre à Trappes, de la culture aux quartiers les plus stigmatisés. Elle favoriserait le retour de la politique dans les quartiers, la prise de co-décision. C’est une gauche qui sortirait de l’Otan et arrêterait de faire la guerre dans les pays pétroliers. Car toutes ces guerres, c’est la défense d’un système : le pétrole pour les bagnoles, l’uranium pour le nucléaire. Il faut en sortir et aller vers la construction d’un autre système éco-social.

Au final, c’est difficile aujourd’hui de se dire et de se penser « de gauche ». C’est un enjeu personnel et un défi permanent. Parce qu’on se retrouve à défendre des choses qui sont quasiment contre nature : être collectif, bienveillant, partager, défendre les plus faibles... Tout ça demande des efforts, exige des questionnements. Il y a d’ailleurs un vrai enjeu sémantique : comment se nomme-t-on politiquement ? En fait, être de gauche c’est plus qu’un choix, c’est une quête.

Tayeb Cherfi, membre du Tactikollectif, à Toulouse [1]

Propos recueillis par Emmanuel Riondé

- A l’occasion des vingt ans de sa sortie, le groupe Zebda réédite l’album Motivés, reprenant les chants de lutte qui avaient fait le succès du disque en 1997, agrémenté de 4 nouveaux titres (de Léo Ferré, Myriam Makeba, Eddy Grant et Nass el Ghiwan). Dans les bacs depuis février.

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