Crise de la dette

« Si on se réfère à l’économie réelle, la zone euro n’a pas de problèmes »

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La dette grecque pourrait être mécaniquement réduite de 40% selon l’économiste et député vert allemand Gerhard Schick. Encore faut-il que les bonnes mesures soient prises... Le député, membre de la Commission des finances du Bundestag, est très critique envers les fausses solutions prônées par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, comme envers ceux qui appellent à sortir de l’euro. Entretien.

Photo : Dan Simpson

Basta ! : Que pensez-vous des plans de sauvetage proposés par l’Union européenne face à la crise de la dette qui s’étend désormais à l’Italie ?

Gerhard Schick : Ce qui arrive avec l’Italie, et ce qui continue à se passer en Grèce, démontre avec force que les solutions envisagées jusque-là par les leaders européens ont conduit à une aggravation de la situation. Tout ce qui est proposé aujourd’hui par les États, chacun de leur côté, comme au niveau européen, révèle leur incapacité à arrêter l’effet domino qui fait que les pays tombent les uns après les autres. Le problème est que, chaque fois, les dirigeants européens prennent des décisions fondées sur des analyses erronées. La situation économique des pays est analysée en dehors de la réalité économique de la zone euro. L’Italie présente une dette équivalente à 119% de son Produit intérieur brut (PIB). Chiffre sur lequel se fondent les agences de notation et les marchés pour menacer de dégrader la note italienne. Or quelle est la réalité économique de l’Eurozone prise dans son ensemble ? Simplement que son taux d’endettement représente 85% de son activité économique. Ce chiffre peut paraître élevé, mais il est à peine plus élevé que le taux d’endettement de l’Allemagne, qui est de 83%. L’Allemagne qui est présentée aujourd’hui comme l’économie la plus forte de la zone euro. Ce qui démontre que, si on se réfère à l’économie réelle, l’ensemble de la zone euro n’a pas de problèmes économiques, pas plus que ceux auxquels l’économie allemande est confrontée. Il faut donc que les dirigeants européens arrêtent de se limiter à des mesures isolées, mais commencent réellement à agir ensemble.


Quelles seraient les mesures collectives à mettre en œuvre ?

Trois principales mesures doivent être prises au plus vite. La première consiste à créer et émettre des « eurobonds » : des obligations propres à la zone euro qui se substitueraient aux émissions nationales. Cette mesure est indispensable à une réelle sortie de crise. À titre d’exemple, une offre d’échange des titres grecs par des titres garantis par le Fonds européen de stabilité financière (FESF), aux prix actuels sur les marchés, permettrait de réduire mécaniquement la dette grecque de 40%. Cela aurait pour conséquence de faire concrètement participer les créanciers privés de la Grèce. Et ce sans effet déstabilisateur, puisque les nouveaux titres seront stables car garantis par la zone euro. Malheureusement, ce n’est pas le chemin pris par la France et l’Allemagne, qui de facto défendent une très faible participation des créanciers privés et un fort alourdissement de la dette grecque. La deuxième mesure d’urgence consiste à créer un fonds européen pour sauver les banques, car nous nous trouvons encore en plein dans les effets de la crise financière de 2008. Enfin, l’Europe doit prendre la décision de mettre en œuvre un ambitieux plan d’investissement écologique et social, une sorte de « green New Deal ».

Beaucoup, voire trop, n’a-t-il pas déjà été fait pour sauver les banques, et pas assez pour sauver les peuples ?

Je comprends que les opinions publiques européennes soient réticentes à tout aide supplémentaire aux banques. Je comprends également que le contribuable européen puisse se sentir pris en otage par certaines politiques économiques. Mais prenons les choses sous un autre angle : en sauvant une entreprise de la faillite, on sauve des emplois mais aussi ses créanciers. Dès lors, venir en aide aux États, c’est venir en aide à leurs créanciers. On ne pourra donc pas éviter la faillite de la Grèce sans venir directement en aide aux banques. Nous devons profiter de la création de ce fonds européen pour sauver les banques en difficulté et procéder par ce biais à une restructuration de la dette grecque et à une plus grande participation des créanciers privés. À cela il faudra ajouter une profonde restructuration du secteur bancaire européen. Notre secteur présente la caractéristique de posséder très peu de fonds propres. Le « leverage ratio », à savoir le rapport ente le capital propre et le bilan de toutes les activités d’une banque, est beaucoup trop faible. Une banque comme la Deutsche Bank présente seulement 2,3% de fonds propres pour l’ensemble de ses activités [1]. Le secteur bancaire est l’un des secteurs économiques comportant le moins de capitaux propres.

Que pensez-vous des propositions demandant la nationalisation d’une partie du secteur bancaire et la séparation des activités de crédit de celles de dépôt ?

En Allemagne, notre expérience des banques contrôlées par les Länder (les régions) est négative. Elles ont causé des dommages incroyables aux contribuables. Je ne suis pas sûr que la question de savoir à qui appartiennent les banques soit la plus importante. Ce qui compte, c’est de renforcer les mécanismes de contrôle. Nos banques sont de tailles démesurées : BNP Paribas, Barclays ou la Deutsche Bank sont trop grandes. Il faut réduire leur taille et revenir à des banques plus petites. Séparer les activités de dépôt de celle d’investissement est une bonne proposition. Mais se pose la question de la mise en œuvre. Cette séparation doit-elle être « simplement » technique au sein d’un même établissement, comme le proposent les Anglais, ou doit-on opter pour une solution plus « radicale », consistant à diviser de façon étanche les établissements bancaires selon leur secteur d’activité ? Quoiqu’il en soit, cette proposition est essentielle pour corriger les dérives actuelles.

Des voix s’élèvent en Europe, en particulier en France, pour demander l’abandon de l’euro comme monnaie unique. Qu’en pensez-vous ?

C’est la pire des propositions. Permettez-moi une métaphore : nous sommes embarqués sur un navire en pleine mer. Ce navire est celui de la zone euro et il est confronté à une tempête et à des avaries très importantes. Choisir de quitter la zone euro reviendrait à ce qu’un membre de l’équipage décide de sauter à l’eau pour tenter de rejoindre la rive à la nage. À celui qui prendrait cette décision, je lui dis « Bon courage ! » Quitter la zone euro entraînerait automatiquement une augmentation de la valeur des créances détenues sur chaque État, Allemagne, Grèce, France… Et donc l’explosion de leur dette. Ce qu’il est important d’avoir en tête, c’est l’interdépendance entre chaque État. Il faut rompre avec l’idée qu’un État pourrait s’en sortir seul, ou s’effondrer seul sans conséquences pour les autres États.

Mais nombreux sont ceux qui regrettent l’existence d’un réel gouvernement économique au niveau européen…

Il y a urgence à disposer d’un gouvernement économique. Il ne peut se résumer au Conseil européen des chefs d’État ou des ministres. Ce gouvernement doit pouvoir prendre de vraies décisions économiques pour l’Europe. Cette démarche peut commencer par la création d’un ministère européen des Finances, comme le propose Jean-Claude Trichet, l’actuel président de la Banque centrale européenne. Mais au-delà de la question « technique » d’un processus de décision efficace, il faut un soutien massif de la société civile européenne. Les forces pro-européennes, celles qui continuent de croire que l’Europe est la solution, ne sont pas encore arrivées au point de pousser les gouvernements vers une telle solution. Au sein des États membres, les eurosceptiques ont de plus en plus d’influence. Avec la société civile européenne, nous devons démontrer qu’il existe une alternative globale, une Europe plus solidaire. Il y a là un immense travail politique à faire. Il faut faire émerger une société civile au niveau européen. Qu’il s’agisse des Indignés espagnols qui refusent un chômage à 40%, ou des syndicats qui proposent une meilleure coopération sociale, les partenaires existent pour les dirigeants et les partis politiques, qui doivent collaborer avec cette société civile. Certaines réformes structurelles ne pourront pas être faites sans ce soutien.

De quelles réformes s’agit-il ?

Dans un pays comme la Grèce, l’État doit agir dans l’intérêt de ses citoyens : lutter contre la corruption et l’évasion fiscale par exemple. Au niveau européen, on doit réformer le secteur des agences de notation. Il est impératif de créer une agence de notation européenne, une sorte de fondation indépendante des États membres, des banques et des autres acteurs des marchés financiers. Ensuite, il est temps de passer de la parole aux actes et d’instaurer une taxe sur les transactions financières. Enfin, il faut en finir avec les paradis fiscaux, y compris les îles anglo-normandes ou Monaco, qui n’existent qu’avec l’accord tacite ou formel de la majorité des États membres de l’Union européenne, du FMI et de la Banque mondiale. Les transactions de centaines de milliards d’euros qui circulent entre ces paradis fiscaux et les centres financiers de Londres, Francfort ou Paris se font au profit des élites financières de ces pays, pas au profit des peuples.

Recueilli par Eros Sana

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