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Syndicalisme

« Si on emmenait certains PDG visiter leurs usines d’approvisionnement, ils seraient eux-mêmes horrifiés »

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Entre la crise climatique, la massification de la sous-traitance, la montée en puissance des entreprises multinationales et les basculements géopolitiques en cours, le mouvement syndical international est confronté à des enjeux qui bouleversent profondément la manière dont il s’est construit depuis le XIXe siècle. La Confédération syndicale internationale (CSI), qui regroupe plus de 300 organisations syndicales dans 162 pays et territoires, est en première ligne pour répondre à ces défis. Sharan Burrow, secrétaire-générale de la CSI depuis 2010, a accepté de répondre à nos questions. « Le modèle économique actuel est devenu insoutenable en lui-même », avertit-elle.

La Confédération syndicale internationale (CSI) s’est activement impliquée dans les discussions internationales sur le climat, avec pour mot d’ordre la revendication d’une « transition juste », une transition qui ne se fasse pas au détriment des travailleurs. Quel bilan tirez-vous de la Conférence climat de Paris (COP21) et de l’accord qui en a résulté ?

Sharan Burrow : [1] La COP21 a établi un cadre global. Nous savions que nous n’allions pas obtenir un traité ambitieux comme celui attendu à Copenhague, mais au moins l’Accord de Paris est juridiquement contraignant. Bien sûr il y a plusieurs aspects sur lesquels nous aurions souhaité des engagements plus forts. C’est le cas pour les engagements de financement, encore insuffisants. C’est le cas aussi pour les objectifs nationaux soumis par les gouvernements, ce que l’on appelle dans le jargon de la COP les « contributions prévues déterminées au niveau national » (INDC en anglais). Si elles ne sont pas révisées en 2018, cela aura pour effet de verrouiller la faiblesse des ambitions actuelles au moins jusqu’en 2030, ce qui entraînera un réchauffement des températures globales au-delà de l’objectif officiel des 2ºC [2]

L’absence de plans nationaux pour mettre en œuvre l’accord de Paris est un autre sujet de préoccupation. On peut débattre des objectifs affichés par les différentes nations ou l’Union européenne, mais le problème reste que la plupart des pays n’ont pas de plan pour atteindre ces objectifs. Mis à part quelques exemples, comme en Allemagne en raison de la sortie du nucléaire ou en Scandinavie, les gouvernements ne semblent pas réfléchir sérieusement à l’élaboration de plans nationaux pour le climat. Encore moins les bâtir sur le dialogue social en incluant des dispositions pour une « transition juste ». Nous allons demander aux gouvernements et aux employeurs un dialogue autour de l’élaboration de tels plans, pour voir comment passer de notre dépendance actuelle envers les énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) à une économie basée sur les énergies renouvelables.

Considérez-vous que vous avez obtenu une réponse positive de la part des entreprises à ce sujet à la COP21 ?

Pas encore. Les entreprises et les investisseurs y étaient présents en nombre, beaucoup plus qu’auparavant. Certains sont sincèrement engagés dans la transition. Mais je ne pense pas que les grandes compagnies pétrolières et gazières ou les grandes entreprises énergétiques se rendent compte à quel point le temps dont elles disposent pour la transition est compté. Elles sont face à un choix : ou bien rester des entreprises de premier plan, ou tomber dans l’oubli. Je ne pense pas que les firmes énergétiques aient pris conscience que les modèles d’approvisionnement en énergie sont en train de se transformer en profondeur. D’ores et déjà, dans le contexte actuel de chute du cours des hydrocarbures, les investisseurs retirent leur argent de ces entreprises, et des emplois sont détruits. Sans plan sérieux de transition, les grandes entreprises énergétiques deviendront vulnérables, et avec elles les travailleurs et les territoires qui en dépendent. C’est déjà le cas aux États-Unis, avec les faillites de plusieurs firmes spécialisées dans le charbon.

Comment jugez-vous l’attitude du mouvement pour le climat et des écologistes à cet égard ? Les travailleurs et leurs syndicats leur reprochent souvent de se contenter d’en appeler au désinvestissement des énergies fossiles ou de la fin du charbon, sans parler de ce que cela implique pour les travailleurs.

À l’échelle globale, nous avons noué une alliance très étroite avec les grandes ONG environnementalistes et de développement sur la question du climat. Il ne fait aucun doute que ces organisations comprennent la nécessité d’une transition juste. Nous avons apporté notre soutien aux demandes de divulgation du « risque carbone » auquel sont exposées les entreprises du secteur des énergies fossiles, et nous comprenons les objectifs du mouvement pour le désinvestissement, qui est né d’une exaspération générale vis-à-vis de l’attitude de ces entreprises. Pour nous, si une entreprise refuse d’avoir un plan de réduction de ses émissions carbone et de préservation de l’emploi compatible avec une limitation du réchauffement global à 2ºC, il est naturel qu’elle devienne une cible pour le désinvestissement.

Est-il facile de faire passer ce message sur le climat et la transition parmi les travailleurs et les syndicalistes des grandes entreprises du secteur pétrolier, gazier et de l’énergie, où l’on trouve souvent les syndicats parmi les plus puissants ?

Cela fait une décennie que nous faisons campagne pour une transition juste. L’Accord de Paris inclut enfin un engagement explicite en ce sens. Pour autant, pourrais-je prétendre que les gens n’ont pas peur ? Bien sûr que non. Beaucoup de ces emplois sont de bons emplois. Ils sont liés à de solides conventions collectives. Ils ont été le pilier de nombreuses collectivités et de nombreux territoires. Ils ont, à bien des égards, construit la prospérité d’aujourd’hui. Nous exigeons le respect pour les travailleurs du secteur des énergies fossiles, nous exigeons qu’il y ait un dialogue avec eux, et que leurs craintes soient effectivement surmontées, à travers un plan qui donne à ces personnes, à leurs familles et à leurs communautés des raisons de croire à l’avenir. C’est précisément sur ce point que les gouvernements sont totalement défaillants, à l’exception d’un ou deux.

Sur plusieurs dossiers, comme le projet d’oléoduc Keystone XL aux États-Unis, le mouvement syndical s’est retrouvé divisé : certains syndicats soutenant les mobilisations écologistes et citoyennes, et d’autres, surtout dans les secteurs de l’industrie ou du bâtiment, s’alliant avec les directions des entreprises favorables à ces projets. Comment résoudre ces antagonismes ?

Nous avons connu cela aux États-Unis, au Canada, en Europe centrale et orientale. La bataille autour de Keystone était aussi une bataille sur l’emploi. C’est sur ce point que les gouvernements nous font défaut. Si le gouvernement avait mis en avant une alternative offrant le même nombre d’emplois et avait demandé « Que choisiriez-vous ? », le débat aurait été très différent. Quand il y a un plan et une vision pour l’avenir, les gens ont de l’espoir. La peur ne les pousse pas à dire non au changement. Quand il n’y a pas de plan, il n’y a pas d’espoir ; la peur prend le dessus. Désormais, notre rôle est d’exiger un dialogue entre employeurs et syndicats, afin de faire en sorte que les travailleurs aient une vision claire de l’avenir de leurs emplois. Cela requiert un engagement des gouvernements nationaux pour encadrer ce dialogue, et, en dernière instance, un plan national. En Europe, cela ne devrait en théorie pas être difficile : il y a déjà des comités d’entreprises et une tradition de dialogue social.

Diriez-vous que cette défaillance des gouvernements est aussi le résultat des politiques de privatisation, qui leur ont fait perdre le contrôle de leurs systèmes énergétiques ?

C’est une réponse trop facile. La privatisation ne nous a pas servi, mais bon nombre des entreprises concernées sont toujours des entreprises d’État. Dans certains cas, elles sont bien gérées et investissent depuis longtemps dans les énergies renouvelables. D’autres sont très ancrées dans un état d’esprit qui ne leur permettra pas de mener assez rapidement la transition vers un mix énergétique renouvelable. Il en va de même dans le secteur privé, où l’on voit beaucoup d’entreprises à très courte vue. Lorsque la plupart des investisseurs ne regardent que leur taux de rendement à quelques mois, c’est tout simplement inimaginable.

Vous mentionnez la tradition européenne de dialogue social européen. Pensez-vous que ce sera suffisant pour conduire une transition juste, compte tenu de l’énorme déséquilibre de pouvoir entre les travailleurs et leurs communautés d’une part, et les investisseurs d’autre part ? Comment s’assurer que les travailleurs ne paieront pas, en fin de compte, le prix de la transition ?

Nous demandons que les plans de transition juste incluent une certaine sécurité de l’emploi, avec des engagements et des échéances, ainsi que des investissements dans les compétences et le redéploiement des travailleurs. Nous demandons également un mécanisme de financement pour une transition juste – par exemple, un pourcentage des fonds perçus via la fiscalité sur le carbone – pour garantir des emplois et apporter un soutien aux travailleurs et à leurs communautés.

Le secteur des énergies renouvelables pourra-t-il offrir des emplois de qualité comparable à ce qui était la norme dans les grandes entreprises énergétiques ?

Il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. Ce sont des emplois qualifiés. Nous organisons des centaines de milliers de personnes dans le secteur des énergies renouvelables, et nous avons obtenu des régularisations d’emplois dans des secteurs autrefois considérés comme les pires exemples de l’économie informelle, par exemple les ramasseurs de déchets, qui pourraient devenir la base de l’économie circulaire.

Dans la perspective du Forum économique mondial de Davos, la Confédération syndicale internationale a publié un rapport attirant l’attention sur la « main-d’œuvre cachée » des grandes entreprises mondiales. Exemple : Carrefour compte officiellement 300 000 employés à l’échelle mondiale, ce qui est déjà beaucoup. En réalité, si l’on tient compte de ses chaînes d’approvisionnement, l’activité de l’enseigne concerne trois millions de travailleurs, la plupart dans les pays du sud, dont 90% ne sont pas des employés directs de l’entreprise [3]. Comment le mouvement syndical peut-il faire face à cette réalité ?

Nous avons publié ce rapport pour montrer à quel point le système économique mondial est insoutenable. Les multinationales font d’énormes profits grâce à une main-d’œuvre qui est totalement dépendante d’elles, mais en grande partie invisible. En moyenne, seulement 6% de cette main-d’œuvre sont des employés directs de ces entreprises. Dans la majorité des cas, elle travaille pour des salaires de misère, dans un environnement précaire et souvent dangereux, avec des conditions terribles, y compris du travail informel et des heures supplémentaires obligatoires. J’ai visité moi-même les usines de ces chaînes d’approvisionnement : si l’on y emmenait les PDG de certaines multinationales, eux-mêmes seraient horrifiés. En dehors même des enjeux liés au respect des droits humains et au travail décent, qui sont ceux pour lesquels nous nous battons, la réalité est que le modèle économique actuel est devenu insoutenable en lui-même.

Comment y remédier ?

Les multinationales doivent être tenues de rendre compte en matière de droits fondamentaux et de sécurité au travail, au-delà des frontières nationales. Les gouvernements et les organisations internationales ont les moyens d’agir. L’OCDE est en train d’élaborer une norme sur le « devoir de vigilance ». Si elle est négociée avec succès, nous appellerons les gouvernements à la rendre obligatoire, afin que les gens puissent poursuivre les entreprises défaillantes à cet égard. Angela Merkel s’est emparée de cette question et l’a mise à l’ordre du jour du G7 l’an dernier. Le projet de traité sur les multinationales et les droits humains dans le cadre des Nations unies (lire notre article) est un autre chantier, à plus long terme.

Nous sommes aussi très intéressés par la proposition de loi en cours d’adoption en France visant à instaurer un « devoir de vigilance » (lire notre article le plus récent ici). Ce projet de loi, même édulcoré, est pionnier. Même si un petit nombre de pays européens rendent obligatoire une forme de devoir de vigilance des multinationales, cela changerait totalement la donne, par exemple pour des situations comme celle des conditions de travail au Qatar, pour laquelle Vinci est aujourd’hui poursuivie en France (voir nos articles ici et ). Cette procédure est pionnière, et nous pensons qu’il y aura beaucoup d’autres procédures de ce type à l’avenir, même avec le cadre législatif actuel. Nous réalisons un travail de cartographique pour identifier de nouveaux cas.

Le mouvement syndical international est-il préparé pour faire face aux grandes évolutions géopolitiques actuelles ? Comment abordez-vous des pays comme la Chine ou la Russie ?

Ce sont deux situations très différentes. La Chine semble vulnérable à l’heure actuelle, mais elle a une stratégie de développement de son marché intérieur qui repose sur l’augmentation des salaires et la protection sociale des citoyens. Est-ce une démocratie ? Non. Est-ce que nous pouvons organiser les travailleurs en Chine ? Non. Ce sont les firmes occidentales qui sont allées en Chine pour pouvoir y payer des salaires de misère. L’US Chamber of commerce, principal lobby patronal américain, s’oppose aux droits des travailleurs en Chine. Lorsque nos entreprises se comportent de cette façon, il y a un problème de fond, et nos gouvernements refusent de le reconnaître.

Avec la Russie, c’est plutôt une question de paix et de sécurité. Tout comme les travailleurs chinois sont les victimes de nos propres multinationales et des ambitions de leur gouvernement, les travailleurs russes sont victimes d’une situation géopolitique qu’ils n’ont pas créée. La situation est similaire au Moyen-Orient. Dans chaque cas, ce qui se passe actuellement peut être ramené, en grande partie, aux décisions géopolitiques des dirigeants occidentaux depuis des décennies. Nous avons besoin d’une meilleure vision du monde, où les gens ont de l’importance, où les droits comptent, où la paix et la démocratie sont fondamentales. Et ce, indépendamment des intérêts commerciaux.

En ce moment, l’extrême-droite cible particulièrement les travailleurs, en particulier autour de la question des migrants et des réfugiés : aux États-Unis avec Donald Trump, en France avec le FN, et dans de nombreux pays d’Europe. Quel est le rôle des syndicats dans ce contexte de montée des xénophobies ?

Nous devons parler aux travailleurs, parler de ce qu’ils veulent pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Pourquoi cela ne devrait-il pas être la même chose pour d’autres personnes ? Encore une fois, c’est une question de peur. Donald Trump est un fou, mais ses déclarations simplistes trouvent un écho dans les craintes des travailleurs. Si les partis progressistes veulent avoir un avenir, ils doivent être capables de parler aux travailleurs. Pour moi, c’est même fondamental. Aux patrons des multinationales, je dis : « Est-ce que vous voudriez que vos fils et vos filles travaillent dans de telles conditions ? Non ? Alors ne laissez pas vos entreprises traiter les fils et les filles d’autres personnes comme des sous être-humains. » C’est la même chose pour les hommes politiques. C’est le message que nous devons transmettre dans nos communautés et parmi les travailleurs. Il y a déjà de nombreux citoyens et de nombreuses collectivités merveilleuses à travers le monde, prêts à accueillir des réfugiés. Les syndicats ont toujours été une contre-voix, et nous continuerons à l’être.

Propos recueillis par Olivier Petitjean

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Photo de une : manifestation à Londres en mai 2013 en faveur de l’indemnisation des ouvriers textiles victimes de l’effondrement de leur atelier, le Rana Plaza / CC Darren Johnson / iDJ Photography

Autre photo : action pour la justice climatique / CC Omar Chatriwala

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