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Génocide décentralisé

Sauveteur de mémoire : sur la piste des « einsatzgruppen » en Ukraine

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Depuis 2003, un prêtre recherche et recense les fosses communes où ont été enterrés les centaines de milliers de juifs tués en Ukraine. Une enquête, à la fois policière et historique, qui fait revivre l’étonnante mémoire collective des témoins, encore en vie, de la tragédie.

« Ils marchaient, c’est tout. Si quelqu’un ne pouvait pas marcher, ils lui disaient de se coucher par terre et lui tiraient une balle dans la nuque ». Des témoignages comme celui-là, le père Patrick Desbois en a recueilli des centaines. Plus de soixante ans après, ce prêtre s’est lancé sur les traces des groupes d’intervention (Einsatzgruppen) composés de SS et chargés de liquider les juifs d’Ukraine et tout autre « ennemi du Reich » (tsiganes, fonctionnaires communistes, handicapés). Patrick Desbois a combiné les techniques d’enquête policière et les méthodes de recherche historique au service d’une cause : la vérité. « Je ne suis pas là pour juger. Je viens juste avec une question : savoir ce qui s’est passé », précise celui qui dirige depuis huit ans le service épiscopal pour les relations avec le judaïsme. « Il y a dix ans, nous étions dans la repentance. Aujourd’hui, nous aidons à ce que la vérité se fasse dans des endroits où personne n’est allé voir. »

Pas grand chose ne destinait Patrick Desbois, prof de Math dans l’enseignement public, à devenir prêtre. Encore moins à sillonner les vastes campagnes ukrainiennes à la recherche de fosses communes. Né en 1955, il grandit à Chalon-sur-Saône, dans un « milieu laïc et de gauche ». Une éducation chrétienne, sans plus, comme bien des enfants de sa génération. Il « retrouve la foi » à l’université, s’interroge sur le sens de sa vie, part à Calcutta « avec Mère Térésa » puis au Burkina Faso dans le cadre d’une mission de coopération. Deux ambitions animent le jeune bourguignon : devenir prêtre et « vivre en Afrique au milieu des plus pauvres, les plus loin de l’église (pas de l’Évangile, de l’institution précise-t-il). »

Il suit une formation au centre spirituel du Prado, près de Lyon, dont sont sortis nombre de prêtres ouvriers, est ordonné en 1986, à 31 ans, puis accomplit son premier sacerdoce dans la cité industrielle du Creusot. La « providence » va chambouler ses projets. « Je travaillais tellement que je ne lisais plus. J’ai alors voulu étudier l’Hébreu, et cela m’a passionné. » Un été (lui qui est si méticuleux dans la recherche des faits, a dû mal à dérouler une chronologie précise de sa vie), il part pour l’université du Mont Scopus à Jérusalem et se lie d’amitié avec des juifs français, « jeunes, séfarades et religieux », qu’il continue de fréquenter en région parisienne. « J’ai appris le judaïsme, le sens des pratiques religieuses, de l’hospitalité, par les juifs. » Puis c’est le grand saut méditerranéen : Patrick Desbois effectue une Alyah très personnelle en allant travailler plusieurs mois en Israël. Il sert des lunch à domicile, dans des familles le plus souvent de milieux populaires, originaires d’Afrique du Nord.

« Pour nous c’était très dur. Pour les autres, c’était pire »

Il manquait un déclic, une illumination, pour que le chemin du prêtre croise celui des témoins de la Shoah en Ukraine. La providence se manifeste une nouvelle fois, le soir 31 décembre 1991. Patrick Desbois est alors en Pologne, où vient d’être élu Lech Walesa, pour préparer le futur pèlerinage de Jean-Paul II. « Nous n’étions pas loin de l’Ukraine, et là j’ai eu un choc ». Il se souvient de son grand-père, prisonnier français, évadé puis repris à cause d’une dénonciation à la Gestapo, et enfermé dans un camp pour Français « irréductibles » : Rawa Ruska, ou stalag n°325, sur la frontière entre la Pologne et l’Ukraine. Le camp « de la goutte d’eau et de la mort lente » selon Winston Churchill.

Lorsque son grand-père y est interné, en 1942, les gardiens viennent d’en finir avec 20 000 prisonniers soviétiques dont ils évacuent les derniers cadavres. 10 000 juifs de Galicie vont y être également assassinés. « Pour nous c’était très dur. Pour les autres, c’était pire », racontait laconiquement le grand père à son petit-fils. Lui ne savait pas alors qui étaient « ces autres ». En cette soirée de réveillon, aux confins de la Pologne, Patrick Desbois décide d’en savoir plus sur les compagnons d’infortune de son aïeul. Il s’inscrit à une formation dispensée par Yad Vashem (le centre israélien de recherche et de mémoire sur l’Holocauste).

Sur la piste des « einsatzgruppen »

A l’occasion d’une visite des camps d’extermination d’Auschwitz et de Belzec, il fait un détour à Rawa Ruska, devenu poste douanier. En guise de mémorial, il y découvre « une pierre sale près d’une mare au canard ». Avec l’aide de René Chevalier, neveu de Maurice et membre de l’Amicale des anciens du camp, il s’occupe de la réfection du modeste monument. Le prêtre tente interroge le maire de la bourgade sur l’endroit où sont enterrés les milliers de soldats soviétiques et de juifs exécutés. En vain.

Jusqu’au jour où le nouveau maire, Yaroslav Nadyak, l’invite à le suivre en compagnie d’une centaine de paysans, à la fosse commune où gisent les dépouilles des 1500 derniers juifs de la petite ville. Au grand étonnement du Français, plusieurs des paysans présents lui racontent comment ils ont été réquisitionnés par les Allemands pour verser de la chaux sur les cadavres dont le sang dévalait la colline jusqu’au village. « Je pensais qu’il n’existait pas de témoins, et soudain j’en rencontrais plein ! Tous étaient adolescents ou enfants à l’époque ». Ce que nous venons de faire ici, nous pouvons le reproduire dans cent villages, lui assure Yaroslav Nadyak. Et voilà Patrick Desbois parti sur les routes ukrainiennes, dans les pas des troupes allemandes et des « einsatzgruppen » qui, soixante ans plus tôt déferlaient sur l’URSS. Yaroslav Nadyak le précède dans les villages, prend contact avec le maire, le curé ou le pope local, puis ceux-ci invitent leurs concitoyens âgés à venir témoigner.

Archives micro-filmées et experts en balistique

Le projet prend corps dans le cadre de l’association inter-religieuse Yahad - In Unum (« ensemble » en hébreu et en latin), créée en 2004 à l’initiative de Jean-Marie Lustiger, dont Patrick Desbois est président. Son équipe compte aujourd’hui une dizaine de personnes, principalement des Français et des Ukrainiens mais aussi un Allemand et un Autrichien : photographe, caméraman, preneur de son, historiens, expert en balistique, interprètes, chauffeurs et même un garde du corps dont le principal travail est d’écarter quelques gêneurs le plus souvent alcoolisés.

Les archives des tribunaux allemands (RFA et RDA) qui ont jugé des criminels après la guerre sont dépouillés. Problème : elles sont classés par assassins et non par lieux d’assassinats. Il faut donc lire soigneusement les dossier et repérer les noms de villes et villages cités dans les procès-verbaux. L’équipe a également accès aux archives soviétiques, micro-filmées par le musée de l’Holocauste de Washington. « Dès qu’un village était libéré, les Soviétiques ont mis en place une commission pour collecter des informations sur les exactions commises par les Allemands contre les juifs, les communistes, les tsiganes ou les handicapés », explique Patrick Desbois. Résultat : seize millions de pages ! Elles sont classées par lieux, mais les noms des bourgades, notamment à l’Ouest de l’Ukraine, ont souvent changé d’orthographe, passant du Polonais au Russe [1] ou du Russe à l’Allemand.

« Ces petites gens avaient tout vu »

Le prêtre et son équipe vont réanimer une mémoire collective, jusque-là ignorée, mais bien vivante. « La mythologie du secret développée par les assassins a bien fonctionné. Personne n’a jamais envisagé que ces petites gens avaient tout vu. Avant, on se représentait des nazis, des collabos et des victimes. On oubliait les voisins, le gars qui emmène son troupeau le matin, les enfants qui vont voir ce qui se passe. Des gens, ni victimes ni coupables, qui étaient seulement là », décrit Patrick Desbois.

Chaque voyage est minutieusement préparé. Guillaume Ribot, le photographe, dresse la carte des lieux d’enfermement et d’exécution à partir des éléments tirés des archives. Une fois sur place, rien ne vaut l’expérience de vie en milieu rural du bourguignon pour se repérer dans les petites bourgades ukrainiennes et frapper à la bonne porte. Son statut de prêtre facilite l’entrée en matière et instaure un climat de confiance. « Dès que l’on croise une personne âgée, nous lui demandons si elle était là pendant la guerre. Et, de fil en aiguille, nous trouvons très vite des témoins directs ». Elus et prêtres locaux – « qu’ils soient catholiques, gréco-catholiques ou orthodoxes, cela n’a aucune importance » – sont mis à contribution. Un passage au registre du cadastre est parfois utile.

Jouer de la musique pour couvrir les cris des exécutions

Patrick Desbois ne cesse de s’étonner du nombre et de la précision des témoignages rapportées par une population rarement sollicitée par les historiens - et souvent oubliée par l’Histoire elle même - mais « très attachée à la mémoire ». « Il n’y a que les gens pauvres qui parlent. Le système soviétique n’a jamais réussi à les intégrer. Ils sont restés nature, avec un sentiment d’injustice partagée vis à vis de ce qui s’est passé. Notre démarche leur paraît normale. Tout être humain a droit à une tombe. On reconstitue avec eux l’assassinat, dans les moindres détails. Nous avons été frappés par la grande similitude entre les témoignages de 1944 et ceux d’aujourd’hui. »


Il les écoute - les filme quand ils acceptent - raconter leurs cauchemardesques souvenirs enfouis : cet homme se remémorant l’acte téméraire et mortelle de l’un de ses amis, réquisitionné pour jouer de la musique afin de couvrir les cris des exécutions et qui, ne le supportant plus, se jette sur l’un des bourreaux ; ce vieux militant de la mémoire racontant pour la première fois comment, gamin, il était monté sur le toit de la ferme de ses parents pour voir ce qui se passait : le massacre de milliers de juifs rassemblés dans le vallon en contrebas ; Cette femme égrenant comme si elle y était les noms de ses camarades d’école juifs croyant partir pour la Palestine, comme leur promettaient les Allemands ; Ce paysan, alors adolescent, obligé de combler une fosse et d’enterrer vivant de nombreux blessés...

Quand ils peuvent encore marcher, les témoins tiennent souvent à accompagner l’équipe sur le lieu de l’exécution. « En général, il n’y était jamais revenu », raconte le prêtre. Une expertise balistique vient dissiper le moindre doute. La plupart du temps, des douilles allemandes, datées, sont retrouvées, parfois des chargeurs ou des chaînes de mitrailleuses. L’expertise balistique permet de renforcer « la convergence des preuves » chère au prêtre, qui « ne quitte jamais un village sans aller au bout de l’enquête ».

Génocide décentralisé

Ce travail de fourmi permet de reconstituer précisément les méthodes d’extermination et l’organisation du génocide en Ukraine. Six cents fosses communes ont été exhumés, soit un quart du nombre estimé. « Le mode d’assassinat est très archaïque et barbare. Mais le mode de gouvernement allemand est très moderne. Les commandos sont dirigés par des chefs très qualifiés à qui le commandement laissent une grande marge de manœuvre. Le moindre village était visité. Les informations remontaient à la direction régionale qui vérifiaient qu’il n’y avait pas de blanc sur la carte », explique Patrick Desbois.

Un « génocide décentralisé » en quelque sorte, répondant à « une loi cadre », l’extermination des juifs, et adapté aux contraintes du terrain : faiblesse des infrastructure ferroviaire pour déporter les juifs vers les camps d’extermination polonais, proximité du front, harcèlement des groupes de partisans. Des « vorkommando » - sorte de groupe d’éclaireurs - sont même envoyés en avant garde dans les villages pour dresser un état des lieux sociologique des habitants : nombre de juifs, sentiment de la population à l’égard des Allemands, degré de solidarité entre communautés, topographie des lieux...

Come-back dans l’horreur

Au fil des témoignages, Patrick Desbois s’aperçoit que chaque Einsatzgruppen a sa propre signature, sa manière de procédé qu’il reproduit à chaque fois, tel ce commando dirigé par un Autrichien qui faisait creuser une énorme fosse, y faisait descendre et se coucher les juifs que le chef, vêtu d’une blouse blanche de docteur, tuait un par un. « Nous avons aussi découvert des fosses communes de femmes dont ne parlait pas les rapports. Des femmes qui avaient été prises par les chefs pendant leur séjour, une pratique interdite par le Reich. »

Ce come-back dans l’horreur entamerait la détermination des investigateurs les plus chevronnées. Comment résister à l’abattement, à l’overdose ? « Mon grand-père a passé trois ans là-bas et à vécu cela tous les jours. Alors moi, soixante ans plus tard et quelques semaines par an en période de paix... Ce serait ne pas être digne de lui. Et les gens nous aident tellement sur place, les communautés juives nous encouragent ».

Le macabre recensement se poursuivra jusqu’en 2010. Il risque de se prolonger bien au-delà : Patrick Desbois souhaite « établir un lien entre les modes d’assassinats et les assassins ». Et envisage déjà de reproduire l’expérience en Russie, où « les portes s’ouvrent ». Ses méthodes d’enquête intéressent également d’autres personnes. Il a été contacté pour procéder au même type de recherches en milieu rural en Syrie [2], là où ont été déportés des milliers d’Arméniens pendant le génocide perpétré par l’empire ottoman, et en Espagne, pour retrouver les victimes anonyme de la guerre civile. Une longue quête de mémoire en perspective, qui offre aux « petites gens » la possibilité d’apporter leur pierre à la vérité, et une sépulture à des centaines de milliers d’anonymes.

Ivan du Roy

Photos : Deux témoins ukrainiens délimitent l’emplacement d’une ancienne fosse commune (en une, crédit Guillaume Ribot/Yahad-in unum) - Des membres de la Waffen SS et du service du travail du Reich regardent un membre des Einsatzgruppen se préparer à abattre un juif ukrainien (crédit : USHMM).

Plus d’infos : le site de Yahad - In Unum

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