Solidarités internationales

Retour sur la surprenante mobilisation de soutien au peuple palestinien

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Depuis la première Intifada, le mouvement de solidarité avec les Palestiniens a considérablement évolué. Les importantes manifestations du 3 janvier - au moins 50.000 personnes dans l’Hexagone - ont montré le poids grandissant, aux côtés des traditionnels cortèges de la gauche politique ou associative, des mouvements à caractère confessionnel, et le retour en force de jeunes générations issues des quartiers populaires. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Entretien avec Monique Crinon, sociologue et militante du Cedetim, association de solidarité internationale.

Quelles sont aujourd’hui les différentes composantes du mouvement de solidarité avec la Palestine ?

On compte trois grandes composantes. La première, ce sont les organisations politiques, plutôt en recul dans le mouvement : Verts, PCF, Nouveau parti anticapitaliste ou Lutte ouvrière pour l’essentiel. Une autre composante est associative, symbolisée par la plate-forme des ONG françaises pour la Palestine [1], l’Association France Palestine solidarité (AFPS) ou le Cedetim (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale). C’est un noyau associatif très ancien et très présent dans le soutien aux Palestiniens. Les mouvements de solidarité comme Génération Palestine ou la Campagne civile internationale de protection du peuple palestinien assurent le renouvellement de son leadership politique. Grâce aux missions civiles en Palestine, des jeunes envoyés sur place, pour des actions de protection ou aider à la cueillette des olives par exemple, ont pris conscience de ce qui se passe là-bas. Ces militants plutôt jeunes sont aujourd’hui très mobilisés. Leur compréhension de ce qui se passe s’est construite indépendamment du champs de l’Islam, que ces militants côtoient cependant.

La troisième composante, la « base sociale » de la solidarité, est en pleine évolution. Les associations maghrébines ou issues de l’immigration [2] en constituent l’un des socles mais ne représentent plus qu’une infime partie de cette base sociale. Celle-ci a désormais un ancrage très fort dans les quartiers populaires, en particulier en banlieues. La nature de la solidarité a fortement changé, notamment chez les jeunes, qui s’identifient avec les Palestiniens sous l’angle de l’humiliation ou de la non reconnaissance des droits. La composante musulmane, encore émergente, est devenue très importante.

Cette composante musulmane se constitue de plusieurs associations : Collectif des musulmans de France (CMF), Participation spiritualité musulmane (PSM), Parti des musulmans de France (PDMF)... Qu’est-ce qui les distingue ?

La forte implantation populaire de la mobilisation s’exprime largement – mais pas totalement – à travers les associations musulmanes. S’il existe beaucoup de petites associations locales, autour de mosquées, globalement, deux grands pôles se détachent. Le premier est constitué du Collectif des musulmans de France (CMF), proche de Tariq Ramadan [3], et de Participation spiritualité musulmane (PSM). Le CMF est animé par des gens qui, pour partie, se sont formés pendant les marches pour l’Egalité [4]. Ce sont des militants musulmans - et non des musulmans militants - proches des altermondialistes dans leur analyse du néo-libéralisme. Participation spiritualité musulmane est un mouvement religieux qui se politise dans le champ de la gauche. Il a un impact et une forte présence dans les quartiers populaires. On pourrait comparer le CMF et PSM aux mouvements chrétiens issus de la théologie de la libération, des gens qui, au nom de la foi, s’engagent dans la défense des droits sociaux et de la justice. Ils ont une pratique et des engagements communs avec une partie de la mouvance altermondialiste.

D’autres mouvances restent difficiles à identifier mais le second pôle tourne autour de Parti des musulmans de France (PDMF), peu nombreux mais très organisé. C’est un parti islamiste radical et antisémite qui travaille, par exemple, avec Ginette Skandrani [5]. Vu la situation, l’extrémisme de son discours – antisémite et prônant l’éradication d’Israël - attire malheureusement des jeunes. Le PDMF se caractérise aussi par une très forte radicalité religieuse et une interprétation de l’Islam pas du tout libératrice, sans approche citoyenne ni démocratique.

Il y a donc impérativement une bataille à mener pour réduire son attraction. L’enjeu pour le CMF ou le PSM, comme pour l’ensemble du mouvement de solidarité, est de ne pas laisser ce petit groupe prendre la tête du mouvement. Ils doivent circonscrire son influence et marquer leur rupture.

On perçoit un malaise dans certaines organisations de la gauche traditionnelle solidaires de la Palestine - syndicats, PCF, LCR, Verts, mouvement libertaire… - vis-à-vis de ces composantes religieuses. Qu’en pensez-vous ?

L’évolution du mouvement de solidarité est très difficile à vivre pour des militants de la gauche qui ont beaucoup de mal à s’engager avec des gens qui expriment leur foi. C’est un débat qui dépasse largement la question palestinienne mais celle-ci la réactive. Ces militants de gauche fonctionnent souvent d’après la représentation d’un Islam homogène. Ils vont entendre un propos antisémite et en déduire que l’Islam et les Arabes sont antisémites. Bien sûr qu’il y a des dérapages mais ils ne sont pas plus présents chez les musulmans qu’ailleurs, y compris chez les juifs. A Toulouse, les Franciscains, initiateurs des cercles de silence en soutien aux sans-papiers, ont défilé lors de la manifestation de solidarité du 3 janvier. Cela n’a posé de problèmes à personne, au contraire. Au nom de la foi, qu’elle soit chrétienne, juive ou musulmane, on peut vivre des engagements aux côtés de non-croyants. C’est au nom de ces engagements que la solidarité se construit. L’Islam ne peut être un préalable.

N’y a-t-il pas un risque de fracture entre cette gauche classique et la base sociale, plutôt populaire et colorée, qui constitue massivement les cortèges des manifestations ?

Cette fracture est à l’œuvre depuis un moment. Cette « gauche classique », je commence d’ailleurs à me demander avec qui elle est en lien. La fragilité de la solidarité, l’incompréhension ou la difficulté de se positionner vis-à-vis des émeutiers de 2005 ont été l’expression de cette fracture entre les quartiers populaires et la gauche. En même temps, des liens se tissent, qu’il faut continuer à développer.

Comment les positions du mouvement de solidarité ont-elles évolué depuis la première Intifada de la fin des années 80 et les accords d’Oslo ?

Ce conflit provoque une exacerbation de ce qui se passe à une échelle beaucoup plus large : la progression de l’idéologie de la guerre de civilisation, la criminalisation de l’Islam et des formes des résistances. Par sa capacité à nier le droit, Israël reste une figure de proue dans cette guerre de civilisation. On assiste à la construction d’une représentation, relayée à gauche par SOS-Racisme ou le PS, qui épouse une idée très simple : Israël constitue un îlot de civilisation au milieu d’un monde barbare. Les accords d’Oslo ont été en un sens une réussite, mais en même temps se mettait en place la disqualification de cette réussite par Israël et les Etats-Unis.

Deux autres facteurs ont contribué à l’évolution du mouvement de solidarité : l’affaiblissement de la gauche, ici, qui se cherche à travers l’altermondialisme ; Et là-bas, l’échec du projet politique, porté par l’OLP [6], d’une société laïque et démocratique avec deux Etats et deux peuples libres. Aujourd’hui, la solidarité ne peut plus se manifester autour d’un projet qui serait émancipateur mais se focalise sur la défense des droits, de la justice et de la protection d’un peuple. La solidarité a également été affaiblie par les divisions au sein de la résistance palestinienne. L’OLP porte sa part de responsabilité.

Enfin, au-delà des manifestations, quelles sont les solidarités concrètes qui peuvent s’exprimer vis-à-vis des Palestiniens ?

Une plainte est en préparation auprès de la Cour pénale internationale. Il y a un appel au boycott des produits israéliens. Une négociation est en cours pour l’ouverture d’un corridor humanitaire vers Gaza à partir de l’Egypte. Mais c’est très difficile. Les Israéliens ont réussi à restreindre les contacts entre Gaza et l’extérieur. Il n’y a aucun journaliste occidental à Gaza. Une question plus large se pose pour bien des gens ici : comment être solidaire de quelqu’un qui ne nous ressemble pas forcément ?

Recueilli par Ivan du Roy

En photo : manifestation du 3 janvier 2009 à Paris (Photothèque du mouvement social)

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