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Quand les amis de Mitt Romney investissent dans les machines de vote

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Le fonds d’investissement détenu par la famille du candidat républicain à la Maison Blanche est lié à une entreprise qui fabrique des machines de vote électroniques, Hart InterCivic. Ces mêmes machines utilisées pour le scrutin présidentiel dans plusieurs États clés, dont l’Ohio. Aux États-Unis, la polémique enfle sur ce conflit d’intérêt sans précédents.

L’affaire pourrait embarrasser Mitt Romney. Ou même remettre en question l’intégrité du scrutin présidentiel. En cause : les liens du candidat républicain avec l’un des principaux fabricants de machines de vote aux États-Unis !
L’entreprise Hart Intercivic fournit des outils de vote électronique à de nombreux États américains. Malgré des liens assez rapprochés avec Mitt Romney et son entourage, mis en lumière par plusieurs journalistes ces dernières semaines.

Au cœur de la polémique : Solamere, un fonds d’investissement de plus de 200 millions de dollars, crée en 2008 par Tagg Romney, fils du candidat républicain, avec Spencer Zwick, responsable financier de la campagne de Romney. Mitt Romney lui-même y a investi une petite partie de sa fortune – 10 millions de dollars –, ainsi que son frère et sa femme.

Des machines de vote fabriquées par des soutiens de Romney

De part son statut, le fonds Solamere ne peut pas investir directement dans des entreprises [1]. Il est donc « partenaire » d’un autre fonds d’investissement, HIG, basé à Miami. Celui-ci investit son capital de 8 milliards de dollars notamment dans le secteur pharmaceutique, dans le BTP ou les transports. Rien de nouveau sous le soleil capitaliste. Et rien d’étonnant de la part du multimillionnaire Mitt Romney. Sauf qu’en juin 2011, HIG annonce un
« investissement stratégique » » dans Hart InterCivic, troisième entreprise du pays dans le secteur des machines de vote. Basée à Austin (Texas), ses machines de vote électroniques sont utilisées dans des centaines de circonscriptions dans tout le pays : du Texas à Hawaii en passant par l’Ohio... L’un des États décisifs de cette élection.

« HIG partage notre vision, nos valeurs », déclare alors Gregg Burt, président de Hart InterCivic, qui veut assurer avec le fonds d’investissement son leadership dans le domaine de « l’industrie des élections ». Suite à cette acquisition, son entreprise accorde trois sièges sur cinq à HIG au sein de sa direction exécutive.

La connexion entre Mitt Romney et l’entreprise Hart InterCivic est certes indirecte. HIG, l’intermédiaire, minimise le lien, affirmant que le fonds Solamere est un investisseur mineur [2], et qu’aucun de ses investissements n’est directement lié à Hart InterCivic. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que cette connexion n’est pas politiquement très opportune.

Surtout, les liens entre HIG et Mitt Romney ne s’arrêtent pas là.
Tony Tamer, co-fondateur de HIG, a travaillé pour Bain, la société de gestion d’actifs fondée par Mitt Romney dans les années 80. Il est un soutien important de la campagne Romney, comme trois autres directeurs de HIG, détaille le magazine Forbes. Est-ce si anecdotique que l’entreprise HIG qui gère Hart InterCivic et ses machines de vote, soit autant connectée au clan Romney ?

Fraudes et défaillances dans le vote électronique

Selon les données collectées par OpenSecrets.org, le plus important site états-unien sur les financements politiques et réseaux d’influence, HIG (avec ses salariés) est le 11ème contributeur national à la campagne de Mitt Romney ! En mai dernier, deux directeurs de HIG ont ainsi donné chacun 50 000 dollars en soutien à la campagne du candidat républicain.
Les trois dirigeants de Hart InterCivic mandatés par HIG sont aussi d’anciens salariés de Goldman Sachs, JP Morgan et Citigroup Inc, trois entreprises financières qui font partie des dix principaux contributeurs de la campagne, soutiens inconditionnels de Mitt Romney. Coïncidence ?

L’un d’entre eux, Jeff Bohl, a fait un don de 2 500 dollars à la campagne de Romney. Le dirigeant d’une entreprise fabricant les machines de vote électronique peut-il ouvertement soutenir un candidat ? Une entreprise responsable de milliers de machines de vote dans tout le pays, qui se doit d’être non-partisane, peut-elle avoir autant de liens avec l’un des candidats ? Quant au richissime Mitt Romney, il a le droit d’investir son argent où il le souhaite. Sauf peut-être dans le fonds financier qui contrôle une entreprise directement impliquée dans le décompte des bulletins de vote !

Ces connexions suscitent d’autant plus de méfiance que le vote électronique a déjà été l’objet de nombreuses critiques. En 2007, une étude sur les machines à voter est effectuée à la demande des autorités de l’Ohio, l’un de ces États qui peuvent faire basculer l’élection présidentielle. Conclusion : les cinq systèmes de vote utilisés dans l’État – y compris celui de Hart InterCivic – avaient des « défauts critiques » pouvant compromettre l’intégrité des élections. Dans les bureaux de vote, il était possible de crocheter les serrures des machines de vote pour accéder aux cartes-mémoires et introduire de faux votes ou des logiciels malveillants dans les serveurs, rapportait le New York Times en décembre 2007.

Vers une situation identique en France ?

En 2004, dans l’Ohio, rappelle le média indépendant TruthOut, dans la nuit suivant les élections présidentielles, le dépouillement du vote électronique avait connu un renversement « statistiquement impossible » en faveur de George W. Bush. Mais « au mépris d’une injonction fédérale, 56 des 88 comtés de l’Ohio avaient détruit tous les enregistrements des élections, rendant le recomptage impossible ». Autant d’éléments qui devrait inciter les candidats à une extrême prudence face à tout possible conflits d’intérêts – ou à ce qui pourrait être perçu comme tel.

« Hart InterCivic a suffisamment de liens dans son ADN avec des donateurs de la campagne Romney pour déclencher une sérieuse angoisse dans la blogosphère libérale sur le sort des votes dans l’Ohio », souligne un article du Washington Post. C’est dans cet État-clé que l’élection pourrait se jouer le 6 novembre. L’impact des entreprises dans le processus électoral s’est considérablement renforcé aux États-Unis depuis qu’un arrêt de la Cour Suprême a levé quasiment toute limite au soutien financier des entreprises aux candidats. Mais on passe ici la limite entre le lobbying effréné, et le manque de transparence du processus de vote lui-même.

En France, une telle problématique peut sembler bien lointaine... Ce serait oublier les conditions de mises en œuvre du vote par internet, lors des dernières élections législatives. Celui-ci a été sous-traité à cinq entreprises, dont Atos, chargée d’« héberger la solution » de vote électronique. Une entreprise dirigée par Thierry Breton, ancien ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de Nicolas Sarkozy, et par Nicolas Bazire, membre du conseil de surveillance de la Banque Rothschild et directeur général du Groupe Arnault [3] (lire notre enquête). Ne devrait-on pas exclure définitivement les entreprises privées de tout processus électoral et démocratique avant qu’il ne soit trop tard ?

Agnès Rousseaux

@AgnesRousseaux sur twitter

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