Toxiques

Quand les algues vertes, et leur gaz mortel, tuent aussi des hommes

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Les autorités de l’État ont fini par l’admettre : c’est bien l’hydrogène sulfuré (H2S), dégagé par les algues vertes en décomposition, qui a provoqué la mort de 36 sangliers cet été, sur les plages des Côtes d’Armor. Connu depuis plusieurs siècles pour sa haute toxicité, ce gaz présent dans les matières en putréfaction tue chaque année. Et pas seulement des animaux. Les éleveurs et les égoutiers en sont les victimes principales. Les métiers liés au ramassage et au traitement des algues vertes constituent également de nouveaux métiers à risque.

Photo : Source

Habituées des côtes bretonnes, les algues vertes se repaissent de l’azote généreusement fourni par l’agriculture intensive de la péninsule. Elles forment des tas qui, en séchant au soleil, se couvrent d’une croûte blanchâtre. Dessous, la matière se décompose. Parmi les gaz dégagés par cette putréfaction et brusquement libérés en cas de rupture de la croûte : le méthane, le CO2, l’ammoniac et l’hydrogène sulfuré, ou H2S, très agressif. « Si on respire une bouffée de méthane, on perd connaissance, par manque d’oxygène, éclaire le Dr Claude Lesné, spécialiste des polluants aériens et de leurs effets sur la santé, mais les voies respiratoires ne seront pas endommagées. Alors qu’avec le H2S, oui. »

Légèrement acide, l’hydrogène sulfuré brûle les muqueuses respiratoires (cavité nasale, gorge, trachée, bronches). « Il descend jusqu’aux petites bronchioles, décrit Claude Lesné, ce qui provoque leur fermeture et occasionne des crises d’asthme. L’étape suivante, ce sont les alvéoles pulmonaires. Une fois qu’elles sont atteintes, on déclenche un œdème pulmonaire. Tout cela peut aller très vite. Et provoquer la mort en quelques minutes. » Incolore, le H2S est un gaz lourd, qui s’accumule dans les parties basses confinées. Son odeur caractéristique d’œuf pourri n’est pas un signal d’alerte suffisant puisque qu’H2S peut atrophier l’odorat en un instant en cas de forte concentration.

Les éleveurs, premiers concernés

La haute toxicité de l’hydrogène sulfuré est connue depuis très longtemps. « Ramazzini, un médecin de Padoue, en Italie, en parle dès 1700 dans son Traité des maladies des artisans, à propos des vidangeurs de fosses, poursuit Claude Lesné. Le traducteur français Fourcroy aborde dans son texte le risque de mort subite, ou coup de plomb, à la suite de l’inhalation du H2S, que l’on ne nommait pas ainsi à l’époque, évidemment. » Parmi les premiers concernés par le danger de ce gaz : les éleveurs. En cas d’accident, ils ne se noient pas dans la fosse à lisier comme on le pense souvent, mais tombent dedans après une perte de connaissance causée par l’inhalation du H2S.

Les pages d’accueil des sites de santé au travail aux États-Unis ou au Canada avertissent les éleveurs de ce danger. Mais, en France, il est sous-estimé. Et mal connu. On ne dispose pas de données fiables sur le nombre total d’accidents du travail liés à des intoxications à H2S. Pour les accidents mortels, les informations sont plus précises : la Mutualité sociale agricole (MSA) estime qu’entre 2001 et 2010, 14 travailleurs du secteur (salariés et non salariés) sont morts, très probablement à cause du H2S. « Les circonstances d’accident sont majoritairement une intoxication lors de travaux de maintenance de la fosse à lisier (nettoyage, réparation de la pompe...) pour 9 des accidents, et des chutes accidentelles pour les 5 autres, éventuellement dues à une asphyxie préalable », précise la MSA.

«  L’ignorance des dangers fait que l’on risque le sur-accident, reprend Claude Lesné. Quelqu’un, entendant un appel au secours, va aider l’autre. Et fait lui-même un malaise. » C’est précisément ce qui s’est passé en mars dernier à Sainte-Eulalie, en Lozère. Un homme descendu dans la fosse de l’exploitation agricole est victime d’un malaise. Deux de ses collègues de travail le rejoignent alors pour tenter, en vain, de le secourir. Ils ont, à leur tour, perdu connaissance. Et l’un d’eux, âgé de 23 ans, a succombé. Précisons que les éleveurs qui choisissent d’élever leurs porcs sur la paille ne courent pas de risques d’intoxication, puisqu’il n’y a ni caillebotis, ni fosse à lisier dans leurs exploitations.

D’autres métiers à risque

Autres victimes : les égoutiers, puisatiers, vidangeurs, salariés des stations d’épuration. Des hommes principalement, chargés de nettoyer, curer, vidanger les fosses, égouts, réservoir, caniveaux... bref toutes ces canalisations qui accueillent, en sous-sols, nos eaux usées. Des endroits confinés où stagne de la matière organique en décomposition, génératrice d’H2S (entre autres). En juin 2006, quatre égoutiers chargés de nettoyer une fosse de décantation profonde de cinq mètres ont été intoxiqués de manière foudroyante, suite à un dégagement soudain du gaz fatal. Ils sont morts comme mourraient les vidangeurs au 18e siècle, si l’on en croit l’ouvrage du père de la médecine au travail Bernardino Ramazzini.

Pour Claude Danglot, ancien médecin du travail auprès des égoutiers, l’H2S pourrait être l’une des causes de mort prématurée de 17 ans comparée à l’espérance de vie moyenne (et rapportée à l’espérance de vie moyenne des ouvriers, celle des égoutiers est de 7 ans plus courte. Les ramasseurs d’algues, ceux qui les transportent, les chargent et les déchargent, pratiquent de nouveaux métiers à risque. En juillet 2009, Thierry Morfoisse, transporteur, est mort au travail. « Il y a aussi des menaces pour les pêcheurs, poursuit Claude Lesné. Je me souviens d’un ostréiculteur asthmatique, qui déclenchait une crise à chaque fois qu’il descendait ramasser ses huîtres dans des parcs où stagnaient des algues vertes. »

Une gestion de crise calamiteuse

De nombreuses personnes se frottent donc chaque année à la dangerosité de l’hydrogène sulfuré. Divers scientifiques le disent et le répètent. Mais, l’État traîne des pieds. Voire camoufle la vérité, au moins pour les algues vertes. À chaque fois, regrette Claude Lesné, nous sommes dans « le cafouillage et le camouflage ». « Quand on a annoncé, le 7 juillet dernier, que les deux sangliers morts sur la plage avaient été étouffés dans la vase, c’est un mensonge. Et quand la préfecture nous dit que seulement cinq des six sangliers ont des traces de H2S dans les tissus pulmonaires et qu’ils se posent des questions sur les causes de la mort : c’est n’importe quoi ! Ce genre d’affirmation nous consterne. Cinq sur six, c’est amplement suffisant pour dire que les algues vertes sont dangereuses et qu’il faut s’en méfier. C’est de la science à l’envers. Mais c’est la parole officielle. Elle sème le doute dans les esprits. Et retarde la mise en place d’actions appropriées sur le terrain. »

Pour les travailleurs exposés, information et formation sur les risques encourus sont indispensables, en particulier sur les conditions d’exposition accidentelle, et sur les moyens de s’en prémunir spécifie le site Internet du gouvernement concernant la santé au travail. Parmi les conseils listés : l’utilisation systématique de détecteurs de gaz, ou le port de masques de protection respiratoire. Las, il semble que ces bonnes paroles restent trop souvent sans effet sur les pratiques quotidiennes de ceux et celles que menace, voire tue, chaque année le H2S.

Nolwenn Weiler

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