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Service public

Prévoir la météo et les évènements climatiques : un métier rendu difficile par l’austérité

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Chargés de prévoir et d’étudier les phénomènes météorologiques, les salariés de Météo-France passent leur temps à interpréter les données fournies par des capteurs. Une automatisation récente qui s’est faite au détriment de l’« expertise humaine ». Réduction d’effectifs, fermeture de nombreux centres météo de proximité et automatisation des tâches rendent difficile l’accomplissement de leur mission de service public. Sans compter la pression de la concurrence, qui oblige à donner des réponses instantanées, au risque de devoir payer des pénalités aux clients en cas de mauvaises prévisions ! Beaucoup de « prévisionnistes » sont en souffrance. Rencontre avec ces professionnels qui jouent un rôle crucial pour prévenir catastrophes naturelles et événements climatiques.

Lever les yeux vers le ciel, ensoleillé ou lourd de nuages. Longtemps, ce fut la première tâche de la journée de Robert, prévisionniste local à Météo-France. Pour observer la visibilité, scruter les types de nuage, examiner la qualité de la neige ou du brouillard, et les décrire selon des codes scientifiques internationaux. Robert [1] a alors le sentiment de participer à une longue aventure scientifique : on a retrouvé des bulletins compilant des observations du ciel datant de 1880 ! Mais aujourd’hui, plus personne n’écrit ces fiches. Et pour cause : l’observation humaine du ciel n’est plus dans les missions du prévisionniste météo. Depuis 2008, ce rôle revient à des capteurs posés aux quatre coins de la France, et dont les données sont centralisées à Toulouse et dans quelques centres régionaux. Chaque matin, Robert allume désormais son écran pour relever les données.

Établissement public sous tutelle du ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, Météo-France emploie 3 700 personnes. En plus de sa mission de service public – prévision du temps et éventuelles vigilances – Météo-France vend des informations à des entreprises du secteur aéronautique, du BTP, de l’énergie, etc. « La technologie a révolutionné notre métier, nous permettant de faire des mesures impossibles auparavant, reconnaît Eric, la cinquantaine, qui travaille dans un service de prévision et également syndiqué à Solidaires Météo. Les supercalculateurs qui planifient l’évolution de l’atmosphère ont énormément amélioré nos prévisions, qui sont devenues plus sophistiquées et plus rapides. »

Le diagnostic des capteurs est incomplet

Mais les deux professionnels regrettent qu’au nom du bond technologique, la direction de Météo-France ait fait le choix du tout automatique. « Le capteur est intéressant, il décrit des paramètres, poursuit Eric, mais il ne peut rivaliser avec une observation tridimensionnelle humaine. Il ne permet ni d’indiquer de manière fiable une hauteur de neige au sol ni de décrire un brouillard pour anticiper son évolution. Son diagnostic est incomplet. » La direction semble peu sensible à ces arguments. L’automatisation est une première étape vers une réduction des effectifs : dès 2008, la direction, soumise à une cure d’amaigrissement budgétaire par l’État, annonce la fermeture de la moitié des cent centres météos départementaux d’ici à la fin de l’année 2016. Et la suppression de 600 des 3 700 postes de l’établissement. L’échelon départemental de prévision disparaît.

Françoise, technicienne d’exploitation dans un centre départemental, a le sentiment de perdre certaines responsabilités. Avant, en prévision de forts vents, elle pouvait appeler les organisateurs d’une manifestation publique pour les aider à décider de maintenir ou non un spectacle sous chapiteau. En cas de risque de gel, elle contactait le conseil général, qui décidait de stopper les transports scolaires. Désormais, le centre Météo-France national, basé à Toulouse, lui envoie chaque jour un cadrage, c’est-à-dire un scénario à grande échelle du temps de la journée, dessiné à partir des capteurs locaux. Sa mission consiste à sélectionner les infos susceptibles d’intéresser les usagers et clients locaux : « Je n’ai plus la main sur les prévisions. Si je grossis le trait, je ne fais que de la mise en forme. À quoi me sert mon expertise scientifique ? »

Les fermetures de centres accentuent les déserts météorologiques

Les professionnels déplorent les fermetures de centres départementaux, car elles accentuent les déserts météorologiques. « Les capteurs automatiques coûtent cher, et il faut du temps pour les déployer. Il n’y en a pas partout, explique Eric. Si un usager nous demande une information sur une zone où il n’y a plus personne et pas de capteurs, on ne peut plus le renseigner. Le réseau est devenu trop lâche. » Les stations restantes sont amenées à produire des bulletins pour deux ou trois départements. « Certains collègues sont surchargés de travail », constate Françoise. « Et cette recentralisation nuit à la qualité, ajoute Robert. On perd toute l’expertise de proximité : la connaissance des spécificités et des usagers du département, celle des conséquences des épisodes météo sur un territoire ».

Ainsi, le centre de Brest a été dessaisi de sa compétence « météo marine », transférée à Toulouse. À la place, on lui a confié une mission commerciale pour un client dans le golfe de Guinée. Les prévisionnistes regrettent aussi de ne plus pouvoir participer aux cellules de crise organisées par les préfectures en cas d’épisodes météo extrêmes. « Nous communiquons avec eux par visioconférence. Le conseil en pâtit », précise Florent, 45 ans, prévisionniste et membre du Syndicat national des ingénieurs et techniciens de la météorologie de Force ouvrière (SNITM-FO).

Appels d’offres et vente d’information aux entreprises

Françoise a choisi son métier par goût du service public et de l’émulation scientifique. « Comme la plupart de mes collègues, je pense que ma mission est d’assurer la sécurité des personnes et des biens. Mais on nous demande aujourd’hui de faire des choses diamétralement opposées à notre éthique, explique-t-elle. Exemple ? Un pilote d’hélicoptère du Samu qui transporte un blessé appelle un des collègues pour obtenir un conseil météo d’urgence. Celui-ci le lui donne et s’attire des... reproches de sa hiérarchie. Le Samu aurait dû contractualiser avec Météo-France pour bénéficier d’une assistance personnalisée. Pour un agent de service public, mais aussi pour les citoyens que nous sommes, c’est difficile à admettre. » « On remporte parfois des appels d’offres de grosses firmes agroalimentaires, à l’autre bout du monde, poursuit Robert. On se retrouve à informer un milieu agricole prônant productivité et chimie, coupable des dérèglements climatiques que l’on observe. Alors que l’agriculteur bio, lui, ne peut pas se payer des prévisions précises. Ramenée à son échelle, la prestation payante est trop coûteuse. »

Le positionnement commercial de Météo-France réduit le périmètre des informations que les prévisionnistes peuvent mettre gratuitement à disposition. Une lourde contrainte, insiste Robert. Pourtant, la vente d’informations ne représente que 8,5 % des 370 millions d’euros de budget de Météo-France, constitué de 64 % de dotations publiques [2]. Mais qui dit commerce dit concurrence... et crainte de cacophonie pour les professionnels. « France Télévisions a choisi un concurrent anglais pour les chaines nationales, alors que les locales de France 3 se fournissent chez Météo-France, indique Robert. Parfois, les bulletins diffèrent entre le début et la fin du journal : c’est périlleux. »

Prévoir le temps qu’il fait, même quand on ne sait pas

Choix des capteurs, mise au point des calculs de modélisation, interprétation des données : divers facteurs peuvent expliquer les différences entre bulletins météo. Interrogés à propos d’éventuelles pressions climato-sceptiques, les agents répondent tous n’en avoir jamais subi [3]. En revanche, les prévisionnistes sentent que la concurrence les pousse à devoir donner une réponse à tout prix. « Si n’importe quel concurrent charlatan donne une prévision, on doit le faire aussi pour ne pas être en reste, ajoute Robert. On qualifie son incertitude via des indices de confiance. Mais l’établissement aurait pu choisir de refuser de s’aligner en disant que les connaissances scientifiques actuelles et nos modèles de prévisions ne nous permettent pas de nous prononcer. »

La concurrence crée de la pression chez les prévisionnistes. De même, l’habitude des usagers d’avoir accès à une information instantanée les poussent à être hyper réactifs. Trop, parfois, selon eux : « Certains chefs défendent que la prévision réactualisée en permanence est la meilleure, raconte Robert. Je pense au contraire qu’une prévision non stable n’est pas du tout une aide à la décision. » Chaque événement météo qui sort un peu de l’ordinaire est par ailleurs amplifié par les médias. Une tempête annoncée doit faire le buzz au 20 heures. « En plus des journées bien chargées dans ces contextes, on doit répondre à quantité de journalistes qui veulent obtenir des infos chocs », témoigne Eric. Ou savoir où aller pour filmer les plus hautes vagues.

Enquête de police et pénalités en cas de mauvaises prévisions

Les usagers ont par ailleurs développé une grande sensibilité aux phénomènes climatiques exceptionnels. « Il y a quarante ans, une tempête qui détruisait une grange n’émouvait personne. Aujourd’hui, la même tempête qui détruit un littoral urbanisé à l’extrême et paralyse un monde économique à flux tendu n’est plus supportée », observe Eric. Dans ce contexte, la tolérance pour les écarts de prévision s’est réduite à zéro. « À froid, on voit souvent que Météo-France est efficace, souligne Robert. Mais à force de promettre monts et merveilles par rapport à la concurrence, les gens veulent des prévisions sûres à cent pour cent. Certes, on a fait énormément de progrès, mais on ne sait toujours pas prédire la hauteur de la neige au sol trois jours avant ». Et la météo continue à contenir une part d’imprévisible : la nature.

Les prévisionnistes ne sont pas inquiétés par leur hiérarchie en cas d’écarts de prévisions. Les clients, en revanche, s’en contentent de moins en moins, d’autant plus qu’ils payent. « Certains appels d’offres exigent qu’on paie des pénalités en cas de mauvaises prévisions », rapporte Eric. Par ailleurs, une situation météo exceptionnelle est fréquemment suivie d’une enquête de police ou d’une investigation interne pour savoir si les prévisionnistes ont bien fait leur travail. Les professionnels doivent répondre à des exigences plus fortes, dans un contexte de diminution d’effectifs. « Les premières neiges vont arriver et, paradoxalement, on craint de gagner de nouveaux clients, avoue Florent. Il y a une grosse pression autour de la neige, et, dans mon centre, on n’est plus assez d’agents pour bien fonctionner. » Aucun technicien n’a été recruté en 2015. L’âge médian des salariés de Météo-France est de 51 ans.

Salariés en souffrance

Beaucoup de personnels vont mal, selon Françoise, représentante au Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) : « Les salariés voient les centres fermer, développent des angoisses quant à l’avenir. Il y a un mal-être à voir notre utilité professionnelle remise en question. On perd des responsabilités, des compétences, la confiance dans l’avenir. Certes, avec l’évolution des technologies, il y avait sans doute des organisations plus efficientes à instaurer. Mais pas en cassant le service public et l’expertise de proximité, pas en nous faisant croire que les bases de données automatisées sont la panacée. »

Sur l’avenir plus bleu qu’ils auraient aimé prédire à leur établissement, les salariés sont partagés. « Certains préfèreraient que Météo-France se recentre sur ses missions de service public, déconnectées du marché financier », décrit Robert. Mais d’autres craignent que le recentrage sur le service public prive l’établissement de ressources et accélère les coupes dans les effectifs. Les services météo européens qui ont choisi cette option ont vu le nombre de leurs agents fondre comme neige au soleil : ils ne sont plus que 1 800 salariés au Royaume-Uni, et environ 2 000 en Allemagne, contre plus de 3 000 encore en France. « Avec moins de personnel, difficile de développer les logiciels et la recherche », remarque Robert. D’autres employés préfèreraient « se lancer complètement dans le commerce, avec des effectifs et des moyens accrus pour devenir vraiment concurrentiels », observe Florent. A l’occasion de la conférence sur le climat de décembre, les syndicats météo (Solidaires, FO, CFDT, CGT) ont demandé à leur ministère de tutelle de se positionner clairement sur l’une ou l’autre de ces options. Et à dissiper le brouillard sur l’avenir de leur métier. Une éclaircie pour 2016 ?

Audrey Guiller

Photo : Tempête d’hiver en mer d’Iroise / CC Richard Tanguy

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