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Pourquoi les Brésiliens se sont révoltés

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Après le mouvement Occupy aux Etats-Unis ou les « indignés » en Espagne, c’est au tour de la jeunesse brésilienne de se soulever. En cause : une augmentation du tarif des transports publics alors que ces infrastructures sont défaillantes. Avec en toile de fond, les sommes colossales dépensées en vue de la Coupe du monde et la crise de la représentation « démocratique » brésilienne, largement aux mains d’une oligarchie. Récit.

Lundi 17 juin. Une date qui entrera dans l’histoire d’une société peu habituée aux grandes démonstrations populaires. Les manifestations contre la hausse du prix des tarifs des transports publics ont réuni près de 500 000 personnes dans les principales villes du Brésil. C’est le plus grand soulèvement de ces vingt dernières années depuis la destitution du Président Fernando Collor, en 1992, pour fait de corruption.

Dans le métro São Paulo, les manifestants crient : « Le peuple s’est réveillé ! » :

La vague de protestations a commencé début juin à São Paulo, la plus grande ville du pays. Des milliers de personnes descendent dans les rues pour exiger l’abrogation de la hausse de 20 centimes du prix des tickets de transport (bus, métro et train). Le 13 juin, ils manifestent pour la quatrième fois quand la marche pacifique est brutalement réprimée par la Police Militaire (qui dépend de l’Etat de São Paulo). La répression cause une centaine de blessés. Elle est immédiatement condamnée par Amnesty International. 160 personnes sont arrêtées. Plusieurs journalistes qui couvrent la mobilisation sont agressés et arrêtés. Certains d’entre eux sont même hospitalisés en raison de la gravité de leurs blessures. Un épisode sans précédent depuis les années de la dictature militaire (1964-1985).


Le photographe Sérgio Silva, de l’agence Futura Press, et la reporter Giuliana Vallone, du journal Folha de São Paulo, ont été blessés aux yeux par des tirs de balles en caoutchouc.

Cette répression à São Paulo va déclencher des manifestations dans tout le pays. Le 17 juin, un demi-million de personnes descendent dans les rues de Brasilila, de Rio, de São Paulo... Le 19, des milliers de personnes tentent de s’approcher du stade de Fortaleza, où l’équipe de foot du Brésil dispute une rencontre face au Mexique. Car la hausse des tarifs des transports pour les Brésiliens est à mettre en perspective avec les sommes colossales dépensées pour la préparation de la Coupe du monde. Près d’un demi-milliard d’euros ont été dépensés rien que pour la rénovation du stade de Maracanã à Rio !

A la pointe de la contestation, le Mouvement « Passe Livre » (MPL) – Pass (de transport) libre –, « un mouvement social autonome horizontal et indépendant, qui lutte pour un transport public véritablement gratuit pour toute la population et libre de l’exploitation privée », comme il l’explique sur son site. Le mouvement est créé en 2005 afin de fédérer les luttes et revendications qui émergent dans différentes mégapoles du pays depuis la fin des années 90. Constitué principalement de jeunes entre 15 et 30 ans, le MPL n’a cessé de croître, en multipliant les collectifs et en gagnant de plus en plus l’adhésion de la jeunesse.

Dans le pays qui se prépare à accueillir la Coupe du monde en 2014, l’offre de transport public demeure précaire. Les quatre plus grandes villes du pays (São Paulo, Rio de Janeiro, Salvador et Brasilia) ne disposent, ensemble, que de 170 km de réseaux. A São Paulo, plus de 4 millions de personnes utilisent quotidiennement les systèmes de train et de métro. Un métro dont les lignes s’étirent sur 74 km – soit trois fois moins que Paris – et comptent 64 stations pour couvrir les 1 522 km2 qui forment la ville. En comparaison, Paris, qui est quatorze fois plus petite (105 km2) compte plus de 300 stations et 220 km de réseaux. A Rio de Janeiro, la situation est encore pire, avec seulement 35 stations...

Le bus est donc encore le principal moyen de transport public utilisé par la population. Mais la flotte de véhicules, vieillissante, ne peut pas répondre à la demande de manière satisfaisante [1]. Le service est commercialisé par des entreprises privées via un système de concession public [2]. A São Paulo, la hausse récente des prix contraint la population la plus pauvre, obligée à de longs et pénibles trajets pour aller travailler, à sacrifier une partie de leur budget alimentaire. Parallèlement, les compagnies de bus enregistrent un bénéfice mensuel d’environ 45 millions d’euros (131 millions de reais). 70 % de ce montant est payé par les passagers [3].

La lutte des Brésiliens pour l’annulation de l’augmentation de vingt centimes – ce qui peut, de France, paraître dérisoire – révèle une faillite beaucoup plus grande. Et montre l’épuisement de la démocratie représentative au Brésil dans son ensemble. Pour une grande partie des manifestants, ce n’est pas un soulèvement contre « n’importe quoi » ou un gouvernement en particulier, mais contre une augmentation des tarifs soutenue par tous les pouvoirs, dans un système de représentation et de prise de décision en crise.

Un mouvement de fond que les grands médias brésiliens cherchent à maquiller. Ces médias, historiquement proches du pouvoir et concentrés aux mains de quelques grandes fortunes [4] ont essayé, à l’image du puissant groupe audiovisuel Globo, de neutraliser le potentiel de la révolte qui a gagné le pays, en se focalisant d’abord sur les actes de « vandalisme » de quelques « casseurs » plutôt que sur le contenu des revendications. Quand les médias se sont aperçus que le mouvement prenait trop d’ampleur pour en maquiller la taille, ils ont commencé à en disputer le contenu. Les mêmes supports et chroniqueurs qui ont condamné les premières manifestations en les décrivant comme du « vandalisme », construisent désormais leurs propres récits d’un mouvement devenu soudainement « pacifique », mais en le réduisant à une mobilisation pour un « Brésil meilleur ». En clair : en le dépolitisant. Dans les rues et sur les réseaux sociaux, les partisans du mouvement contre-attaquent en s’opposant à cette tentative de dépolitisation des manifestations.

Cela n’a pas empêché le mouvement de continuer. Le 18 juin, à São Paulo, une partie des manifestants rassemblés face à la Mairie criait « pas de violence » tandis qu’une autre répondait « pas de bourgeoisie ». Le lendemain, en fin de journée, le gouvernement a cédé aux protestations et a annoncé la suspension de l’augmentation. La jeunesse du MPL et des organisations de gauche a non seulement gagné une bataille importante, mais a renforcé les autres mobilisations en cours et repris confiance dans la force et le pouvoir de la mobilisation populaire.

Jaqueline Nikiforos

Crédits photos : JF Diorio/ Estadao Conteudo (photo de une) et Isabela Freitas/ Facebook

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