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Protéger les alternatives de soutien à l’agriculture paysanne de la récupération des multinationales

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Tandis que les Amap et autres systèmes d’agriculture associant producteurs et consommateurs se développent en Europe, et dans le Monde, des start-up tentent de récupérer ses principes. Aux États-Unis, des entreprises d’achat-revente proposent jusqu’à 30 000 paniers ! C’est notamment pour s’opposer à cette récupération et « protéger notre alimentation contre la volonté des multinationales de cadenasser la souveraineté alimentaire » que les acteurs européens de ces réseaux d’initiatives locales ont élaboré une déclaration européenne de l’agriculture soutenue par les citoyens. L’ONG Urgenci, à l’origine de cette démarche, détaille les enjeux de ce cheminement collectif.

Bayer achète Monsanto pour 66 milliards de dollars. La partie de Monopoly continue avec quelques géants agro-industriels se partageant le contrôle du vivant. En réaction, un sentiment d’urgence anime des millions de personnes : ils ressentent le besoin d’agir, de reprendre en main leur alimentation. Leurs mots d’ordre : l’autonomie du paysan, la capacité de choix du consommateur, le droit de décider du modèle agro-alimentaire qui nous nourrit. Leur répertoire d’action collective est large. Mais l’un des modes d’engagement les plus aboutis et les plus exigeants est l’Agriculture soutenue par les citoyens (ASC).

Ce terme recouvre aussi bien les Amap, Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne en France, que leurs précurseurs historiques, les Teikei au Japon ou encore les CSA (Community Supported Agriculture) en Amérique du Nord. Il s’agit d’un modèle de vente directe contractualisée, s’appuyant sur une relation directe entre le producteur et ses consommateurs. Les partenaires fondent leurs échanges sur la relation humaine, en partageant les risques, les responsabilités et les fruits de l’activité agricole, à travers un engagement mutuel de long terme.

Plus de 600 000 personnes engagées

Le mouvement croît dans des contextes aussi différents que l’Angleterre, où les systèmes alimentaires sont fortement mondialisés depuis des siècles, et la Roumanie, où les paysans en agriculture de semi-subsistance sont encore des millions. Il faut dire que les mêmes questions s’y posent pourtant, à des degrés divers : la question environnementale, avec l’agriculture conventionnelle, source importante de gaz à effets de serre, qui carbure aux énergies fossiles ; la question sanitaire, avec la révélation récurrente de scandales alimentaires ; enfin, la disparition des paysans, dont la moyenne d’âge est partout proche de 60 ans, et dont le corollaire est l’exode rural.

D’après le recensement mené en 2015 dans 22 pays européens, il y aurait entre 600 000 et un million de personnes engagées dans un partenariat de ce type en Europe [1]. La marge d’incertitude est due à la diversité du mouvement, à sa spontanéité et à sa créativité. Il est délicat de suivre sa croissance, exponentielle ici, plus modérée là-bas. Les temporalités ne sont pas les mêmes. L’Allemagne, par exemple, connaît actuellement une explosion des initiatives de ce type similaire à celle connue en France il y a 10 ans.

Rendez-vous post industriel pour un mouvement de transition

150 paysans et mangeurs venus de 26 pays, de l’Irlande à la Géorgie et de la Norvège à la Grèce, ont choisi de se rassembler, du 16 au 18 septembre 2016, dans le cadre de la troisième Rencontre européenne des mouvements d’ASC, à Ostrava, en Silésie tchèque, dans un lieu parfait pour illustrer la transition post-industrielle. Dul Hlubina abrite en un même espace les vestiges d’une mine de charbon avec son puits visible à des kilomètres à la ronde, une cokerie et une usine sidérurgique avec trois hauts-fourneaux. Aujourd’hui métamorphosé en lieu de rencontres, de création culturelle et de loisirs, ce site exceptionnel symbolise la transition d’un modèle à l’autre.

Dans son appel initial au rassemblement, Urgenci, le réseau international de l’ASC, présentait ces partenariats comme un remède aux blessures infligées à nos sociétés. Or, le terme grec ancien pour remède est pharmakon, qui signifie également « poison ». On sait que la même substance, utilisée d’une manière différente, peut guérir ou tuer. Le mouvement de l’ASC doit ainsi se poser la question de son impact. L’ASC n’aggrave-t-elle pas le mal social quand elle tombe dans le piège de l’entre-soi, ou quand le localisme l’emporte sur la solidarité transfrontalière ? N’aggrave-t-elle pas le mal économique lorsqu’elle devient fournisseur de beaux phrasés, de discours et d’idées pour des start-up financiarisées ?

Guérir les blessures de nos sociétés

Au contraire, l’ASC est un antidote lorsqu’elle s’appuie sur des formations adéquates, privilégiant une approche critique, et lorsque sont évaluées avec précision ses réussites, en coopération avec le monde de la recherche. L’ASC est un antidote lorsque son développement s’accompagne de l’éducation des jeunes dans de nouvelles façons de consommer, ou encore lorsque ses relais mobilisent au-delà des clivages culturels et sociaux, pour influencer les politiques publiques. La puissance de l’ASC réside dans son approche quotidienne fondée sur des relations directes, de personne à personne. Cependant, il faut apporter, par l’action en réseau, des correctifs, afin de partager les bienfaits de systèmes alimentaires socialement responsables, économiquement viables et écologiquement durables.

C’est ce sentiment de solidarité et de responsabilité qui a porté le travail collectif sur la Déclaration adoptée le samedi 17 septembre à Ostrava. Il existait déjà un certain nombre de textes fondateurs : les principes des Teikei de Teruo Ichiraku (1978), la Charte des Amap révisée par le Mouvement interrégional des Amap en 2014, la charte des CSA du Royaume-Uni, mais il n’existait pas encore de texte commun aux acteurs européens. Cette déclaration est le fruit de quinze mois de travail, de trois ateliers européens, d’une quinzaine d’ateliers nationaux d’écriture et de centaines de contributions individuelles ou collectives.

Comment faire vivre la Déclaration européenne de l’ASC ?

Une déclaration doit s’inscrire dans une stratégie partagée. Sa première mission est d’être une source d’inspiration pour les initiatives isolées, d’affirmer la nature de mouvement social de l’ASC et de montrer que tous ses acteurs européens parlent le même langage. Cette Déclaration est la carte d’identité du mouvement. La Déclaration veut par ailleurs limiter les récupérations en réaffirmant les objectifs de l’ASC. Nous ne vivons pas dans un monde de télétubbies ! Même en Californie, les acteurs locaux ont dû faire inscrire dans le Farm Bill, la loi agricole de l’État, une définition des CSA. Il était en effet nécessaire d’en freiner la capture par des entreprises d’achat-revente proposant jusqu’à 30 000 « paniers »... En Europe, les tentatives de récupération commerciale et de marchandisation des principes foisonnent. Pour se prémunir contre ces pillages, il faut clarifier les différences.

La troisième mission, c’est d’être un texte de référence pour toute action de plaidoyer. Les partenariats d’ASC représentent un maillage de plus en plus visible et sollicité. Il faut choisir le dialogue avec les institutions, celles en tout cas qui sont à la recherche de solutions concrètes, mais il faut répondre en cohérence avec ce texte collectif. L’ASC n’est pas une solution globale. C’est une démarche localisée. C’est pourquoi il y a chez ses acteurs les plus engagés une conscience aiguës de faire partie d’un mouvement plus large, celui de la Souveraineté alimentaire [2]. La Souveraineté alimentaire, c’est garder le futur de notre alimentation ouvert, protéger notre alimentation contre la volonté des multinationales de la cadenasser. C’est dans cette ouverture vers plusieurs futurs possibles que la Déclaration d’Ostrava doit être considérée. C’est une boussole, ou c’est cette carte qu’on ouvre devant soi avant de se mettre en route. Ce n’est pas un aboutissement, mais un cheminement collectif.

Jocelyn Parot, secrétaire général d’Urgenci (@Urgenci1)

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