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Pollution

Un oléoduc de Total provoque une mini marée noire en Seine-Maritime

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La rupture d’un oléoduc a provoqué un geyser de pétrole dans un parc régional de Seine-Maritime, fin mai. L’entreprise Total, responsable de cet équipement, s’emploie à faire disparaître les traces de la pollution. Ce pipeline alimente la raffinerie de Grandpuits, principal pourvoyeur de produits pétrochimiques pour la région Ile-de-France, qui tourne désormais au ralenti. Quelles seront les conséquences écologiques et humaines de cet accident ?

Les habitants de Saint-Vigor-d’Ymonville (Seine-Maritime) assistent depuis plusieurs semaines à un incessant ballet de camions : plus de 350 citernes ont été remplies d’un mélange d’eau et de pétrole. Le 26 mai, le pipeline qui traverse le village, situé dans le Parc naturel régional des Boucles de la Seine Normande, s’est percé, provoquant une importante fuite de pétrole. La fuite est repérée à 6 heures du matin sur ce pipeline d’environ 260 km de long, l’un des 17 qui quittent Le Havre pour approvisionner les raffineries de l’Hexagone.

A l’intérieur, le pétrole circule à une pression d’environ 69 bar – à titre de comparaison, l’eau circule dans les canalisations à une pression de 3 à 4 bar. Un geyser s’élève et retombe sous forme liquide et en gouttelettes sur le terrain environnant. L’entreprise Total, en charge de l’équipement, déclare avoir réagi dès la détection du problème [1] et déclenché immédiatement le plan de sécurité et d’intervention (PSI). Toutes les opérations du pipeline sont arrêtées, un périmètre de 300 mètres est installé, des barrages sont posés dans les fossés.

Total gère la crise

La gestion de la crise – y compris la communication – est entièrement prise en charge par le géant pétrolier. La préfecture de Seine-Maritime refuse de transmettre des informations sur l’avancée des travaux et renvoie systématiquement vers l’entreprise. L’accès au site est restreint pour tous, y compris associations et journalistes, pour limiter la contamination des sols. 3000 m3 de liquide ont été pompés et évacués du terrain via des camions citernes, jusqu’à la raffinerie de Normandie. Impossible de connaître la quantité exacte de pétrole dans ce mélange.

La dépollution des sols devrait durer quelques semaines encore. Un peu moins d’un hectare est contaminé selon Total : 500 m2 de fossés, une saulaie et des terres agricoles, dont la terre sera enlevée pour être traitée. Les végétaux environnants, arbres et bosquets, seront également retirés. « Il y avait des gouttes de pétrole jusque sur les plus hautes feuilles des arbres, à au moins 10 ou 12 mètres de hauteur. Cela laisse deviner la force du geyser ! », décrit un membre de l’association Écologie pour le Havre.

Une clôture est en cours d’installation pour « éviter toute intrusion animale sur le site ». Selon le maire de la commune, Gilbert Le maitre, seuls quelques animaux mazoutés, ragondins et canards colverts, ont été retrouvés morts pour le moment. Mais les associations environnementales restent inquiètes. L’incident s’est produit en pleine période de reproduction des espèces, et le champ souillé se trouve au cœur d’un parc naturel régional, à quelques mètres de l’une des zones Natura 2000 de Seine-Maritime, haut lieu de biodiversité.

Nappes phréatiques en danger ?

Selon Total, la nature devrait vite regagner ses droits une fois l’intégralité du pétrole évacué, car la composition de ce terrain (argileux, donc peu perméable) empêche les infiltrations et protège les nappes d’eau souterraines. Une analyse contestée par Écologie pour le Havre : « La zone touchée se trouve à proximité de la Mare Plate, qui est une zone humide. Selon nous, le terrain argileux est interrompu à cet endroit. » Ce qui signifierait un risque d’infiltration du pétrole dans la terre et une possible contamination des nappes phréatiques. Total vient d’installer quatre piézomètres, des instruments qui permettent d’analyser la composition d’une nappe. Les associations attendent de pouvoir faire leurs propres analyses.

Le milieu naturel pourrait être impacté pour une dizaine d’années, estiment les associations environnementales, qui demandent des garanties pour qu’une telle catastrophe ne se reproduise pas. L’association France Nature Environnement (FNE) rappelle que cet incident a des précédents : en 2008, une fuite dans la raffinerie de Donges entraine une importante pollution dans l’estuaire de la Loire [2]. En 2009, c’est le delta de la Durance qui est touché : la rupture d’un pipeline provoque un désastre écologique dans la réserve naturelle de la Crau [3]. FNE demande que les kilomètres de canalisations souterraines, vieillissantes, fassent l’objet d’une vigilance renforcée. « Malgré ses risques, le transport par pipeline reste le meilleur moyen d’acheminement des produits pétroliers, loin devant le transport routier », tempère Écologie pour le Havre.

Une raffinerie qui tourne au ralenti

Combien coûtera la remise en fonctionnement de l’ensemble du pipeline ? Total ne souhaite pas communiquer sur le sujet. Le tronçon endommagé a été envoyé le 18 juin dans un laboratoire de Total, afin de déterminer les causes de la fissure. Les installations sont inspectées et vérifiées intégralement tous les six ans, explique l’entreprise. « Ce pipeline est en service depuis 1960 et avait été révisé il y a peu de temps. Il n’avait jamais eu de soucis ». Des systèmes de détection doivent prévenir les incidents. Ceux-ci ont « parfaitement fonctionné le 26 mai », estime Total. Même s’ils permettent de relever les problèmes seulement a posteriori...

A l’autre bout du pipeline, à la raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne), faute de produits à traiter, la moitié des installations sont à l’arrêt. L’activité pourrait être interrompue prochainement, confirme Eric Sellini, coordinateur CGT au sein du groupe Total. « Pour le moment, la direction promet que personne ne sera mis au chômage technique. » Date de la reprise ? Dans une semaine, trois ou quatre… Peut-être plus, laisse entendre Eric Sellini. « Le problème, ce sont les autorisations administratives et judiciaires. La DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) risque de suspendre l’activité du pipeline jusqu’à la fin de l’enquête technique pour avoir toutes les garanties que ça ne se reproduise pas. » Les 700 employés sont inquiets.

Les capacités de traitement de la raffinerie de Grandpuits, environ 5 millions de tonnes de pétrole par an, sont faibles par rapport à d’autres établissements – plus de 15 millions de tonnes dans la raffinerie de Normandie par exemple. Mais il s’agit du principal pourvoyeur de produits pétrochimiques pour la région Ile-de-France. La raffinerie continue d’alimenter la région via ses stocks, mais l’appui d’autres installations est indispensable, comme celles du Havre et de Dunkerque. Pas de risque de se retrouver à cours d’essence dans les stations parisiennes, mais les camions citernes devraient encore plus circuler sur les routes franciliennes dans les prochaines semaines.

Morgane Thimel

Crédit photo : © 76Actu.fr

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