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Plantes, science moderne et pensée magique

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Pierre Lieutaghi est un ethnobotaniste de renommée internationale, né en 1939, auteur de nombreux ouvrages de référence et créateur d’un jardin ethnobotanique à Mane, dans les Alpes-de-Haute-Provence. À l’occasion de la parution de son premier roman, Elio, et de la sortie du numéro « Marabout » de la revue Jef Klak, il interroge dans ce long entretien les relations complexes des sociétés avec les plantes et leurs représentations magiques, notamment dans leurs usages médicinaux.

Qu’est-ce qu’un ethnobotaniste ? Une sous-espèce du botaniste, de l’ethnologue ? Quel est son champ de connaissance ?

C’est une espèce mal définie. À la fin du XIXe siècle aux États-Unis, les anthropologues commencent à travailler sur les modes de classification des sociétés de tradition orale : comment elles se représentent et ordonnent la nature. Puis, les Européens se sont intéressés à l’usage de la flore par les sociétés traditionnelles : les pays colonisateurs cherchaient ainsi à valoriser par tous les moyens les « produits des colonies ». L’un des foyers de l’ethnobotanique en France a été le laboratoire d’Agronomie tropicale du Museum d’histoire naturelle. Depuis les années 1960-70, elle relève surtout des sciences humaines, mais si certains travaux d’ethnologues la rencontrent, la discipline n’est pas reconnue comme telle.

Alors que les botanistes universitaires travaillent en laboratoire, les naturalistes, comme les ethnologues, sont restés sur le terrain. Il n’y a pratiquement plus d’enseignement de la botanique de terrain, qui est passée du côté des « grands amateurs », comme on le dit des musiciens. C’est un paradoxe de notre époque : alors qu’on n’a jamais autant parlé de nature, on ne s’est jamais autant éloigné, au niveau universitaire, de cette intimité avec les milieux. Entre-deux-guerres, par exemple, les Montpelliérains de l’école de phytosociologie avaient pourtant considéré les ensembles végétaux comme des sociétés, des ensembles naturels répondant aux conditions du milieu.

Quant à l’ethnobotaniste, son terrain, c’est partout où une société rencontre la flore, dans une forêt tropicale ou dans un square parisien, dans les champs, au magasin bio ou pas bio, sur le balcon, sur un rond-point… On s’intéresse aujourd’hui surtout aux représentations, à l’interprétation dans l’ordre symbolique.

Quelles sont les diverses pratiques et représentations d’ordre magique que l’ethnobotanique a pu repérer dans les sociétés traditionnelles ?

C’est difficile de l’aborder de cette façon-là, parce que, pendant longtemps, on a parlé de « superstitions » : l’ordre rationnel regardait tout le « non rationnel » comme de la superstition, tout ce qui s’y rapportait était perçu comme du chaos irrationnel. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des médecins européens, des « explorateurs » tropicaux recueillent des pratiques d’ordre magique et, en même temps, ils prennent une distance extraordinaire à leur égard : ce sont des choses sales dont on est bien obligé de tenir compte, parce que la société fonctionne avec ces systèmes-là, mais on insiste sur la pauvreté des pensées qui les produisent.

Ceci dit, la perception de la magie comme représentation du monde, on ne peut l’avoir que lorsqu’on s’est mis à distance de cette représentation-là. Du dedans, on ne se pose pas la question de la magie du monde. Le monde est magique par nature, parce qu’il est inconnaissable. On l’explique avec des systèmes de représentation qui font intervenir des esprits, des forces, des constructions de l’imaginaire très complexes, qui permettent de vivre dans la complexité extraordinaire du réel. La magie est native : pendant très longtemps, c’était implicite, on était dans un ordre magique qu’on ne percevait pas comme tel. La réalité était regardée comme l’expression de forces au-delà de nos pouvoirs de compréhension, de volontés des dieux, ou bien de leurs dérobades, leurs erreurs, leurs oublis, et il fallait faire avec cette espèce d’aléatoire constitutif de la réalité. Le monde, c’était l’altérité foncière, on ne pouvait le comprendre qu’en lui attribuant nos propres peurs, nos propres terreurs, nos propres pulsions, on ne pouvait l’expliquer que comme miroir. Il n’était pas possible de créer un domaine de savoir indépendant entre l’expérience de nous-mêmes et la perception en écho de nous-mêmes qu’on avait du monde.

Quelles relations entretenait-on avec ce monde magique ?

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