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Paul Ariès : un « socialisme gourmand » pour en finir avec la gauche triste

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La gauche militante serait-elle encore trop austère, le socialisme trop grisâtre et l’écologie trop culpabilisante ? Pour contrecarrer la « mauvaise jouissance » et l’assouvissement immédiat du désir consumériste que véhicule le capitalisme, le politologue Paul Ariès prône un « socialisme gourmand ». Ou comment articuler plaisirs et revendications dans le cadre d’expérimentations alternatives, premières étapes vers une rupture avec le système prédateur actuel.

Basta ! : Pourquoi « faire sécession » du capitalisme ? Les analyses de la gauche sur le capitalisme aujourd’hui sont-elles pertinentes ?

Paul Ariès [1] : Il est de plus en plus difficile d’exister réellement dans cet univers voué à la marchandise et à l’accumulation sans fin. Nous peinons à donner un sens réel à nos existences et nous sommes devenus sourds aux appels à la vie. La gauche sous-estime la critique du capitalisme. Le capitalisme, c’est en effet trois choses. C’est un système d’exploitation du travail et de pillage de la nature. Cela, les gauches le critiquent assez bien. Le capitalisme, c’est aussi l’imposition de modes de vie particuliers et de produits qui lui sont spécifiques. Les gauches ont largement perdu la critique des styles de vie capitalistes. Le capitalisme, c’est enfin une réponse à nos angoisses existentielles, au sentiment de finitude, à la peur de mourir. La réponse capitaliste est le toujours plus, plus de richesses économiques et de pouvoir. Ne nous leurrons pas : le capitalisme nous donne à jouir. C’est certes une mauvaise jouissance, une jouissance d’emprise, une jouissance d’avoir. Nous ne pourrons cependant qu’être dans des combats défensifs tant que nous n’inventerons pas nos propres dissolvants d’angoisse existentiels. Je pense bien sûr à des aspects classiques comme l’invention de « communs » (services publics notamment), mais je songe aussi à la place de la fête et de la fantaisie, à l’amour et à l’amitié, à la question de la beauté…

Il faut « passer du désir de socialisme au socialisme de désir », affirmez-vous. Sans désir, pas de révolution possible ?


Le vrai dissensus est aujourd’hui de parler la langue du plaisir avant celle de la revendication. La gauche n’a pas compris que le peuple n’aurait pas de désir propre à opposer au capitalisme tant qu’il n’aurait pas de droit au plaisir. Seul le désir est révolutionnaire. Il ne s’agit plus de combler un manque mais de développer les liaisons sociales : « moins de biens, plus de liens ». Comme le proclamait Deleuze : « Le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements. » La véritable particule élémentaire, ce n’est pas l’individu, c’est la liaison, le don, la gratuité. Mais en même temps, si le désir est ce qui autorise le plein déploiement de la vie, il est alors aussi ce qui permet que s’opère l’individuation de l’individu. On peut comprendre dès lors qu’il puisse y avoir de la joie dans les maquis ou durant des grèves dures, longues, à l’issue incertaine. Ce sont autant de moments où le combat exprime « la vérité même du mouvement de l’être », c’est-à-dire la « jouissance de l’être comme jouissance d’être » (Robert Misrahi).

Sans cette jouissance d’être, le socialisme ne peut qu’être un échec. Le mouvement pour la réduction du temps de travail (les 32 heures, tout de suite) ou le droit à un revenu garanti sont des instruments essentiels de libération. Mais ils ne pourront jamais à eux seuls nous sortir des années du « plus de jouir » capitaliste et nous libérer des réponses capitalistes face à nos angoisses existentielles. C’est pourquoi il nous faut construire dès maintenant des îlots de socialisme gourmand afin de casser l’imaginaire capitaliste et ce que l’imaginaire socialiste a de capitaliste.

Quel est ce « socialisme gourmand » que vous prônez ?

Parler de « socialisme », c’est continuer à dire que nous avons des ennemis à vaincre, autant le capitalisme que le fétichisme d’État. C’est rappeler que les socialismes n’ont été partisans de la croissance que de manière accidentelle et qu’il est donc possible de penser un socialisme sans croissance. Parler de « gourmandise » permet d’en finir avec l’idée d’un socialisme du nécessaire, d’un socialisme de la grisaille, avec ses générations sacrifiées, ses appareils de parti ou d’État gérant cette mal-jouissance.

C’est aussi mieux identifier le mal qui nous ronge, ce travail de mort qui caractérise le capitalisme. C’est se défaire des passions tristes, y compris dans nos formes d’engagement. C’est avoir foi dans les capacités de régénération des forces de vie. C’est choisir de développer des politiques qui éveillent la sensibilité, le sens moral, contre les critères de performance et d’efficacité qui sont ceux du capitalisme. Le pari est que l’accolement des termes « socialisme » et « gourmand » enfantera beaucoup plus que leur simple addition. Les mots sont des forces politiques, des puissances imaginaires qui peuvent faire bouger des montagnes si elles émanent des masses…

Prolétariat, révolution, lutte des classes... « Nos anciens mots émancipateurs nous emprisonnent », écrivez-vous. Faut-il de nouveaux concepts pour avancer ?

L’heure n’est pas au conflit sémantique mais au ratissage, au bouturage sémantique. Je suis à l’écoute des dizaines de nouveaux « gros mots » qui s’inventent à l’échelle mondiale pour ouvrir de nouveaux chemins d’émancipation, qui cherchent à ouvrir la même porte, qui tous témoignent de la volonté de rompre une sorte d’ensorcellement sémantique qui nous lie encore au système capitalo-productiviste : le « sumak kaway » des indigènes indiens, le « buen vivir » (bien vivre) des gouvernements équatorien et bolivien, les « nouveaux jours heureux » des collectifs des citoyens-résistants (clin d’œil au programme du Conseil national de la Résistance, dont le titre était « Les jours heureux »), la « vie pleine » de Rigoberta Menchu (prix Nobel de la Paix 1992), la « sobriété prospère », la « frugalité joyeuse » ou, encore, les « besoins de haute urgence » du mouvement social en Guadeloupe.

Vous appelez à réaliser ici et maintenant des « petits bouts de socialisme ». Comment ?

Nous devons multiplier les expérimentations, car seules les marges permettront de recréer une politique vivante. En « permaculture », les marges désignent ces lieux en bordure qui sont toujours les plus féconds, les plus vivants. C’est là qu’on rencontre le maximum de métissage, de biodiversité. Les marges ont vocation à devenir autant de lieux de vie, de laboratoires du futur. Nous [2] coorganisons cet été un grand forum mondial sur la pauvreté pour dire qu’il faut en finir avec le mensonge social d’une réinsertion dans la société des naufragés du système. Cette réinsertion n’est ni possible ni même souhaitable face à la barbarie qui vient. Nous devons au contraire arracher au pouvoir les moyens de multiplier les expérimentations. Nous espérons pouvoir le faire plus facilement sous un gouvernement de gauche. Je n’ignore pas la question du pouvoir central et la nécessité de s’y confronter. Je crois cependant que le XXe siècle nous a appris que le plus difficile n’est pas tant de prendre le pouvoir que de s’en défaire. Que prendre le pouvoir n’est pas non plus la condition ultime pour changer de société…

La question de la prise du pouvoir central est-elle devenue secondaire ? N’y a-t-il pas un rapport de force à créer, pour reprendre le contrôle sur ce système qui domine la planète et nos esprits ?

Je préfère appeler à multiplier les pas de côté, l’un après l’autre mais jusqu’à l’ivresse. Je fais le pari que nous pouvons construire un rapport de force sur ces expérimentations pratiques. C’est pourquoi je préfère parler d’insurrection des existences plutôt que d’insurrection des consciences. La désobéissance est aujourd’hui la meilleure façon de renouer avec une politique vivante. Ce socialisme pratique est nécessairement kaléidoscopique et tourbillonnant. Il n’y a nulle unification a priori, mais il n’y en a pas davantage a posteriori. L’écriture du socialisme gourmand se fait en spirale puisqu’il s’agit de penser des ruptures réelles qui ne sont plus des ruptures globales. Ce qui est contestable, ce n’est pas que les gauches aient voulu questionner la sexualité, l’alimentation, la pédagogie, les astres... Mais d’avoir cru au pouvoir, c’est-à-dire à la centralité de la révolution, à la possibilité de changer de vie en imposant des modèles qui écrasent la subjectivité individuelle et collective.

Le socialisme gourmand répond à cette nécessité d’une cure de dissidence. Nous devons accepter le fait que le combat révolutionnaire procède souvent par des détours : la grammaire avec Proudhon, la médecine avec Raspail, la sexualité avec Reich, l’astronomie avec Blanqui, la pédagogie avec Jacotot. Une chose cependant n’a pas changé depuis Marx et Engels, depuis Guesde et Lénine, depuis Paul Brousse ou Benoît Malon : les défaites successives s’expliquent par le refus d’une partie des forces socialistes de tenter de réaliser des « petits bouts » de socialisme.

Peut-on s’appuyer sur des expériences du passé pour construire aujourd’hui des « îlots de socialisme » ?

Je sais que je vais déplaire en rappelant que les gauches ont volontairement sacrifié le syndicalisme à bases multiples (section syndicale mais aussi coopérative, club de sport non compétitif, club espérantiste, bibliothèque), le socialisme et le communisme municipaux, le mouvement coopératif. Car ces petits bouts d’autre société étaient censés nous détourner du grand combat frontal, celui de la conquête du pouvoir d’État, celui aussi du parlementarisme [3]. Les gauches du XXe siècle n’ont pas su – ou voulu – développer des réalisations à la hauteur de leur projet. Elles ont abandonné l’idée de faire contre-société. Elles ont pensé que la meilleure façon d’avancer vers le socialisme était de camper dans l’enceinte du capitalisme pour y travailler ses contradictions de l’intérieur.

Résultat : le peuple n’existe plus – ou si peu. Il n’a jamais été autant intégré corporellement (de par ses modes de vie) et mentalement (de par ses valeurs) dans le capitalisme et le productivisme. Conséquence : les gauches ont fini par y perdre leur âme. Comment se plaindre qu’elles soient devenues gestionnaires alors qu’elles n’ont eu de cesse d’intégrer les milieux populaires à la nouvelle économie (psychique) capitaliste et au mode de vie qui lui correspond et l’entretient ?

Le capitalisme nous rendrait aveugles et impuissants politiquement, en nous obligeant à penser selon ses catégories et son agenda. Vous appelez à changer non pas de croyances mais de « voyance », pour nous « décontaminer » du capitalisme…

J’ai longtemps cru que la gauche pourrissait par la tête, comme les poissons. J’ai donc multiplié les mots obus (décroissance), les mots chantiers (gratuité, relocalisation, coopération) contre les mots poisons du capitalisme, tous ces « globalivernes » qui tuent l’esprit. Je suis convaincu aujourd’hui qu’avant d’être un problème de théorie, son impasse tient à sa sensibilité. Je crois donc qu’avant de devenir plus intelligents, nous devons redevenir des « voyants », selon le mot de Rimbaud. La gauche est devenue inauthentique à trop fréquenter le système. Mais une autre gauche n’a jamais cessé d’exister, une gauche maquisarde. Je fais appel pour mieux la cerner à une notion proposée par Jean-François Lyotard : une parole peut être dite « en souffrance » en raison de sa trop grande différence, lorsqu’elle échappe aux catégories de perception et de conceptualisation dominantes, lorsque le régime des phrases ou les genres établis sont tout simplement incapables de l’accueillir.

Les manifestations du socialisme gourmand échappent aux catégories du sentir et du dire qui sont devenues celles des gauches moribondes. Combien de temps a-t-il fallu batailler pour convaincre que refuser la malbouffe, combattre la « sportivation » de la vie, c’est aussi faire de la politique du point de vue des dominés ? Pourquoi a-t-il fallu batailler pour faire admettre que le Slow Food ou les villes lentes sont déjà des petits bouts de solution ? Comment la gauche peut-elle ignorer tous ces morceaux de gratuité qui se développent, ici celle de l’eau vitale, ailleurs celle des transports en commun, ailleurs encore celle des services funéraires.

Rendre le socialisme gourmand possible, c’est donc d’abord le rendre perceptible. La gauche n’a rien vu venir : ni le féminisme, ni l’écologie, ni le racisme de gauche, ni la haine de l’islam, ni le mouvement « queer » et la question des genres, ni l’antispécisme et la nécessité de penser d’autres rapports aux non-humains, ni la montée en puissance de l’individu et celle des communautés, ni la désobéissance, ni la nécessité d’inventer d’autres rapports à la nature. Le socialisme gourmand reste littéralement invisible car nos sens, comme nos idées, sont limités, claquemurés par le système. J’ai voulu rendre compte non pas d’une gauche inexistante mais d’un socialisme largement invisible bien qu’existant déjà partiellement. On ne peut qu’être sidéré, par exemple, devant la cécité face à ce que fut le mouvement coopératif.

Ces expérimentations à la marge peuvent-elles permettre de renouer avec les classes populaires ?

Songer aux mille façons de construire des « petits bouts de socialisme » demeure iconoclaste même si ce chemin est un des plus courts pour inventer des gauches buissonnières, des gauches maquisardes contre l’impuissance des gauches gestionnaires ou gesticulatoires. Le détour par les expériences historiques est d’autant plus important que la crise sociale et politique actuelle crée les conditions d’un retour au « socialisme municipal », au mouvement coopératif, à un syndicalisme de services, à l’économie sociale et solidaire. C’est enfin la condition pour que la gauche retrouve le peuple.

Les milieux populaires n’ont pas disparu, ni les gens modestes, ni la classe ouvrière, ni la paysannerie. Il est erroné de penser que les cultures populaires n’ont été que des sous-produits de la culture dominante, comme s’il pouvait n’exister, dans une société de classes, qu’une seule et unique façon de sentir, de penser, de rêver, d’être. Les milieux populaires ont toujours expérimenté des formes de vie « autres ». Comment faisait-on et comment fait-on pour vivre (et « vivre » malgré tout) et pas seulement survivre, sans beaucoup d’argent, sans épargne ? Quelles valeurs ont émergé de ces modes de vie ? Refuser la primauté des « couches moyennes », c’est refuser le fétichisme de l’économie, celui de l’État et la fausse solution de l’étatisation du capitalisme comme chemin de l’émancipation. La centralité des couches moyennes a été une façon de discipliner les milieux populaires.

Comment redonner la parole au peuple ?

Ce socialisme gourmand sera aussi nécessairement un socialisme de parole. Il ne peut pas y avoir en effet de socialisme gourmand sans appel à la subjectivité, or la subjectivation requiert le langage, mieux, la prise de parole. Les mouvements sociaux récents – les Indignés, les Anonymous... – éprouvent ce besoin de renouveler la langue. Le désintérêt des gauches pour le langage a accompagné l’effondrement des projets, la faiblesse des mobilisations, mais aussi la crise de la créativité langagière populaire, malgré l’argot des jeunes des banlieues. Il a accompagné la disparition d’une langue politique qui défie l’ordre. L’histoire des gauches se confond avec celle du pouvoir de la parole, en particulier celle des tribuns : Robespierre, Saint-Just… oserais-je dire Mélenchon. La gauche doit retrouver sa capacité de séduction, de mobilisation mais aussi de compréhension. Je suis heureux que l’on réapprenne à se nommer et à nommer l’ennemi : une des plus grandes victoires de la bourgeoisie est d’avoir rendu innommable sa propre classe.

« Le grand mal de la gauche, c’est l’anesthésie de la vie », écrivez-vous. Comment peut-on renouveler les partis politiques aujourd’hui, et plus largement les organisations militantes, pour qu’ils donnent envie d’y vivre ?

Les gens sont moins bêtes qu’angoissés, moins manipulés qu’insensibilisés. Nous devons réapprendre des mots et des gestes pour nous rendre disponibles aux sentiments. Il s’agit aussi d’apprendre déjà à se « réincarner » dans nos propres corps. Le capitalisme a pénétré en nous et nous a contaminés : notre corps est le premier territoire à libérer. Nous ne sommes pas sans bagages pour commencer ce voyage : je pourrai citer ce travail sur la sensibilité qu’est l’engagement militant, le fait que nos « moi » se frottent les uns aux autres dans une perspective qui n’est pas celle du profit ; je pourrai citer les mille façons de travailler autrement que développent le mouvement coopératif et l’économie sociale et solidaire, les mille façons de vivre autrement avec l’habitat autogéré, les Amap (associations pour le maintien de l’agriculture paysanne), les SEL (systèmes d’échanges locaux), les monnaies locales, le refus de la « sportivation de la vie » qui va bien au-delà de la nécessaire critique du sport.

Ce dont nous manquons pour nous insurger, comme le dit aussi Miguel Benasayag, ce n’est pas de motifs de mécontentement, c’est de la joie nécessaire pour pouvoir se rebeller. Ce qui nous rend impuissants, ce sont les passions tristes.

Recueilli par Agnès Rousseaux

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