Résistance non-violente

Palestine : agriculture bio contre colonisation industrielle et pollution chimique

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Au Nord-Ouest de la Cisjordanie, la ville de Tulkarem est coincée entre le mur de séparation et un complexe d’industries chimiques israélien venu polluer en toute impunité et protégé par l’armée. Résultat : maladies respiratoires, cancers ou allergies touchent massivement les habitants. Voisin direct de l’usine de Geshuri, la plus importante de la zone, Fayez Taneeb est activiste et fermier. Il s’oppose depuis trente ans à cette colonisation économique et environnementale. Ses armes : la résistance non violente et l’agriculture biologique. Reportage.

La ville de Tulkarem étouffe, littéralement. Située au Nord-Ouest de la Cisjordanie, la cité palestinienne est coincée entre le mur de séparation et un complexe israélien d’industries chimiques. Autour des installations, de part et d’autres des barbelés, la pollution est visible : fumées, déversements d’eau contaminée et de déchets. Les industries opèrent sans autorisation et à l’abri de tout contrôle. « Elles n’ont aucun permis du Ministère de la Santé, et nous ne sommes pas autorisés à visiter les usines », confirme Saïd Hanoon, du Ministère de la santé palestinien.

Une zone de non-droit dont l’histoire commence au début des années 80, quand l’usine d’engrais de Geshuri s’installe à l’ouest de la ville. Autrefois située en Israël, elle avait été contrainte de fermer après que les riverains israéliens se soient plaints de la pollution auprès du tribunal de Kfar Saba. L’usine, propriété d’industriels israéliens, profite alors de l’occupation militaire de Tulkarem pour y relocaliser son activité. Protégée par l’armée, l’entreprise s’installe illégalement sur des parcelles du « waqf islamique », des terres communes destinées à des usages d’intérêt général, et qu’on ne peut normalement ni vendre, ni acheter. En 1995, les accords d’Oslo classent la ville en « zone C », ce qui signifie en pratique que l’autorité palestinienne n’y exerce aucun pouvoir. Geshuri sera suivie par une dizaine d’autres industriels fabriquant plastiques, pesticides ou teintures textiles. Ironiquement, le complexe est appelé Nizzane Ha Shalom : « les bourgeons de la paix »...

Polluer en toute impunité grâce à la colonisation

Des bourgeons bien particuliers pour polluer en paix : « Ils rejettent leurs eaux usées dans cette partie de ma ferme », nous montre Fayez Taneeb, un agriculteur bio palestinien. « Les arbres meurent, on ne peut rien planter. L’année dernière, juste derrière, il y a eu un incendie pendant trois mois entiers, et toutes les fumées toxiques revenaient par ici. » Le propriétaire de l’usine en question aurait pris la décision de brûler des tonnes de déchets plastiques pour éviter d’avoir à payer leur transport hors de son site. De nombreux rapports mettent en évidence des taux de nitrate, d’ammoniaque, d’acide sulfurique ou de soufre bien trop élevés dans l’eau et l’air de la région. Et ce, depuis vingt ans [1]. Dans cette zone agricole, les fermiers voient leurs exploitations dévastées par des particules blanches et par la contamination des nappes phréatiques.

Preuve de cette toxicité : 40 jours par an, le vente souffle vers l’ouest, donc vers Israël, affectant les cultures d’agriculteurs israéliens. Ces derniers ont protesté et obtenu que l’activité des installations s’arrêtent à cette période. La ferme de Fayez est du côté ouest : il bénéficie donc du privilège des israéliens. Mais les autres agriculteurs et les habitants de Tulkarem, à l’est, n’ont pas cette chance. Quand le vent porte les particules vers la Palestine, les usines opèrent 24 heures sur 24, renvoyant les émissions de leur côté.

Cancers, allergies et maladies respiratoires pour les Palestiniens

« Depuis l’installation des industries, nous avons un nombre significatif de maladies respiratoires, notamment des bronchites asthmatiques, ainsi que des allergies, des maladies cutanées, des conjonctivites… Nous avons aussi eu une augmentation des cas de cancers, en particulier les cancers des poumons », observe Hassan Taneeb, directeur de l’hôpital de Tulkarem. Une étude menée sur cent familles résidant à côté du complexe industriel montre que 90% de ces habitants souffrent de ce type de maladies. Beaucoup ont fini par déménager. Pour Saïd Hanoon, du ministère de la Santé, « si vous regardez les taux de cancer, il y en a quatre fois plus à Tulkarem qu’à Naplouse, qui n’est qu’à 15 km d’ici. Ça montre bien qu’il y a un problème. »

« Nous avons essayé de porter plainte, mais ça n’a pas abouti, raconte Fayez. Nous avons prélevé des échantillons de poussière et d’eau contaminée, mais nous n’avions pas de laboratoire moderne à cette époque, donc nous avons dû les faire analyser par un laboratoire israélien. Et nous n’avons pas eu la permission d’aller chercher les résultats. » Après un rejet d’eau noire acide, les victimes font une autre tentative. Mais les propriétaires de l’entreprise sont prévenus avant la visite du comité d’experts censé constater les dégâts. En trois jours, ils recouvrent la zone contaminée de ciment et en font un parking.

« Le problème principal, c’est l’occupation »

« Le plus gros problème est qu’on ne sait pas exactement ce que font ces usines et quels genres de produits chimiques elles rejettent. L’autorité palestinienne n’a pas de pouvoir dans ces colonies. Difficile dans ces conditions de faire le lien avec les problèmes de santé de la population », déplore Hassan Taneeb. L’absence d’autorité des Palestiniens et la complaisance des tribunaux israéliens sont symptomatiques d’un problème qui dépasse le conflit entre des usines polluantes et des riverains affectés.

Les colonies industrielles israéliennes bénéficient du soutien de l’État, qui leur offre de nombreuses exemptions fiscales si elles s’installent côté palestinien, ainsi que la protection de l’armée. En 2005, une ONG canadienne estimait que plus de 200 installations industrielles israéliennes avaient été délocalisées en Cisjordanie [2]. Saïd Hanoon mentionne sept complexes industriels similaires à celui de Tulkarem en Palestine : « Le problème principal, c’est l’occupation. » Contrôle et limitation des mouvements, des importations, des exportations, exigence de permis révocables, absence d’institutions politiques solides : l’occupation israélienne entrave toute possibilité de développement d’une économie palestinienne viable. Les taux de chômage records (23% en 2012 [3]) garantissent aux entrepreneurs israéliens d’y trouver une main d’œuvre bon marché et docile.

Main d’oeuvre moins chère et docile

Pendant des années, les salariés palestiniens étaient payés 50 à 80 shekels par jour (entre 10 et 16 euros), quand le salaire minimum israélien est de 184 shekels par jour (38 euros). En 2007, un arrêt de la Cour Suprême d’Israël estime que c’est le droit israélien qui doit leur être appliqué. A Tulkarem, il faudra des mois de grève pour qu’en 2010, trois ans plus tard, ce jugement soit enfin respecté. « Il a fallu s’organiser, collecter de l’argent pour soutenir la grève, rester solidaires, se souvient Mohammad Blady, président de la nouvelle fédération des syndicats de Palestine. A un moment, les militaires israéliens m’ont même appelé pour me menacer d’arrêter les travailleurs en grève. »

Aujourd’hui, à Tulkarem, 90% des ouvriers ont obtenu de toucher le salaire minimum israélien. Mais leurs conditions de travail restent très dangereuses : exposition à des produits toxiques, manque de sécurité. Aucun n’accepte d’en parler, de peur d’être licencié. « Il y a des usines qui sont parties de Tulkarem à cause de l’application du droit du travail israélien. Ils vont plus loin en Cisjordanie, avec un nom palestinien, pour ne pas avoir à augmenter les salaires », constate Mohammad Blady.

Résistance non-violente

Une très grande majorité des habitants de Tulkarem veulent se débarrasser du complexe chimique qui détruit leur santé et leurs champs. « Depuis 1984, nous avons organisé plus de 90 manifestations, parfois avec des militants internationaux, et même des députés étrangers, pour protester contre les usines », raconte le directeur de l’hôpital de Tulkarem. Fayez, lui, est allé plaider la cause des habitants au Parlement européen, à l’Assemblée nationale en France, et jusqu’au Haut-commissariat pour les droits de l’Homme à Genève.

Avant d’être fermier, l’homme est un activiste. Il est emprisonné une première fois alors qu’il vient tout juste de terminer le lycée, et qu’il souhaite partir en Jordanie pour poursuivre ses études. Les autorités israéliennes le soupçonnent, à tort, de vouloir rejoindre le Liban et l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). Il n’aura pas le droit de quitter le pays, et renonce alors à entrer à l’université. C’est ce qui le conduira à cultiver les terres de son père, et devenir agriculteur. Il s’amuse aujourd’hui de cette carrière inattendue : « Cultiver, c’est comme fumer : on commence un peu par hasard puis on ne peut plus s’arrêter. »

Coordinateur du Comité de résistance populaire de Tulkarem, fermement opposé au « Mur d’apartheid », il est arrêté et envoyé en prison à plusieurs reprises, sans jugement. L’armée israélienne bloque pendant près de deux ans l’accès à sa ferme. Ses cultures sont entièrement détruites à trois reprises, et il subit même des menaces de mort. Déterminé, il ne renoncera jamais à son terrain et à la mobilisation non-violente. « Je me suis intéressé à Gandhi, Mandela, Martin Luther King… »

Ecologie et bio : la voie vers une certaine indépendance ?

Aujourd’hui, il veut résister par l’agriculture biologique. « On ne peut pas changer les industries chimiques si on ne change pas l’agriculture chimique. » Son mantra : « Il y a assez d’eau, d’énergie et de nourriture pour tout le monde, tant que c’est naturel. » On retrouve cette philosophie dans toutes ses pratiques : compost, récupération des eaux, du biogaz, panneaux solaires, banque de semences traditionnelles… Une écologie de résistance.

« Nous avons un message politique et humain. Humain, parce que nous voulons une vie et une nourriture saine. Politique, parce que nous devenons indépendants des entreprises impérialistes qui nous polluent. Elles nous volent trois fois : d’abord en nous vendant des semences modifiées, puis en nous vendant les produits chimiques dont leurs plantes ont besoin, et enfin en nous vendant les médicaments pour nous soigner des maladies qu’ont causées leurs produits chimiques. Avec des cultures naturelles, en devenant autonomes, on peut changer beaucoup de choses. »

Bientôt une première Amap en Palestine

Le bio et la permaculture ne sont pas encore très répandus en Palestine, mais en collaborant avec des universités, en organisant des camps d’été pour les jeunes palestiniens et les étrangers qui lui rendent visite, Fayez compte bien participer à son développement. Son prochain projet : monter un système de livraison hebdomadaire de paniers de légumes bio à des familles, similaire au système français des AMAP.

Son combat contre les usines continue par ailleurs. Sur le plan juridique, une plainte est toujours en cours contre l’appropriation illégale des terres. « Geshuri prétend les avoir acquises en toute légalité en 1982. Mais le palestinien auquel il les aurait achetées est décédé en 1979, en Allemagne. Leur version des faits devrait être difficile à défendre… » Il poursuit aussi ses voyages pour sensibiliser les décideurs et mobiliser l’opinion publique. Sans une pression internationale, impossible de faire plier Israël. A Tulkarem, on nous demande où en est le boycott des produits israéliens en Europe, et si la France reconnaîtra la Palestine. « Un vote, même non contraignant, reflète les aspirations des gens. Nous en avons besoin. »

Antoine Besson, en Cisjordanie

Photo : Mur de séparation à Bethléem (Cisjordanie) / CC Adam Walker Cleaveland

Plus d’infos :
- La ferme de Fayez Taneeb est sur Facebook

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