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Résistance

Miguel Benasayag : « Libérer la puissance d’agir des gens »

par , Nacera Aknak Khan

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L’important mouvement social d’octobre repose la question : comment résister aujourd’hui face au néolibéralisme triomphant ? Comment ne pas se laisser submerger par un triste sentiment d’impuissance ? En l’absence de modèle alternatif livré clé en main, et sans promesse d’un avenir meilleur, la réponse, pour le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, se trouve peut-être dans les expérimentations concrètes qui fleurissent partout dans le monde. Bref, apprendre à agir joyeusement « ici et maintenant », tout en faisant preuve de patience.

Basta ! : Comment résister aujourd’hui ? Comment construire du neuf, en l’absence de tout modèle alternatif ?

« Résister ce n’est pas simplement s’opposer à la xénophobie, à la fermeture d’une usine, ou à d’autres mesures si injustes soient-elles. Le problème c’est comment résister d’une façon totalement nouvelle historiquement : résister en l’absence de modèle alternatif. Il faut avoir le courage d’assumer une époque complexe. La création de quelque chose de nouveau prendra le temps qu’il faudra. Il n’y a pas de raccourcis. Ceux qu’on nous propose sont des voies sans issue. Aujourd’hui il existe une myriade d’expériences d’éducation populaire, de contre-pouvoirs, d’associations de quartier… Où que l’on regarde dans le monde entier, les gens cherchent pratiquement comment faire autrement. »

Les luttes actuelles semblent défensives, suscitées par des sursauts d’indignation. Comment ne pas se laisser submerger par un sentiment d’impuissance, par le piège de l’attente ?

« Pendant un siècle et demi, le moteur des luttes était dans le futur, dans une promesse. On vit aujourd’hui dans une société où le futur représente une menace. Ce n’est donc certainement pas dans le futur que l’on va trouver la force de se battre. Toute évocation du futur a tendance à nous inhiber, à nous paniquer. Et c’est justement au nom de ce futur que le pouvoir nous domine et nous rend triste. Comment bouger si nous n’avons pas la motivation d’une promesse ? Le moteur des luttes a changé de place, il est ici et maintenant, dans le présent. (...) Le néolibéralisme n’est pas centralisé, il existe sous des formes différentes dans chaque lieu. La question n’est pas comment le vaincre, mais comment résister au néolibéralisme dans chacune de ces situations. (...) Le néolibéralisme a capturé la puissance d’agir des gens dans le désir de consommation, dans la peur. Notre question : comment libérer la puissance d’agir des gens ? »

La surenchère du gouvernement est permanente. Ces mesures traduisent une radicalisation du néolibéralisme. Les formes de résistance doivent-elles aussi se radicaliser, au risque de renouer avec la violence ?

« Le gouvernement et le pouvoir en place ne se radicalisent pas. Notre cour de récréation d’Européens est très gênée quand quelque chose se passe. Ce que font Sarkozy, Berlusconi ou d’autres, c’est simplement appliquer le projet néolibéral : casser de l’humain, casser la solidarité, il faut une flexibilité totale. Quand on voit une horreur comme les suicides à France Télécom, tout le monde croit que c’est un accident. Non, France Télécom est seulement la partie visible de l’iceberg. A la limite le pétrole est respectable parce que c’est une ressource non renouvelable. L’humain est une ressource absolument renouvelable. Nous n’arrêtons pas de nous renouveler tout le temps. D’ailleurs on adore ça. Il n’y a donc aucune raison pour que le néolibéralisme respecte l’humain. Il n’y a pas de radicalisation : le néolibéralisme applique simplement son plan de cassure de tout acquis, de toute barrière qui limite la seule recherche du bénéfices. »

Quel est le rôle de l’éducation dans cette résistance ? Comment peut-elle être un vecteur d’émancipation ?

« Nous sommes les héritiers d’une pensée qui estime qu’un être humain conscient, qui pense, est un être humain qui sera du côté de la liberté. Et ça ce n’est pas vrai. Un être humain conscient qui pense peut être un salopard, voire pire. La conscience ne garantit absolument rien. Être conscient de ce qui se passe ne change pas les choses. Cet optimisme simpliste s’est cassé la gueule. Un homme éduqué n’est pas vacciné contre la barbarie. Si nous voulons que les gens puissent vivre autrement, il faut construire des pratiques d’éducation alternatives. Dans l’école, dans les quartiers, il faut que les mômes expérimentent que la solidarité est plus joyeuse que l’égoïsme. Si on l’explique à quelqu’un, il va comprendre, mais en pratique il restera de l’autre côté. Le grand défi, c’est de pouvoir éduquer à travers des pratiques transmissibles et non pas à partir de concepts compréhensibles. »

Selon vous, il est essentiel aujourd’hui de penser les conflits sociaux autrement que dans la recherche leur dépassement, de leur résolution. Est-il nécessaire de penser la « permanence du conflit » et sa structuration pour faire vivre la démocratie ?

« Qui refoule le conflit se condamne à l’affrontement violent. A chaque fois qu’il y a des grèves, le gouvernement dit : on a mal communiqué. Cela signifie : bande de cons, si vous sortez dans la rue, ce n’est pas parce qu’il y a un conflit respectable, c’est parce que vous n’avez pas compris. Donc soit je vous explique à nouveau, soit je vous écrase. Sur des problèmes culturels, religieux ou sociaux, il y a une série de conflits. Ce n’est pas pareil de dire : ces conflits existent, comment fait-on société ensemble, que de chercher leur résolution. S’il y a conflictualité, nous pouvons avoir des territoires et des projets en commun. C’est l’une des voies de reconstruction des résistances. »

Recueilli par Agnès Rousseaux et Nacera Aknak Khan

Vidéo : Agnès Rousseaux

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