Témoignages Santé publique

Malformations, maladies, espérance de vie réduite : le calvaire des descendants de victimes d’essais nucléaires

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On connait les conséquences du nucléaire sur les travailleurs de l’atome ou sur ceux qui ont participé à des essais militaires. Un peu moins les impacts que subissent leurs enfants ou petits-enfants. Augmentation du risque de cancer, fausse couche ou stérilité, maladies rares, malformations : tels seraient les risques encourus par les descendants des victimes du nucléaire. L’une d’entre elles, dont le père a été irradié lors d’essais nucléaires à Reggane en Algérie, en 1960, nous raconte son quotidien et les risques qui pèsent sur la santé de ses enfants et des générations à venir. « Vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes est pesant. Je ne sais pas de quoi je vais mourir, mais je sais que je vais mourir trop tôt. »

Réveil difficile après une longue nuit : je rêve déjà d’être rendue à ce soir pour pouvoir me glisser sous la couette. Des personnes fatiguées, cela n’est pas rare... Mais il me faut au minimum dix minutes pour m’étirer avant de m’extirper du lit pour de bon, au risque de voir mes muscles et mes articulations me rappeler violemment à l’ordre.
Je descends prendre mes médicaments pour limiter ces douleurs lancinantes. Comme dit le médecin : « Il vaut mieux supporter les quelques effets secondaires que de souffrir en permanence, non ? » En fait, je n’en suis pas si sûre : j’ai l’impression d’avoir le cerveau d’une personne âgée. Mais des personnes souffrant des articulations et courbaturées, cela n’est pas rare...

Ma petite dernière a encore de sévères quintes de toux ce matin, la fièvre pointe aussi le bout de son nez… J’espère ne pas avoir à changer mon emploi du temps pour l’emmener consulter le médecin, elle qui subit si facilement des complications. J’ai souvent peur depuis qu’elle a contracté une hépatite et développé une pneumopathie. Enfin, les enfants en bas âge coutumiers des infections en tout genre, cela n’est pas rare…

« Cette malformation congénitale au rein droit, la même que mon grand frère »

Pas de panique, la journée ne fait que débuter, il fait beau, soyons positives ! J’avale un bon petit-déjeuner, en faisant bien attention de boire suffisamment pour que mes reins me laissent tranquille. Je les surveille de près depuis que je me suis faite opérer de cette malformation congénitale au rein droit, la même que mon grand frère, lui-aussi opéré quelques années auparavant. Mais je vis normalement, en devant juste faire plus attention, c’est déjà ça…

Pour manger, les choses se compliquent : mes nombreux aphtes au palais me gênent. Pas de problème, que des solutions : je trempe allègrement mes biscottes dans le café noir. C’est moins bon, mais au moins je ne grimace pas à chaque bouchée. Enfin, avoir des aphtes, même plein d’aphtes, cela n’est pas rare…

Une bonne douche pour finir de me réveiller, et je passe au beurrage en règle de tout mon corps. Étape ô combien chronophage mais indispensable pour éviter que ma peau ne ressemble à une terre australienne en pleine période de sécheresse et que ne se développent des plaques d’eczéma. Enfin, avoir la peau extrêmement sèche, cela n’est pas rare…

Douleurs, fatigue et désagréments variés

Beau fixe… Je mettrais bien cette petite robe. Après une rapide inspection de mes jambes, j’opte pour une paire de collants bien opaques. Je ne voudrais pas que des raccourcis soient faits par des personnes voyant les bleus de bonne taille qui me colorent les jambes, et que mon mari soit inquiété ! Enfin, une maladie de la coagulation, oui, là effectivement, c’est rare, mais ça n’est pas très grave, c’est déjà ça…

La journée va bon train, avec son lot de douleurs, de fatigue et de désagréments divers et variés. Tant que je n’attrape pas le petit rhume de M. Intel ou la grippette de Mme Machin, tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais il faut que je reste vigilante avec ces défenses immunitaires idiotes qui préfèrent m’attaquer plutôt que me défendre. Enfin, les maladies auto-immunes ne sont pas rares…

Il faut maintenant que je récupère mon garçon à l’école pour aller à l’hôpital. Il a son dernier rendez-vous de suivi pour le purpura [ndlr : maladie de peau] qu’il a attrapé l’été dernier. Maintenant tout va bien, je n’ai pas vu la moindre pétéchie [ndlr : tâche cutanée rouge ou violette] depuis un an. Mais qu’est-ce que j’ai eu la frousse jusqu’à l’annonce du diagnostic, quand le médecin a dit qu’il fallait écarter une leucémie ! Enfin, c’est juste un virus qui a provoqué la chute de son taux de plaquettes sanguines…

« Ces petits ou gros pépins de santé qui, pris isolément, ne veulent rien dire »

Fin d’après-midi, fini le calme, les trois enfants sont à la maison ! Et voilà encore ma grande à genoux, par terre, rouge comme une pivoine en train de freiner une urgente envie de faire pipi. Elle n’a pas osé aller aux toilettes du collège… Il faut dire qu’elle a peur des moqueries, elle met tellement de temps à uriner. Au moins, elle ne fait plus d’infection urinaire et n’a plus d’épisode de constipation, fréquents quand elle était petite. Toutes ces années de rééducation ont porté leurs fruits : elle a beaucoup moins de problèmes, malgré l’absence de sensation dans sa vessie et son rectum. Enfin, avec une malformation congénitale de la moelle épinière, elle aurait pu être plus lourdement handicapée…

Le soir arrive, avec la promesse d’un repos bien mérité, mes jambes douloureuses vont enfin se faire oublier. A moins que je ne ressasse cette sale histoire que je partage avec plusieurs milliers de personnes en France... C’est vraiment un coup à faire de l’insomnie, malgré la fatigue qui m’accable !

Il s’agit de tous ces gens qui, comme moi, ont eu leur père ou leur mère exposé aux rayonnements ionisants lors des essais nucléaires. Tout comme moi, ils présentent des petits ou gros pépins de santé qui, pris isolément, ne veulent rien dire. Mais tous ces petits riens, cumulés, deviennent tout de suite plus suspects. Quand on voit les – ô combien trop rares – études portant sur le sujet, cela fait froid dans le dos ! Augmentation du risque de développer un cancer, fausse couche ou stérilité, maladies rares, malformations, j’en passe et des meilleures.

Effets transgénérationnels

Mon papa, appelé pendant la guerre d’Algérie, n’y peut rien. Il ne connaissait pas les effets sur la santé des irradiations qu’il a subies à Reggane, entre 1960 et 1961, lors des essais nucléaires en Algérie. Ni ses effets transgénérationnels. Lors du premier essai, la plaque de plomb qu’il portait pour se protéger a été insuffisante pour éviter que ses gamètes ne soient touchées. Lors du deuxième essai, il n’y avait plus de plaque de plomb mais juste une paire de lunettes pour douze soldats présents sur les lieux.

Je ne connais ces effets transgénérationnels que depuis peu, hélas. Sinon, j’aurais soigneusement évité d’avoir des enfants.

Mais ce qui m’empêche encore plus de fermer l’œil, c’est l’absence de suivi pour mes enfants et moi. Vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes est pesant. Je ne sais pas de quoi je vais mourir, mais je sais que je vais mourir trop tôt… Je préférerais ne pas savoir ça. Mais l’État est frileux quand il s’agit de reconnaître ses erreurs, il suffit de voir le peu de vétérans victimes des essais nucléaires qui sont indemnisés, et les années de combat qu’ils ont parfois dû mener.

Les descendants de vétérans doivent se fédérer

Viendra un jour où je devrai annoncer à mes enfants que leur espérance de vie est restreinte et qu’il vaudrait mieux songer à adopter, les problèmes de santé ayant la fâcheuse tendance à augmenter au fil des générations. Je souhaite de tout mon cœur que la situation évolue dans le bon sens, et que ce soit un médecin qui fasse cette annonce si déchirante pour une maman.

Mais pour que la situation évolue, encore faut-il qu’elle soit portée à la connaissance des descendants de vétérans, et qu’ils se fédèrent. C’est pour ça que j’ai souhaité faire la description d’une de mes journées, dévoiler un peu de mon intimité.

Et, me direz-vous, en quoi ce déballage peut-il bien vous concerner ? Imaginez un peu qu’un de mes enfants rencontre l’un des vôtres, qu’ils se mettent en couple et décident de fonder une famille… Ça y est, je vous sens plus concerné. Enfin, pour que la situation évolue, encore faudrait-il que l’État nous prenne en considération, et nous propose un suivi. Et que tous les descendants des vétérans des essais nucléaires aient connaissance des risques inhérents à l’irradiation de leurs parents.

Un problème majeur de santé publique serait ainsi – un peu – enrayé. Ce serait déjà ça.

La fille d’une victime du nucléaire

Pour la contacter, cliquez ici

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